“I’ve been through the desert on a horse with no name”

Lundi matin, il n’est pas encore 5h quand le réveil sonne. Une excitation peu commune m’envahit depuis la veille: c’est aujourd’hui qu’arrivent Romain et Elsa! Qui aurait pensé un jour que j’irai les chercher à l’aéroport d’Ulaan Baatar?  Quelques cafés et fous rires plus tard, nous prenons la route pour le désert de Gobi.

Nous sommes une équipe internationale composée de trois hollandais, deux danois, un anglais et quatre français, deux chauffeurs, deux guides, et tout un tas de duvets dans deux vieux vans surchargés . A peine une demi-heure après avoir quitté Ulaan Baatar, nous disons au revoir à la route asphaltée et bienvenue aux chemins de terre, caillouteux et bossus à souhait, que nous ne quitterons dès lors plus pendant une semaine. Cela nous fait beaucoup rire pendant les premières heures, lorsque nous nous retrouvons propulsés sur les genoux de notre voisin, nous tapons la tête contre le plafond du van, ou poussons des cris improbables à chaque passage d’un creux un peu plus profond que les autres.

Le paysage autour de nous est désertique (on s’en doutait) et les couleurs extraordinaires. A la fin de la première journée, nous croisons nos premiers chameaux. Hystériques et voulant systématiquement les prendre en photo, nous faisons arrêter le van régulièrement, avant de comprendre qu’il y en a une famille tous les vingt mètres environ.

Nous passons notre première soirée et nuit entassés dans le salon d’une famille, elle même entassée dans sa minuscule cuisine pour l’occasion. La vodka aide à délier les langues, nous jouons aux cartes, faisons plein de contre sens et dialogues de sourds en anglais et Romain entreprend d’expliquer à Bagi, notre chauffeur, que le roquefort est bien meilleur que le gouda. Il y a plus facile pour tenir sa première conversation avec un mongol. Ceci-dit il s’en sort plutôt bien (ou Bagi feint assez bien l’intérêt et la compréhension, au choix).

Chaque jour qui passe, c’est un festival de couleurs et paysages différents: des mini grands canyons (ce qui donnerait donc des moyens canyons), des montagnes sculptées par le vent aux couleurs ocres, rouges et violettes, des vallées ayant des airs d’Ardèche (selon Elsa), des familles de pierre difformes et toujours beaucoup de steppe.

En milieu de semaine, point d’orgue du séjour, nous arrivons à la plus grande dune de sable du pays. Et là, nous nous sentons soudain  propulsés ailleurs et dans un autre temps: partout autour de nous du sable et quelques oasis.  Il doit faire plus de 25 degrés et seuls les yourtes de notre famille d’accueil nous rappellent où l’on se trouve. Après notre baptême de chameau où Marie est menacée par les dents de celui qui la suit et Elsa hésite à descendre du sien à chaque pas ou bruit suspect (qui a dit que c’était bête et gentil un chameau?), nous commençons l’ascension de la dune pour aller voir le coucher du soleil. L’expérience est éprouvante, chaque pas est une lutte et au bout de quelques mètres nous avons déjà du sable jusque dans les oreilles et des crampes aux mollets. Mais le jeu en vaut la chandelle: une fois arrivés en haut, le spectacle est magique, une vue sur toute la dune de sable non foulé et les montagnes alentours. Comme des enfants, nous nous amusons à sauter dans le sable, et descendons, certains en roulant, d’autres en courant, avant de regagner notre yourte, avec des étoiles pleins les yeux.

Mais la journée idyllique n’est pas finie. Comme chaque soir, nous passons beaucoup de temps, une fois la nuit tombée, à contempler les ciels, toujours majestueux. Les étoiles nous paraissent être plus près de nous que jamais, les vœux fusent à la lueur de celles qui filent, la voie lactée est superbe. Interpellés par une ombre sur la lune alors que le ciel est sans nuages, nous réalisons, après quelques minutes de conversation pseudo astronomique aux fondements fragiles (“c’est possible que le soleil passe devant la lune? mais non sinon il ferait jour. Ah oui. Mais alors qui de la lune ou de la terre tourne autour de l’autre? Je m’en fiche je suis bélier moi“), nous réalisons que nous sommes en train d’observer une éclipse lunaire. C’est tout simplement magique (n’ai- je pas répété ce mot une dizaine de fois?); nous restons là, imperturbables, malgré le froid revenu et le manque de sommeil accumulé.

Sept jours plus tard, de retour dans la capitale, la douche n’est pas si appréciée que prévu et le tumulte de la rue déstabilisant. Notre esprit est certainement encore en train de flotter au dessus des dunes et des chameaux.

Péripéties et nouveaux amis sur l’île d’Olkhon

Chapitre 1. Duel sur l’ile. Vélo : 1, Justine : 0

Tout avait pourtant si bien commencé. Un trajet dans la voiture de Serguei, russe d’une quarantaine d’années, sympathique et cultivé, habitant l’île depuis 9 ans, qui nous complimente sur nos « yeux de bébés phoques » (cela dit, comment ne pas douter de la sincérité des propos de quelqu’un qui dit avoir rencontré son épouse dans le cimetière russe de sainte Geneviève des bois ?!?).  A bord, une équipe de passagers 100% française : Nicolas, photographe vivant sur l’île et Xavière et Julie, parisiennes rencontrées à Irkustk et copines de voyage jusqu’à la Mongolie.

Malgré les 5h de route pour rejoindre l’embarcadère,  le périple passe à vive allure, nous bavardons, rions et contemplons  le paysage qui passe des forets de bouleaux et mélèzes aux steppes et collines habitées par des chevaux sauvages. Nous prenons beaucoup de photos à travers le pare brise aux 1001 trous de Serguei, toutes foirées il va sans dire, mais nous sommes tellement excitées que nous nous extasions sur une fourmi rouge où un chemin mal débroussaillé. C’est alors que nous apercevons un coin de bleu étincelant à l’horizon.  Enfin, il est là le lac Baikal, point d’orgue de notre séjour en Russie, majestueux, lumineux et vraiment impressionnant. Dix minutes de bac plus tard et nous voilà sur l’ile, où nous prenons nos quartiers chez Nikita, auberge pionnière dans le développement du touriste sur Olkhon. Nous passons la soirée à redemander des délicieuses brioches à l’une des serveuses du restaurant, à écouter un concert de guimbarde autour d’un feu et à jouer à la contrée.

Après une nuit mouvementée par la visite d’une souris dans notre chambre (et les longues tergiversations qui en ont suivi sur le plan d’action à adopter pour faire fuir l’ennemi), nous sommes fin prêtes pour notre escapade à vélo.  Nous partons pour 2 jours, 90 km,  longerons toute la côte ouest puis dormirons à la station météorologique sur la côte est (la plus sauvage)  avant de regagner Khoujir, le hameau principal.

Partir est finalement la seule chose du programme que nous avons réussi à faire. Au bout d’une heure et demi, la roue arrière de mon vélo commence sérieusement à faire des siennes.  Si j’avais jusqu’alors attribué ses mouvements à mes difficultés à rouler dans le sable en montée (ce qui revient à peu près à reculer) je dois me résoudre à l’évidence ; à la prochaine descente elle va vraisemblablement se décrocher et je vais finir à faire de la haute voltige à 10 mètres au dessus du Baikal. Avec Marie, nous tentons d’utiliser toutes les pinces et clés possibles mais les choses ne font qu’empirer, ce sont maintenant les rayons qui se décrochent un à un ; un vrai cauchemar. Après avoir essayé en vain de héler des camionnettes qui nous contournent (selon Marie involontairement, selon moi, sciemment, mais à ce moment de l’histoire, je commence à être vraiment en mode schtroumpf grognon, peu objective et  facilement irritable) nous allons nous rafraichir/congeler les idées dans le lac  (10°).  Puis décidons de rentrer en vaincues en trainant mon vélo à tour de rôle pendant près de deux heures, avant d’appeler Nicolas à la rescousse, qui vient gentiment nous chercher dans son Uaz. Pour les néophytes que vous êtes et qui pensez qu’en Russie il n’y a que des Lada, Il s’agit d’un véhicule improbable, bruyant et tape cul,  qui risque de tomber en miette à chaque nid de poule, qui paraît avoir 150 ans lorsqu’il en a 12, et qui était surement utilisé pour transporter les méchantes personnes vers le goulag à l’époque soviétique, en espérant qu’elles meurent de frayeur en chemin ;).

Conclusion : moi j’aime pas Olkon d’abord. Ni les vélos. Et les brioches, elles sont pas si terribles.

 

Chapitre 2.  Quand le vélo est cassé, mieux vaut prendre ses pieds (et faire la danse des canards).

Tout avait pourtant si mal commencé. Après le petit déjeuner, je renverse l’intégralité de ma gourde fraichement remplie dans mon sac de promenade.  C’est parfait, ma mauvaise humeur m’avait manquée.  Et puis je crois que j’avais secrètement envie d’une surprise pour fêter nos trois semaines de voyage.

Nous partons avec Marie, Xavière et Julie faire une promenade sur la côte que nous n’avons pas réussi à voir la veille, celle de la « grande mer ».  Effectivement après 45 minutes de tape-cul et une marche dans la forêt qui a ici complètement revêtu ses habits d’automne, nous nous retrouvons face à une étendue d’eau spectaculaire, qui ressemble fortement à la mer, tant on ne voit rien d’autre à l’horizon que de l’eau, toujours de l’eau. Seul le fait que les vaches viennent s’y abreuver nous rappelle que c’est un lac. Hier mer d’huile, il est aujourd’hui beaucoup plus agité. Nous nous félicitons d’avoir fait notre bain la veille quand nous marchons à flanc de falaise contre vents et … laquées ? (aucune allusion au canard du titre). Un pique nique nous attend à notre retour avec une soupe de poisson faite par notre chauffeur. En subissant les « sluuuuuuurp » et braillements incessants de nos voisins chinois, j’ai de plus en plus de mal à imaginer comment je vais bien pouvoir les supporter pendant plus d’un mois prochainement  (et je lis la même pensée dans le regard de Marie :p).

Nous revenons au village voir le traditionnel coucher de soleil que nous avions jusqu’alors snobé. Fabuleux spectacle dont ne témoignent malheureusement pas mes photos, malgré avoir utilisé tour à tour toutes les options du menu. Le diner se passe sur fond d’accordéon joué par un vieil homme russe. Tout fier de nous annoncer qu’il connaît une « french folk song », il se met à nous jouer la danse des canards, en nous sommant de venir faire une démonstration. Presque tout le monde se défile mais Julie et moi n’y coupons pas : on se retrouve donc à se secouer le bas des reins et faire coin coin sous le regard amusé des russes et chinois de la salle (et empathique des autres français).

 

Chapitre 3. Peinture, banya et vodka

Nous avons maintenant  quatre nouveaux amis sur l’île : Mathieu et Sophie, des belges (« quoi çaaa ? » des belges :p), et Chloé et Jérémie, des français.

Ce matin, nous sommes allées aider Serguei (alias le barbu du chapitre 1) à peindre la barrière de sa nouvelle maison. Il a commencé depuis plusieurs années à instaurer un système d’entraide en accueillant des voyageurs en échange de services. Et nous avons mis notre tout petit pinceau à l’édifice, sous l’objectif d’un couple de chinois qui a adoré nous prendre en photo dans cet exercice. Pendant ce temps là, Marie préfère aller à la rencontre des marins d’Olkhon sur le port.

Nous avons ensuite fait l’expérience de la banya, le sauna russe. Une petite bicoque sur la plage ressemblant à une roulotte est alimentée par du bois. A l’intérieur, nous six et des pierres chaudes. Toutes les dix minutes, nous sortons en trombe nous jeter dans le Baikal avant de revenir suer à grosses gouttes et nous fouetter avec des branches de je ne sais quoi. C’est une chouette expérience et nous avons maintenant artères revigorées, peau douce et quelques traces rouges un peu partout sur notre corps raffermi.

En soirée, la petite fille d’un couple de français faisant le tour du monde nous avait imploré de jouer au loup garou. Nous nous accomplissons donc et Marie, la sorcière, met en place un plan diabolique pour liguer les uns et les autres contre moi et me tuer dès les premiers tours.  Elle mourra peu de temps après et c’est bien fait pour elle.  Sortie du jeu, je noie mon chagrin dans de la vodka au miel et au poivre.

La soirée ne se termine pas sur une danse des canards mais le déboitement d’épaule de notre copine Xavière, alors que nous avions inventé une superbe chorégraphie spontanée. Heureusement qu’on a une ostéo dans l’équipe; en deux temps trois mouvements, l’épaule est remise et Xavière, mi jaune-mi verte part se coucher pendant que nous finissons notre vodka sur la dune en regardant les étoiles.DSCN4506

En direct du transsibérien

Il est minuit passé à la gare de Moscou (enfin, l’une des sept). Un peu anxieuses à l’idée de ne jamais trouver la voie 9 trois quarts nous conduisant à Kazan, première étape de notre périple transsibérien, nous avons pressé tout le monde en fin de soirée et marchons maintenant d’un pas décidé. Extérieurement, l’animal a tout d’un train corail français, sauf qu’il est plus sobre.  A  l’entrée du wagon, le contrôleur cherche un long moment nos noms étranges sur sa petite liste. En essayant de les prononcer, il rattrape de justesse nos billets en train de tomber sur la voie. Il sourit, et c’est rare pour un russe en uniforme (le ou la russe en uniforme se définit par son manque d’amabilité chronique, parole d’un moscovite), alors nous apprécions.

A l’intérieur de la « plastkart » (troisième, ou dernière, classe)  c’est un Corail Lunéa, samovar et promiscuité en plus. Imaginez un open space d’environ 20 mètres sur 4, avec 54 couchettes à l’intérieur. Sur un côté, des « compartiments » de 4 lits ouverts sur le couloir. De l’autre, deux lits superposés collés à la fenêtre.  Celui du bas peut, en un tour de main (et certainement pas mal de doigts coincés dans l’histoire du transsibérien) se convertir en deux sièges et une table. Bien pratique car passer plus de 12h en station allongée, sans pouvoir s’asseoir ni aller nulle part, peut se révéler pénible. Nous en avons fait l’expérience, en choisissant, faute de places suffisantes, les deux couchettes du haut pour nos treize premières heures de voyage. Une fois réveillées, il nous faudra alors compter sur la générosité de nos voisins du bas, pour nous prêter un bout de leur couchette, sur laquelle nous nous assiérons gaiement et profiterons du grand luxe de la table centrale. Elle a ronflé toute la nuit, lui est un molosse chauve d’une soixantaine d’années. Malgré ses grognements du début, il a fini par nous offrir un Twix.

Dans le transsibérien, on apprend à se faire comprendre par gestes. Faire un signe de croix avec les deux doigts en montrant les toilettes pour demander si  elles sont fermées (et tant qu’on y est pourquoi et quand elles ouvriront à nouveau), compter à plusieurs reprises sur ses doigts avec un regard interrogateur pour demander le temps d’arrêt en station (il oscille entre 2 et 50 minutes) et le plus souvent sourire comme une idiote en disant « da ».

On boit du thé et puis on mange des soupes lyophilisées. Et beaucoup de graines de tournesol, allez-savoir pourquoi. Peut être est-ce parce que c’est long à décortiquer et que la moindre activité qui prend du temps est salutaire. Le samovar étant notre seul allié pour cuisiner, les possibilités d’expériences culinaires sont très limitées. Ceci dit, on peut faire soupe au déjeuner et pain et fromage au diner et inverser le lendemain. Voilà qui est drôle et audacieux.

Nous sommes maintenant en deuxième étape, de 36h cette fois. Aguerries, nous avons choisi les couchettes du bas. Il est plus de 4h du matin et je peine à trouver le sommeil tandis que Marie dort profondément, malgré les sauts que son corps fait à son insu. En effet, les ronflements du premier trajet ont fait place aux soubresauts du train qui doit au moins rouler à la vitesse fulgurante de 70km/h,  ainsi qu’au va et vient incessant de nos co-passagers. Car ayant acheté nos billets deux jours seulement avant le départ, nous sommes placées à côté des toilettes, place maudite entre toutes.  Peut être qu’une fois arrivées en Argentine, on aura compris quand et comment se procurer la place idéale.

Au réveil,  le paysage de lacs et forêts est vraiment joli. Avec l’avancée du train, c’est l’automne qui s’installe un peu plus. Les arbres rougissent et les cheminées fonctionnent. Il faut dire que notre prochaine étape est Novossibirsk, « capitale » de la Sibérie. A l’arrivée on aura perdu 15 degrés et trois heures par rapport à Moscou (comprendre qu’au moment où vous lisez ce post ô combien intéressant, il est 5h de plus chez nous).

C’est marrant comme on apprend vite à modifier notre rythme, en fonction du nombre d’heures qu’on doit passer dans le train.  Cet après midi, je prends un quart d’heure pour aller laver mon bol en plastique. Je lis 3 pages puis contemple par la fenêtre ou dors vingt minutes avant de reprendre la lecture.  J’ai réussi à avoir une conversation de 15 minutes avec le chef de wagon. Ca avait pourtant mal commencé quand, après être passé à plusieurs reprises devant nous, il s’est enfin lancé et a proclamé un “guten tag” avec son plus grand sourire (ah ben non raté, ça c’est pas du français). Il a ensuite déclamé l’ensemble des personnalités françaises qu’il connaissait (Gerard Depardieu, Alain Delon, Desire Less, Louis de Funes, Hélène et les garçons) puis nous avons fait des dessins de train et de Russie.

Mon plus bel acte de ce voyage: munie d’un guide Berlitz et sous les sourcils froncés de mon voisin du dessus qui se demandait pourquoi je répétais sans cesse en détachant les syllabes « je n’ai rien à déclarer »,  j’ai enfin appris à lire le russe! Je sais maintenant que «  Pectopah » ne se prononce pas pectopa, contrairement à ce que nous dirait notre bon sens, mais «  ristorane ». Encore une fois, à ce rythme là, arrivée en Argentine, je saurais peut être demander en russe à quelle heure il ferme ce restaurant ?

 

Ya ni ga va ru pa rouss kiy

Ca veut dire “je ne parle pas russe” et c’est la seule phrase qu’on a réussi à maitriser-non sans peine-après trois journées moscovites. Il faut dire que la langue russe est assez complexe. Comme toute langue à déclinaisons, un mot s’écrit et se prononce différemment selon sa fonction dans la phrase. Il en est de même pour les noms propres. Aussi, que l’on veuille dire “avec Justine”, “de Justine”, “chez Justine” ou “c’est Justine”, et bien le suffixe sera différent. Et comme on ne reconnait même pas la racine, on est complètement perdues (vous aussi d’ailleurs alors que cet article se veut écrit en langue française).

Moscou d’un point de vue linguistique est donc difficilement accessible. Pour parvenir à déchiffrer les noms des stations de métro, écrits en cyrillique, et donc trouver celle à laquelle on doit descendre, on doit généralement s’y reprendre à plusieurs fois. Mais comme s’écoulent systématiquement près de cinq minutes entre deux stations, on a tout le loisir de froncer les sourcils et de rester béates, le nez devant notre plan. Moscou est immense. Dix fois la superficie parisienne. Déjà de longues heures de marche derrière nous et une tendinite en gestation pour Marie. Ne vous fiez pas au “non ce n’est pas loin” d’un russe; ce sera au bas mot à 45 minutes, et j’exagère à peine. Parfois, en empruntant les passages souterrains pour traverser les artères à 6 voies, on a l’impression d’être sorties de la ville, alors qu’on est encore dans le centre. On a donc tantôt une sensation euphorisante de liberté, tantôt l’impression qu’on n’arrivera jamais nulle part.

Contrairement aux clichés sur les vestiges de l’époque soviétique, Moscou n’est pas grise, elle est colorée. Surtout de par les dômes des églises qui rivalisent en couleurs criardes et vis à vis desquelles on est intarissables en comparaisons. “On dirait la maison d’Aladin” – “Mais non plutôt un berlingot” – “le pantalon d’Obélix?”- “ou bien des boules de Noel”. C’est très joli et on a l’impression de croiser des Kremlin à chaque coin de rue. Les parcs sont omniprésents. Le moindre square d’immeuble prend des allures de forêts.

Moscou est accueillante. Mis à part les caissières qui sont globalement antipathiques, les habitants sont curieux, ouverts et généreux. Généralité peut être mais nous avons déjà noué des liens avec plusieurs autochtones. Nina (elle n’est pas vraiment russe mais presque) et Serguey qui nous hébergent tout à tour, Vladimir et Oleg qui prendront une demi journée pour nous montrer leurs endroits préférés, Dimitri qui parle trois mots d’anglais mais essaiera de nous raconter sa ville, les attentats de 2010, les coutumes, les endroits où sortir. Et puis tous ceux qui nous ont aidé à retrouver notre chemin.

Moscou est historique et me donne la même sensation qu’en visitant Berlin: chaque lieu fait l’objet de nombreuses anecdotes, a été démoli puis reconstruit, à changé de nature plusieurs fois, a souffert et évolue aujourd’hui a une allure folle.

Moscou est surprenante et on est déjà tombées sous le charme. Ici on peut prendre le télésiège pour redescendre de l’université, les messes orthodoxes sont un vrai spectacle avec les fidèles qui font des signes de croix et baisent des icônes toutes les cinq minutes. Ici on accueille les gens chez soi en leur offrant une vodka sur fond d’hymne national, ici on aime bien les français -malgré la pénurie de roquefort dans les supermarchés- alors nous on s’y sent bien!

 

Casse tête russo-chinois : l’enfer des visas

Moi qui pensais qu’il n’y avait qu’une forteresse, l’européenne, et que j’avais la chance d’avoir la nationalité d’un de ses pays, les grands manitous des modalités migratoires russes et chinoises viennent de me prouver le contraire. Quand les premiers ont érigé le “voucher touristique “en sacré Graal, les seconds excluent que l’on puisse entrer sur leur territoire autrement que par l’avion. Résumé de notre quête de visas.

Marie et moi, dans notre souci de division des tâches pas toujours des plus efficaces, avions décidé que je gérerais les russes et elle les chinois. Après avoir enfin trouvé le site officiel de l’ambassade de Russie en France et écumé les forums et sites d’aide à l’obtention de visas, je prend conscience de la tâche qui m’attend.  J’y apprends, entre autre,  que le “visa touristique ordinaire” (heureusement que l’on n’a pas choisi le multi-entrées, voire le visa touristique extraordinaire…) “est délivré sur la base d’un contrat dûment établi de prestation de services touristiques et d’une attestation d’accueil d’un touriste étranger établie par une organisation russe exerçant des activités de voyagiste (tour-opérateur)”. Zut. Sachant qu’on n’a encore aucune idée de là où on va atterrir à Moscou ni des étapes qui seront les nôtres sur le parcours du Transsibérien, ça s’annonce un brin compliqué. Pas d’affolement (un petit peu quand même, surtout à l’heure où les sanctions russes à l’égard de l’UE et vice-versa vont crescendo). Quelques retours d’expérience de plus et je comprends qu’il va falloir que je paie un tour opérateur pour me faire un programme factice, puis que je réserve et paie à l’avance les hôtels sur l’intégralité de mon séjour si je veux pouvoir un jour voir la place rouge. Toujours pas d’affolement – tout le monde connait mon niveau constant d’anxiété 🙂 Il y a donc des dizaines d’entreprises russes, françaises, russo-françaises, dont la seule raison d’être est de délivrer, en échange de rémunération évidemment, les fameux “vouchers” indispensables à n’importe quel dossier de demande de visas. Je choisis “Russie autrement“, un peu par hasard et parce que quand même, je veux un voucher touristique alternatif moi! Je dois leur donner un programme prévisionnel détaillé jour par jour, le nom de tous mes hôtels et quelques données personnelles supplémentaires, pour que quelques beaux tampons et un joli numéro d’agrément viennent transformer un vulgaire programme bidon en un voucher. Cela vous fera 40 euros, sans assurance que le centre de visas se contente du nom des hôtels. Ma référente me fait en effet comprendre que je peux tenter de faire ma demande comme ça, mais qu’aujourd’hui dans la plupart des cas, le centre des visas demande  les preuves de paiement et de réservation.

Munies de nos passeports et photocopies, photos d’identité, vouchers, programmes prévisionnels, attestations d’assurance et de rapatriement, nous nous rendons donc au centre des visas pour la Russie. Arrivées une heure trente après l’ouverture, il doit y avoir au moins 30 personnes dans la pièce, et une longue rangée de guichets dont seulement deux semblent ouverts. Dans l’ascenseur, je croise une dame qui me demande si je viens pour la première fois;  me voyant lui dire oui avec une moue d’étonnement, elle me rétorque “bon courage, moi ça fait la quatrième fois que je viens et je n’ai toujours rien”. Comptant sur ma chance et armée de mon plus beau sourire, je me dirige vers la demoiselle blonde aux yeux bleus de l’accueil (évidemment puisqu’elle est russe), lui tends mon dossier bien rangé dont je suis très fière et demande à déposer ma demande. “Vous avez rendez-vous”? “Non. Il fallait prendre rendez-vous? Je n’ai pas vu cette mention sur le site”. “On ne peut pas tout marquer sur le site, mais oui évidemment il faut prendre rendez-vous”. “Très bien, je vais prendre rendez-vous”. “Il n’y a pas de place avant octobre”. “C’est embêtant je pars le 3 septembre”. “Et bien restez-là et essayez de passer entre les rendez-vous, vu l’heure, vous avez une chance sur mille de passer”. “Très bien – pensant c’est beaucoup une chance sur mille, j’ai bien fait de compter sur ma chance- je vais attendre”.

Entre temps, Marie s’était déjà faite recaler pour être venue avec le contrat d’assurance et non l’attestation d’assurance (“vous comprenez il n’y a ni marqué Russie ni le tampon”). Je croise une deuxième personne qui me dit qu’en tout elle a déjà attendu 8 heures pour un visa de transit (iequelques heures à Moscou).  Evidemment, je ne passe pas le matin et reviens l’après midi, toujours la même ruée des hommes et femmes à pochette dans l’ascenseur à l’ouverture des portes, toujours le même sourire à la même demoiselle blonde et russe. Il faut croire qu’il y a payé puisque seulement une heure et demi plus tard, elle me fait signe de passer au guichet 2. J’étais dans le même état que pour l’oral du bac français, sauf que ma fine connaissance de Candide n’allait pas m’aider. Une deuxième blonde et russe prend mon dossier, me regarde, regarde mon dossier, me reregarde, reregarde mon dossier, et ainsi de suite pendant 5 minutes pour finir par me grogner que “ce n’est pas parce que je prend votre dossier que vous aurez le visa. Allez payer au guichet d’à côté et revenez dans 10 jours”.  “Merci madame, très aimable”.

Bref, j’ai eu mon visa russe. Pour le chinois, n’ayant aucun billet d’avion aller-retour à montrer ni réservation d’hôtel, on a finalement décidé que l’ambassade de la République populaire de Chine à Oulan Bator nous porterait chance avec cette fois, une difficulté supplémentaire, le doux rêve d’obtenir un visa double entrée ! La suite début octobre.