Bateau, velo et marche a pied: mon triathlon a la sauce birmane

En dehors des sentiers battus dans l’Etat Kayah

Carine, qui travaille depuis quelques mois en appui à la Commission Électorale birmane, dans la préparation des élections de novembre 2015 (boulot passionnant mais épuisant, j’y reviendrai), nous propose de l’accompagner dans l’Etat Kayah, ou elle doit animer une formation. Contentes de découvrir un bout de pays qui était jusque très récemment fermé aux touristes, nous acceptons et entreprenons d’aller acheter notre billet d’avion ; ce qui se révèle loin d’être une formalité.  Première hérésie : on souhaite acheter un Yangon-Loikaw (« capitale » de l’Etat Kayah) depuis Bagan, chose visiblement inconcevable pour les birmans. Deuxième défi : trouver le bureau de la Myanmar Airways, compagnie aérienne étatique, seule à opérer le trajet mais que peu de personnes utilisent aujourd’hui, encore moins les touristes.  Défi de taille, même dans une petite ville comme Bagan, ou tout le monde baragouine à peu près anglais.  Apres avoir demande a trois agences différentes, nous être fait dire a deux reprises que c’était impossible (euh…si, notre amie a son billet), nous être ridiculisées plusieurs fois de par notre prononciation de la destination en question (« Loikaw -What ?- Loiiikaw -What ? – Loikawww- Ahhhh Louaiiikoooo -ben oui c’est ce que je dis depuis cinq minutes»), nous voila enfin devant le panneau « Myanmar airways, c’est par là, à 300 mètres ». Mais par la ou ? Je crois que, de ma vie, ce sont les 300 mètres que j’ai mis le plus de temps à parcourir.  Ca devient du délire complet et on a l’impression d’être Astérix et Obélix dans les pyramides d’Egypte. On a du demander notre chemin a cinq reprises, et les indications passent de ‘troisième a droite’ au début a ‘revenez d’où vous venez, 100 m tout droit, quatrieme à gauche’ au milieu et la troisième personne nous donne encore une consigne différente, en précisant qu’on est les premières touristes a lui demander ca ( nous sommes ravies de cette exclusivité mon cher monsieur, mais ca ne fait pas avancer nos affaires :p).  Enfin, trente minutes de pédalage dans le même pâté de maisons plus tard, on trouve notre graal. Heureusement que les deux agents avaient été préalablement prévenus au téléphone que deux étrangères allaient débarquer pour leur demander quelque chose d’extraordinaire (UN BILLET D’AVION ?!?) sinon ils auraient certainement pris leurs jambes a leur cou, en nous voyant arriver. A l’intérieur, un grand bureau, un ordinateur portable, des papiers partout, un troisieme larron en train de compter les mouches, et le must, une feuille A4 scotchée sur un mur, sur laquelle on peut lire « Myanmar – National airlines –Karaoke – Language ». Aujourd’hui encore, soit plus de quinze jours après, je continue de chercher à décrypter cette énigme, digne du dernier niveau du jeu télévisé Pyramides. Comme ni Internet ni la plateforme de réservation en ligne qu’utilisent normalement les agents ne fonctionnent, tout doit se faire par téléphone avec la centrale de Yangon. Notre interlocuteur tient sa tête entre ses deux mains, comme s’il était en train de diviser mentalement 17 par 3,14. Il raccroche puis rappelle trois fois, nous demande de reconfirmer date et horaires à trois reprises également (dans sa voix et son regard, on lit sans peine “vous êtes vraiment certaines de vouloir aller a Loikaw ?”) et on est sur le point d’aboutir quand, au moment de payer, il nous dit accepter exclusivement des dollars. Argh. On a que des kyats et on est samedi après midi, les guichets des banques sont fermés et personne ne veut nous acheter des kyats, contre des dollars.  On revient bredouilles une heure plus tard et on parlemente un long moment jusqu’à ce qu’ils acceptent enfin d’être payés en kyats, en utilisant un taux digne de celui d’un usurier. Le e-ticket imprimé, j’ai envie de prendre tout le monde dans mes bras et d’immortaliser le moment par une photo. Mais non, on se contentera d’un franc merci et d’une cordiale poignée de mains, environ trois heures après le début de l’aventure.

Quelques jours plus tard, nous voila donc sur le tarmac de l’aéroport de Loikaw, Giliane, Carine, Piay Sone (son assistant/traducteur) et moi. Le bureau de l’immigration prend nos passeports. Trois personnes copient les informations qu’ils contiennent sur des feuilles volantes, lesquelles sont transmises a une quatrième personne qui, muni de son crayon a papier, fait un quatrième tableau. Fruit du miracle du téléphone arabe birman, entre temps, Giliane est devenue Galine et mon passeport expire en 2061. Carine et Piay Sone doivent animer le lendemain une formation devant la commission électorale régionale sur le rôle que jouent les media avant et pendant une élection (et in fine, la nécessité d’obtenir de bons et transparents rapports avec eux). En novembre, auront lieu au Myanmar les premières élections libres depuis..euh depuis la nuit des temps en fait. L’enjeu est de taille, les bailleurs internationaux ont mis un paquet d’argent sur la table (huit millions d’euros pour l’Union Européenne et probablement dix fois plus pour USAID), il y aura tout plein d’observateurs internationaux et de journalistes. Aung San Su Kye crie depuis des lustres a l’injustice, la Constitution lui interdisant d’être candidate ; et quand un prix Nobel de la paix crie à l’injustice, c’est la planète entière qui vient mettre son nez dans les affaires du pays. C’est donc dans ce contexte que Carine, qui cumule les tares d’être occidentale, jeune et femme, doit expliquer a des anciens membres de la junte militaire, qui sont tous sexagénaires et auprès de qui il est excessivement difficile d’obtenir crédit et confiance, combien c’est important de parler aux media.  Mais d’abord « qu’est ce qu’un media ? » demande t elle systématiquement en début de séance. « Un moyen de propagande ». Ah. Non. Raté.

Pendant que Carine sort les avirons et invente des jeux de rôle pour convaincre les membres de la commission que les media sont leurs amis et qu’ils faut les aimer aussi, avec Gilliane, on monte sur nos vélos et on vaque a nos occupations, plus improbables les unes que les autres. On commence par visiter une cathédrale (l’Etat Kayah compte un grand nombre de catholiques),  et on boit un jus de pamplemousse en papotant pendant une heure avec un prêtre, on va visiter des pagodes et on s’initie au langage des signes pour discuter avec un moine qui veut absolument nous offrir le traditionnel mélange café+ lait+sucre dans une seule et même poudre, on emprunte des chemins de terre de plus en plus sinueux qui ne débouchent sur rien. Sur conseils du prêtre, on se met en quête d’un monument et on demande notre route à plusieurs reprises. Mais comme on n’a pas très bien compris ce qu’était le monument en question, si ce n’est qu’il y a des pics en bois et des parapluies ( ?!), et bien forcement ce n’est pas évident de trouver quand on ne sait pas ce qu’on cherche. Donc on ne trouve pas. Mais au moins on provoque beaucoup de sourires incrédules et moqueurs. A la recherche d’un autre lieu recommandé par le prêtre (oui oui on s’acharne), on tombe sur quelques femmes girafes en train de tisser. On prend des photos, elles nous font essayer un collier (je ne savais pas que mon cou était si claustrophobe, maintenant oui) et des écharpes, on essaie de se comprendre mutuellement, on n’y arrive pas donc on rit, remonte sur nos vélos et passe la fin de journée dans ‘LA’ pagode de Loikaw. Un truc complètement mégalo et psychédélique construit sur une colline, avec des stupas à ne plus savoir ou donner de la tête et qui, à la tombée de la nuit, se pare de néons de toutes les couleurs. On se croirait à Las Vegas. On passe la soirée en compagnie de notre ami prêtre et d’un avocat ami de Carine, à siroter de la Myanmar beer au bord de la rivière et  à refaire le monde. Moi qui suis souvent frustrée de ne pas pouvoir communiquer et me faire comprendre comme je le voudrais, j’apprécie de pouvoir tenir de longues discussions avec les birmans. Il faut dire qu’ils maitrisent l’anglais mieux que personne et qu’ils sont encore plus bienveillants que la moyenne, déjà incroyablement haute, des birmans.

Le lendemain matin à l’aube, Carine me propose de retourner avec elle  à la pagode bling bling, car elle y a été conviée par celui qui la dirige, et qui se trouve cumuler un autre mandat, celui de chef de la commission électorale. Comme je suis tombée du lit, que j’aime bien entendre parler birman et qu’on m’a promis un petit déjeuner, j’accepte et cette fois c’est par l’ascenseur qu’on accède a la pagode (en passant devant tous les fidèles qui font sagement la queue, cela va de soi). Je visite les mêmes stupas que la veille et j’ai la traduction simultanée faite par Carine des propos de notre hôte, lesquels tournent beaucoup autour de chiffres : à quelle hauteur est le plus haut stupa,  à quelle distance est la ville la plus proche…Visiblement les birmans en raffolent, ça doit donner de la consistance en paraissant érudit. Il y a  à cette heure une foule assez dense, générations confondues, venue prier ou prendre des photos. Vient l’heure du petit déjeuner, Piay Sone, Carine et moi sommes alignés devant notre hôte et ses compères qui nous regardent manger et nous resservent du the des que le niveau descend d’un millilitre. Le problème est que l’on nous apporte du poulet déguisé en gâteau de riz et caché sous une feuille de bananier. Gloups. Carine demande à ce que l’on veuille bien m’excuser de ne pas faire honneur au plat et l’on m’amène une pyramide de crackers de riz, que je mange un à  un, en regardant, impuissante autour de moi, dans l’espoir de capter ne serait-ce qu’une très vague idée du sens de la conversation qui se déroule. Echec. Alors je souris bêtement quand on me pose des questions assez pointues sur le fonctionnement de l’Union Européenne et que je ne sais pas y répondre (après tout, c’est pas comme si j’avais étudié sciences politiques!) et je me tiens droite. Car quand même, on n’a pas tous les jours devant soi un chef de commission électorale birmane.

Bateau à moteur, faux pêcheurs et Sauvignon blanc au lac Inle.

De Loikaw, on n’est qu’ à une toute petite heure de la pointe sud du lac Inle et en tant qu’étrangers, on peut désormais librement le traverser pour rejoindre l’Etat shan. Gilliane et moi trouvons l’occasion trop bonne et trépignons d’impatience. Carine, hantée par le souvenir de ses missions de terrain en bateau (et des insolations et autres petits tracas qui vont avec) est davantage sur la réserve et redoute les cinq heures de traversée. Nous nous installons toutes les trois à la queue leu leu sur notre embarcation et a peine celle-ci a t elle démarré que je comprends pourquoi Carine nous avait conseillé de charger nos Ipods la veille. Le moteur fait un boucan d’enfer et on doit s’y reprendre a plusieurs fois pour émettre et faire comprendre un message basique à sa voisine de devant/derrière. C’est donc en tête à tête avec mon appareil photo et mes écouteurs que j’apprécie la traversée. Et quelle traversée. Non seulement les paysages sont splendides : collines verdoyantes alentours, ilots formes par des tiges de lotus, une brume dense pour mystifier un peu le tout. Mais on est surtout spectatrices de scènes de vie incroyables en traversant les villages flottants. Là ou un homme étend des morceaux de coton de toutes les couleurs, d’autres jouent les équilibristes pour éviter de tomber dans l’eau en réparant une toiture. Beaucoup font leur vaisselle ou leur toilette. On verra même une femme laver une vache avec de la lessive ! On croise aussi pas mal d’embarcations similaires à la nôtre et puis des mouettes partout, qu’elles se reposent gentiment sur leur poteau ou qu’elles volent par dizaines au-dessus d’un bateau, attirées par les bouts de pain que leur jette un moine en costume safran. Au cours des premières heures, on ne croise aucun touriste et puis plus on monte, plus les passagers des bateaux blanchissent et plus on assiste à des spectacles de pêcheurs, qui semblent montés de toutes pièces pour la réussite de nos clichés. Certains tiennent des paniers en équilibre sur leurs pieds pendant que d’autres frappent énergétiquement l’eau à coups de pelle, avant de s’arrêter une fois qu’on a le dos tourné. Evidemment il n’y a aucun poisson dans aucun de leurs bateaux. On se demande même s’il y en a encore dans le lac, tellement l’activité humaine a commencé à le polluer. A l’arrivée a Nyangswe, on semble bien loin de Loikaw, des agences de voyage  à chaque coin de rue, des salons de massage et des pizzerias (j’avoue on y est allé deux fois, mais pour notre défense, le cuistot est birman et il fait un super pesto maison).

Le lendemain, ne voulant pas imposer à Carine la torture d’une seconde promenade en bateau, on décide de louer des vélos pour partir en exploration sur les rives du lac. On emmene avec nous un australien que j’ai rencontré deux mois plus tôt au Vietnam et on longe les champs de canne à sucre sur fond de collines boisées. On atterrit quelques heures plus tard dans le seul vignoble du pays. Les tables en terrasse panoramique du restaurant attenant sont évidemment prises d’assaut par les touristes français. Voyant la couleur du vin rouge et la moue effrayante de nos voisins qui y trempent leurs lèvres, on se rabat sur le Sauvignon blanc, qui n’est pas si mauvais, a condition de ne surtout pas lui laisser le temps de réchauffer dans le verre. Une bouteille en entraine une autre et après un énième coucher de soleil, on rentre en zigzagant entre les motos.

80 kilomètres à pied, ça use les souliers (ou comment j’ai perdu mes doigts de pied dans l’Etat Shan)

Un des incontournables de la région consiste à rallier Kalaw depuis le lac Inle en quelques jours de marche. Nous choisissons l’option deux jours-une nuit et faisons connaissance avec Ao Ao, notre guide et Minme, le cuisinier qui l’accompagne et qui est finalement celui qui connait le plus la route. Trouvant assez ingénieuse l’idée de simplifier nos prénoms, nous nous présentons comme Gigi et Juju et la joyeuse bande des prénoms à deux syllabes commence son ascension au milieu de montagnes karstiques. On nous avait préparées à trois heures de marche ardue ; or il est à peine 11h quand on arrive au village pour déjeuner. Nous entamons une conversation corporelle avec notre hôte, une femme de la minorité Pa-Ho qui ne parle pas un mot d’anglais. Je tente d’obtenir son prénom avec ce que je pense une très bonne tactique, qui consiste à montrer Gilliane en la nommant, puis à en faire de même pour moi avant de la designer avec un “and you ?” interrogateur. Cette tactique se révèle inefficace puisque notre interlocutrice hoche la tête en signe d’affirmation. Gilliane tente sa chance en faisant la même chose avec un légume posé à cote de nous. Cette fois elle fait un signe de tête négatif et nous nous résignons, nous contentant de nous regarder toutes les trois en souriant. L’après-midi, nous passons au travers de terres rouges et de terrasses en jachère ou des bœufs semblent désœuvrés. C’est la saison sèche et par conséquent, pas grand-chose n’est cultivé. Le paysage n’en est pas pour autant moins charmant et extrêmement changeant. On passe ensuite par des pinèdes et, arrivés au village ou nous passerons la nuit, on a l’impression d’être en Normandie : prairies vallonnées et arbres qui ressemblent étrangement a des pommiers. On est accueillis par une famille de huit personnes. L’homme le plus âge, qui doit avoir une soixantaine d’années, vient nous saluer, tape la main sur son torse puis montre la pièce où l’on se trouve, qui sert de salon et temple familial. On comprend par la que c’est le chef de famille, son portrait trône sur le mur, comme dans toutes les maisons villageoises birmanes. Le petit fils qui a quatre ans vient jouer à cache-cache avec nous puis se plante devant sa tablette pendant un bon bout de temps. Nos cerveaux occidentaux, qui ont  tendance à sanctuariser les besoins essentiels, passent de la tablette à la plaque de béton dehors à cote du puits qui fait office de salle de bain et sont un peu perdus…On s’endort bercées par le chant de la maman et le ronflement du papa.

Deuxième jour de marche, on croise encore moins de touristes que la veille et quand, au bout de quelques heures, on arrive sur une pagode animée et bruyante, on a comme l’impression d’etre parties très loin et très longtemps. Jour de pleine lune, notre guide nous explique que les habitants des villages environnants ne travaillent pas et viennent faire des offrandes et prier ensemble. Or, il y a devant nous plus d’adolescents aux coupes de cheveux improbables que de moines et dévots. Attablés devant leurs jus de litchi, ils dévisagent les jolies filles en talons compenses. C’est assez marrant et moi aussi je les regarde du coin de l’œil parader a cote des motos, n’ayant visiblement aucune intention d’aller faire des offrandes ou prier.

Arrivées à Kalaw, ayant fait nos adieux à nos guides ainsi que le bilan de nos ampoules aux pieds (six chacune), on décide de remettre ça le lendemain, pour aller explorer une autre région. Nouveau départ matinal, nouveau guide, Gozow, une vraie mine d’informations, qui parle plutôt bien anglais, mis à part qu’il place des « for the » à tout bout de champ. J’aime Kalaw devient ainsi « I like for the Kalaw ». Il a un super chapeau en bambou, il est souriant et motivé, et j’essaie d’oublier que je boite dès les dix premières minutes de marche :0 La pause déjeuner est aussi dépaysante que la veille. Un groupe d’hommes picole et fume on ne sait quoi dans des bangs pendant que les femmes portent les nourrissons et tiennent l’échoppe qui sert de micro boutique et restaurant.  Les rôles sociaux de genre sont encore et toujours bien ancrés et quand je demande à Gozow pourquoi il n’y a pratiquement que des guides masculins, il me répond que les femmes font les randonnées les plus faciles car sinon elles se perdent. Evidemment, et puis elles ne conduisent pas parce qu’elles ont des accidents tout le temps non ?

Nous avons la chance de passer la nuit dans un monastère, perdu au milieu des montagnes. Le panorama est à couper le souffle et les couleurs du ciel en cette fin de journée magiques. Deux petits matelas sont installés pour nous dans une pièce qui doit faire 70 mètres carre et au bout de laquelle il y a un petit temple.  On prend le the avec le ‘moine en chef’. Il est là depuis dix-huit ans et n’est visiblement pas prêt de quitter ce qu’il appelle un monastère “de la jungle”. Ils sont en effet très isoles et chaque matin, les trois moines se relaient pour aller chercher au village le plus proche,  à une heure et demi de marche, le repas du midi, toujours offert par les villageois. L’un des moines passe devant nous en souriant ; il écoute sur son smartphone la meme musique romantique que les adolescents de la veille.

La nuit est courte et mouvementée. Je ne trouve le sommeil que vers minuit et deux heures plus tard, le coq se met à chanter un long moment avant de se rendormir. A trois heures et demi, c’est le moine qui parle au téléphone dans la pièce en dessous de la nôtre. Parcourant la centaine de mètres qui me sépare des toilettes, j’ai meme eu l’impression de voir le moine en chef réveiller le coq pour que le coq réveille à son tour les autres moines. Une sorte de chaine du reveil en somme. Mais avec le recul, ça je l’ai peut-être un peu rêvé. En tout cas, ma chute à plat dos en glissant sur les ronces finit de remettre en place mes idées ensommeillées. Il est 4h, je n’ai pluis du tout sommeil et je regarde la lune qui éclaire tout autour et les moines qui s’activent. Le chat est content d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui ne l’ignore pas et il s’en donne à cœur joie. Revenue dans mon lit, les ronflements de Gilliane semblent vouloir concurrencer le chant du coq et prières des moines. Quelques heures plus tard au réveil, on a tous un visage bouffi. Notre guide dit avoir vu trois renards rentrer dans la pièce ou il dormait. Je crois que tout le monde mélange rêve et réalité. Avant de quitter nos hôtes, on decide de faire une donation au monastère . Le moine en chef prend l’assiette que lui tend notre guide (inutile de préciser que la femme ne peut toucher ou donner directement de l’argent à un moine), ferme les yeux et récite une prière, d’un air tres serieux avant de prendre un appel Skype et de glousser de rire. Il revient alors dix minutes plus tard pour nous dire au revoir et nous tend un paquet de chips. Soit. Il y a définitivement des codes étranges dans ce monastère de la jungle…

 

 

 

 

 

 

Ferveur bouddhiste au Myanmar

Pour la premiere fois depuis le debut du voyage, quelqu’un m’attend a ma descente de l’avion. Giliane, ancienne collegue Croix-Rouge, arrivee la veille pour passer ces deux semaines birmanes avec moi, se cache derriere un petit panneau “juju’ et moi je ne cache pas mon grand sourire. Un bref resume de nos vies sur les quatre mois precedents et nous voila montees dans un taxi qui, pour changer, conduit comme un dingue. Direction chez Carine, copine de master qui vit ici depuis huit ans et qui nous prete son appartement pour nos quelques jours a Yangon (elle travaille a Nay Piy Taw, la capitale du pays depuis 2005, une des nombreuses lubies de la junte alors au pouvoir pour detacher le pays de son histoire coloniale, et par peur d’une eventuelle attaque par la mer). Apres avoir prononce assez fierement “sayama” a Oulee, le gardien de l’immeuble ( j’utiliserais ce mot pendant quelques jours en guise de bonjour, avant de comprendre qu’il sa’git d’un surnmom que Carine lui a donne et par consequent, de realiser que j’ai du etre un brin ridicule aux yeux des gens) et pose nos affaires, on part en quete d’un resto a 23h. Tous les hommes dans la rue portent un longji, une sorte de longue jupe a carreaux, et des dizaines d’ ouvriers travaillent sur des chantiers, malgre l’heure avancee. On erre sans but en regardant autour de nous quand deux jeunes birmans nous viennent en aide et nous mettent dans un taxi en donnant des instructions au chauffeur. On se retrouve dans un resto ouvert visiblement toute la nuit, autour de groupes de birmans qui nous regardent interrogateurs, buvons notre premiere Myanmar beer et mangeons des beignets de poisson. Maitrisant peu ou pas du tout l’anglais, les serveurs redoutent visiblement tous le moment de venir interagir avec nous et se refilent la corvee en rigolant. Il est plus de deux heures du matin quand on rentre chez Carine et, realisant qu’elle a oublie de nous donner une cle essentielle, on se retrouve penchees au chevet d’Oulee, a tenter de le tirer de son profond sommeil.

A la decouverte de Yangon

A l’instar de ses conseurs asiatiques, la ville principale du pays grouille d’animation. Les tuks tuks filent sur les trottoirs defonces, les gens dejeunent dans des echoppes de rue sur de minuscules chaises en plastique, les charriots de billets de loterie ou de fruits et legumes diffusent une musique criarde, le tout sur fond de prieres lancinantes crachees par des hauts parleurs geants aux quatre coins des temples. Le principal temple de la ville, la ‘paya Schwedagon’ est visible depuis de nombreux endroits de la ville. Sur conseil de Carine (et puis certainement du routard et du lonely planet, selon lesquels l’on devrait faire absolument toute visite au lever ou au coucher du soleil), on s’y rend en fin d’apres midi et le spectacle est magique. Deja parceque qu’a cote de cet ensemble, immense et dore, on se sent ridiculement petites, et puis parceque des centaines de birmans affluent pour prier. On reste pres de trois heures a contempler les moines en robes oranges, marrons, pourpres et roses, les generations qui se melangent, de la grand mere que l’ on sort de son fauteuil roulant et qui met immédiatement son front a terre, a l’enfant de quatre ans qui court partout. Il y a pas mal de rites, notamment selui de verser de l’eau sur l’animal correspondant au jour de la semaine de sa de naissance. Giliane verse avec ferveur de grands bols sur le tigre du mardi et moi je me contente de la prendre en photo, chagrinée de ne pas savoir mon jour ni mon animal (maintenant je sais, je suis le dragon du samedi et je crois que c’est particulierement chanceux un dragon :p). A la tombee de la nuit, tout le monde prend une bougie pour allumer des meches imbibees d’essence. On m’en tend gentiment une et je me mets conscencieusement a allumer ma rangee, entouree de quelques touristes photographes et de birmans qui recitent des prieres a haute voix. L’atmosphere est assez incroyable et c’est presqu’a regrets qu’on quitte le temple pour aller nous promener dans le quartier chinois et diner au bord du fleuve.

Le deuxieme jour commence aussi religieusement que la veille car on fait la connaissance de Mint, moine en devenir, a qui on pose toutes les questions qu’ on a accumulees en 24h et qui nous fait visiter le monastere ou il prie et étudie actuellement, pendant plus d’une heure. Ensuite, on se lance dans notre premiere experience d’achat d’un titre de transport, qui est ici loin d’etre une formalite. On a pourtant choisi une agence de voyage avec un nom anglophone et des affiches publicitaires ecrites en anglais. Cela n’empeche que lorsqu’on formule notre souhait de nous rendre en bus a Bagan (de loin la principale destination touristique du pays), les deux agents nous regardent comme si on venait de leur demander de rallier la lune en sous-marin. Ils enchainent les coups de telephone, entre lesquels on a droit a des “please wait”, ils se levent de leur siege, font le tour du bureau puis viennent se rasseoir a la meme place sans avoir rien fait, ils nous proposent un horaire avant d’en changer au bout de trente secondes, et puis finalement, au bout de 45 minutes, on a notre graal, deux places dans un bus qui, sur la photo, semble confortable et flambant neuf.

Bagan, la perle photogenique du Myanmar

Le bus dans lequel nous montons a perdu de sa superbe, par rapport au moment de la photographie. Les sieges ne s’inclinent quasiment pas, les couvertures ont probablement été lavees pour la derniere fois au moment de l’independance et il doit faire six degres. Mais fort heureusement on a un sac pour cracher (je retrouve ici cette manie qui me plaisait temps en Chine, seule la couleur est differente, puisque beaucoup de birmans machent des noix de betel) et a la pause de 22h, le “stewart” nous tend une brosse a dents. Message subliminal?

Nous arrivons en plein milieu de la nuit a Bagan et sommes assaillies par une nuée de conducteurs de taxis, qui nous exposent des tarifs plus farfelus les uns que les autres, pour nous conduire au centre ville. J’essaie de leur expliquer (gentiment selon moi, un peu trop sèchement selon Gilliane) que devoir payer 15 dollars pour faire dix kilometres quand on vient de payer le meme prix pour en faire 500 me parait absurde, mais mon argument n’a pas l’effet escompté. Il est 4h30 et nous attendons donc assises sur nos micro chaises en plastique que d’autres touristes arrivent pour pouvoir monter avec eux une coalition contre cette injuste oligarchie. Le tourisme a Bagan a connu un essor incroyable au cours des dernières années et par consequent, plus que partout ailleurs dans le pays, les prix s’envolent. La nuit dans le moindre cagibi (ah non? c’est une chambre d’hotel?!) coute 40 dollars, l’accès aux temples vingt, la pomme un. Il n’y a que la location de vélos qui garde un prix dérisoire. C’est donc le moyen de locomotion que nous privilégions pendant notre séjour, d’autant plus que chaque soir, notre loueuse nous demande, avec son regard de chaton tombe du toit, si nous reviendrons le lendemain. Et nous craquons et revenons le lendemain quand bien meme mon vélo fait un boucan d’enfer et a les freins déréglés et celui de Gilliane crève au bout de quelques heures.

Fruit de la ferveur religieuse d’un roi birman au 12eme siècle,  Bagan compte près de 4000 temples. Presque tous sont construits sur le meme modèle: une base carre avec un buddha a chaque point cardinal, sur laquelle est dressée une structure pyramidale avec plusieurs terrasses superposées et au sommet une stupa. Seuls la taille et l’état de conservation des sculptures dans la pierre different. Et puis hors concours il y a les dorés, mes préférés. En route on a rencontre Fred, un français, et on part tous les trois sur nos vélos, ne sachant pas ou donner de la tete tellement il y en a partout autour de nous. On utilise donc la technique du repérage en hauteur. Montés sur la plus haute terrasse du premier,  on en choisit un second qui nous plait puis on remonte sur nos vélos et part dans sa direction, certains d’avoir repéré le bon chemin. Evidemment, une fois sur deux on arrive a l’exact opposé mais comme on finit par tous les confondre, ca n’a pas grande importance. On passe des heures a déambuler, a prendre en photo le panorama sous toutes les coutures, a s’arrêter jouer avec des enfants dont la mere balaie et le père essaie de vendre des peintures, a apprécier de se retrouver dans un temple injustement déserté par les touristes.

Toutefois, chacun surveille attentivement sa montre pour ne pas rater le coucher de soleil. Car a Bagan, le coucher de soleil est une institution. Le Lonely Planet a meme fait un top 5 des plus belles terrasses de temples depuis lesquelles le contempler. Vers 16h30, c’est amusant de voir les touristes commencer a marquer leur territoire sur l’élu de leur coeur (ou celui de leur guide) a coup de pieds d’appareil photo. A 17h, voyant le soleil baisser a vive allure, on est pris de panique car on n’a aucun plan, si ce n’est celui d’éviter la foule. On part donc en direction d’un petit temple qu’on avait particulièrement aime le matin, qu’on ne retrouve pas, bien entendu, et a 17h30, me voila qui jette mon vélo, pars en courant a travers les ronces comme si ma vie en dépendait, pour monter sur le premier qui entre dans mon champ de vision (il faut croire que le coucher de soleil a Bagan, ca rend un peu fou). C’est un succès: seulement trois touristes a notre arrivée, des temples très photogéniques face a nous, une lumière incroyable, une brume idéale. Seuls quelques poteaux électriques qui n’ont rien a faire la m’agacent un peu. Une fois le spectacle terminé et quelques “waouuuu” échangés, on remonte a toute vitesse sur nos vélos, partant la encore dans n’importe quel sens, de peur de finir ensablés et dans le noir.

Le rocher d’or ou le Lourdes birman. 

Un rocher recouvert de feuilles d’or et une stupa, qui semblent tenir par miracle tout en haut d’une colline, voila le lieu de pèlerinage par excellence des birmans, a quelques heures de route de la capitale. Carine nous avait recommandé la visite, plus pour le spectacle des fidèles qui s’y rendent en masse, que pour le caillou en lui meme. Comme nous avons un peu de temps avant de partir avec elle dans une autre region du pays, nous y faisons escale. Le bus deja annonce la couleur puisque la radio diffuse des prières en continu. Apres avoir âprement négocie un dollar de reduction dans la guesthouse de notre choix (ouf l’honneur est sauf :p) on monte, ou plutôt on s’entasse dans un camion, seule option pour se rendre au rocher, a moins de vouloir faire quatre heures de marche ardue. On s’accroche fermement a la barre en fer devant nous et comme la route est tout sauf plate et droite, on a l’impression d’être dans un parc d’attractions. Toutes les dix minutes, le camion s’arrête a la hauteur d’hommes munis de coupelles en argent, venant faire l’aumône avec pour seuls armes des discours monocordes et des regards dans le vide. Certains ont visiblement plus de succès que d’autres mais globalement les billets pleuvent. Nous, on ne comprend absolument rien et on sait qu’on va payer l’entree au rocher cent fois le tarif pour les locaux, alors on se contente de froncer les sourcils lors du discours puis de faire gentiment passer la coupelle a ceux qui veulent sauver leur âme. Arrivés en haut, les gens pressent le pas pour se rendre au célèbre rocher. Je suis tentée de les imiter, oubliant l’espace d’un instant qu’il n’ y a aucun coucher de soleil en jeu :p. On est finalement un peu décues: le rocher semble reposer sur une base somme toute solide et ne tient donc pas si miraculeusement en équilibre (enfin pour être plus precise, le miracle tiendrait a un cheveu de bouddha glisse a cet endroit), il est assez petit et surtout, les femmes ne sont pas autorisées a emprunter la passerelle pour s’en approcher et aller le couvrir de nouvelles feuilles d’or. Triste constat: meme le bouddhisme qui semble pour beaucoup être la plus cool des religions est donc profondément sexiste.

Heureusement, la vue est superbe et nous réconcilie avec l’endroit, de meme que le spectacle des pèlerins ayant pour la plupart parcouru une longue distance pour arriver la et qui, en famille, font la sieste sur des nattes, prient ou viennent toucher/prendre en photo le peu d’occidentaux égarés ici. La redescente a pied est elle aussi un regal. Tout le monde nous salue en souriant sur notre passage. Meme les touts petits enfants secouent la main et on comprend que le “ aaaaagggggaaaaaaaa” qu’ils prononcent (bonjour en birman, c’est ‘mingalaba’) nous est destiné. Puis on nous demande systématiquement d’ou l’ont vient et on récolte au mieux un “bounchour”, au pire un “ummm” très sérieux assorti d’un regard perplexe, mais toujours le meme sourire accroche aux lèvres. Bien qu’il y ait des stands sur toute la route, les gens n’insistent pas pour nous vendre quoi que ce soit. Ils sont juste curieux et bienveillants. Et je les ai deja adoptes.

 

Et les enfants laotiens crierent “sabaidee” en coeur

En bateau lent sur le Mekong

Un peu lassée des heures de bus accumulées au cours des derniers jours, c’est a bord d’un “slow boat” que je vis mes premières heures laotiennes. Il s’agit d’un long et étroit bateau a moteur, dans lequel une centaine de personnes prennent place dans des sièges de minibus. Et c’est parti pour deux jours au cours desquels l’activité principale se résume a regarder les paysages alentours. De temps a autre, l’embarcation s’arrête pour décharger/charger quelque chose et c’est l’occasion pour des troupes d’enfants des villages environnants de venir nous saluer depuis le rivage. Attendrie un peu trop facilement, je me verrai, des le premier arrêt, dans l’obligation de me séparer de mon régime de bananes fraîchement acquis. Malgré tout je sens que je vais aimer ce pays

Luang Prabang, fleuron de l’héritage colonial français

Luang Prabang est connue pour avoir conservé la grande majorité de ses bâtiments coloniaux. Je tombe sous le charme de cette ville des mon arrivée: de belles maisons en bois aux volets colorés, des ruelles pavées, des lanternes qui pendent aux arbres, le tout dans un dans un décor montagneux idyllique. Ici le français n’est pas dépaysé, il trouve des crêpes et des croissants a chaque coin de rue et n’a pas besoin de parler anglais puisque la quasi intégralité des panneaux est dans la langue de Molière. Les sacs a dos Quechua sont au moins aussi nombreux que les motos (si si, j’ai tout compté).

Depuis mon départ de Koh Lipe, je ne serai pas restée longtemps voyageuse solitaire car je fais désormais chemin avec Jean-Yves, un français croisé quelque semaines plus tôt en Thaïlande, et qui voyage a durée indéterminée. Le lendemain de notre arrivée, on décide de louer des vélos pour nous rendre a des cascades a une  trentaine de kilomètres de la ville. Jean-Yves a, quelques mois auparavant, parcouru une grande partie de l’Europe en pédalant;  c’est dire si je suis semée dès les premières minutes,  surtout que je m’arrête toutes les trente secondes pour prendre en photo les montagnes et rizières qui m’entourent. Là aussi,  on croise des ribambelles d’enfants assez régulièrement et certains traversent même la route pour venir nous taper dans la main avant de repartir en riant. Comme une impression d’être en tête de peloton pendant le tour de France..

Les cascades d’eau cristalline sont superbes et on a juste le temps d’avaler quelques crêpes et de parcourir Luang Prabang que le ciel décide de commencer à se déchaîner sur nos têtes.  La météo  n’annonçant rien de bon pour la  semaine a venir, la décision est vite prise de fuir vers le sud.  Et puis c’est pas comme si parcourir un pays du Sud au nord puis au sud en quelques semaines était ma spécialité 🙂

Les 4000 îles ou la vie au ralenti

A la frontière entre le Laos et le Cambodge, des milliers de petits îlots émergent du Mekong et sont le repère de dauphins d’eau douce. C’est devenu une des étapes incontournables des backpackers voyageant en Asie du Sud est. Avant d’y arriver, on a eu la brillante idée d’aller visiter les ruines d’un temple de l’autre côté de la rive,quelques cent kilomètres plus au nord. Les transports en commun étant une espèce rare dans le coin,  je m’offre ma seconde expérience d’auto stop, mais je suis confiante car accompagnée d’un expert, et pas des moindres.

La première laotienne que nous prenons pour une âme généreuse finira par nous réclamer vingt euros pour une course censée être gratuite. Nous avons plus de chance avec le second qui semble financièrement désintéressé. Cependant, une âme généreuse qui nous transporte sur cinq kilomètres dans un vieux camion-tracteur roulant au pas, ça n’arrange pas beaucoup nos histoires. Les troisièmes ont clairement des têtes de mafieux, ainsi que les chevalières qui vont avec. C’est pourquoi a la vue d’un aérosol sous le siège du passager avant, la parano que je suis y voit une bombe lacrymogène, et partant, sa dernière heure arriver a grands pas. Les quatrièmes sont de jeunes cambodgiens ignorant visiblement l’intérêt d’adapter la vitesse du véhicule a l’état de la route. Ce fera l’objet de pas mal de frayeurs surtout lorsqu’ a une pause  je vois mon sac a dos s’éloigner dans le pick-up et moi rester  toute bête sur le bord de la route (ils reviendront finalement cinq minutes plus tard et je retrouverai sain et sauf mon fidèle compagnon). Le cinquième et dernier combine la tête de mafieux et la vitesse indécente; il accomplira cependant l’exploit de nous mener a bon port sans avoir échangé un seul mot avec nous. On est récompensés de cette folle journée par la courte traversée en bateau; le ciel commence a rosir et le spectacle des buffles nageant entre les îlots verts tout autour de nous est superbe.

Sur les 4000 îles que compte (en théorie, car je pense que personne n’est jamais vraiment allé vérifier) l’archipel, seulement trois sont habitées. On choisit d’établir nos quartiers a Don Det, la plus animée d’entre elles, même si ce terme ferait doucement rire les îles thaïlandaises, vu qu’il y a seulement une dizaine de restaurants et bars dans un tout petit tronçon de rue et qu’ils ferment tous sans exception a minuit. La seule problématique qui occupe notre esprit en journée est de savoir si on prend a droite ou a gauche une fois montés sur nos vélos. De toute façon les deux routes se rejoignent et en une demi heure on a fait le tour de l’île et de sa voisine. Le soir le dilemme se complique un peu car l’on doit choisir sur lequel des trois spots on va contempler le coucher de soleil.

Comme partout au Laos, il y a de jolies cascades et les enfants continuent, a notre passage, de crier et de balancer les bras de manière acharnée. Et puis les français sont encore une fois en majorité. On sympathise avec des bretons et des perpignanaises et, a mon grand damne, on intègre un nouveau supporter du PSG, Geoffrey, dans l’équipe de voyage.

Boucle a moto sur les routes poussiéreuses du plateau des Bolovens

Seulement deux jours après avoir rejoint Don Det, on se sent déjà comme des lions en cage. On troque alors nos vélos contre des motos et partons a la découverte du plateau des Bolovens. Pendant presque trois jours, on passe dans des villages hors du temps, ou les laotiens se douchent et lavent leur linge dans la rivière, ou la route de terre est bordée par de toutes petites maisons en bois tordues et ou le karaoké bat son plein, quelle que soit l’heure de la journée. Et puis parce que sinon ce ne serait pas le Laos, on voit plusieurs cascades par jour et on fait des coucous aux enfants. Le point culminant est a plus de 1000 mètres, ce qui fait que les nuits sont fraîches et que les laotiens portent ici anoraks et bonnets. C’est une région qui est également réputée pour sa production de thé et de café. On choisit d’aller rencontrer un producteur un peu au hasard, en nous arrêtant a la première pancarte visible sur le bord de la route. Il ne parle que dix mots d’anglais mais parvient malgré tout a nous expliquer son activité et nous fait déguster l’un des meilleurs cafés du voyage. Jean-Yves, qui maîtrise quelques notions de thaï (langue proche du Lao), s’évertue a essayer de lui demander si les grains de café sont décortiqués a la main. La tentative est louable mais vue de l’extérieur, elle ressemble étrangement au troisième tour d’une partie de Times’up. Et puis la question de la mécanisation de la production restera en suspens…

Longue vie au Roi !

La Thaïlande ne comptait pas parmi les destinations phare de mon voyage. Y ayant fait une (trop) brève incursion il y a quelques années, j’avais en tête l’image d’un pays dénaturé par le tourisme de masse, dans lequel j’allais nécessairement regretter le manque d’authenticité. Et pourtant, il y est assez facile de sortir des sentiers classiques. Des plages de sable blanc aux milliers de bouddhas assis couchés et debout, des ladyboys de Bangkok aux femmes girafes du triangle d’or, la Thaïlande s’illustre par une diversité naturelle et culturelle incroyable.

Bangkok en vélo a la locale

Ce qui est bien quand on a travaillé quelques années dans la solidarité internationale, c’est qu’on a des amis aux quatre coins de la planète. A mon arrivée a Bangkok, je suis royalement accueillie par Pauline, qui était ma collègue de bureau lors de mes débuts a la Croix-Rouge, et Jean-Philippe, son copain, qui a choisi de prendre une année sabbatique pour la suivre. Elle travaille sur l’agriculture biologique dans une association locale pendant que lu apprend le thaï fait de la cuisine et du bénévolat. Ils habitent une chouette maison d’un quartier non touristique et j’ai le luxe d’avoir deux étages pour moi toute seule!

Après avoir goûté mes premières padthai dans une petite échoppe de rue, le week-end end commence avec une conférence organisée par l’association de Pauline. L’invité de marque et orateur principal est Rajagopal, leader du plus important mouvement des sans terres en Inde, que j’avais rencontré a plusieurs reprises lorsque je travaillais à Paris pour Solidarité. Je pense qu’il fait semblant de me reconnaître en me disant, tout sourire, “you’re the one” quand je me présente a lui. Et ça nous fait rire tous les deux. Quelques clichés et anecdotes échangées plus tard, je me dis que le monde est vraiment petit et les coïncidences nombreuses.

Pauline et JP sont des cyclistes acharnés (ils sont d’ailleursà l’heure actuelle en train de regagner l’Europe a vélo); c’est donc tout naturellement a vélo que je (re)découvre Bangkok. Après le capharnaüm des grandes villes vietnamiennes, la circulation me parait étonnamment fluide, les taxis rose bonbon mignons comme tout et les automobilistes respectueux des autres espèces (alors que dans l’absolu, pour quelconque citoyen arrivant directement d’Europe, j’imagine que ce doit être vu comme un bazar sans nom).  Pauline m’emmène dans ses quartiers fétiches, loin des hordes de touristes qu’elle fuit comme la peste. Le dimanche matin, on va même faire quelques brasses dans une piscine de militaires et on fait un peu tâche dans le décor; surtout en maillot deux pièces quand la plupart des thaï se baignent tout habillés. La journée se termine par un concert en plein air dans un grand parc, événement hebdomadaire visiblement initié depuis le précédent anniversaire du roi. Autour de nous, la majorité des gens portent un t-shirt jaune, comme symbole de respect envers le roi et la monarchie. Respect ou culte? C’est surprenant de voir la moindre boutique ou habitation de la moindre rue arborer au moins une photo grand format du roi – lorsqu’il était dans son plus bel age bien entendu  car aujourd’hui il a plus de 80 ans et est visiblement bien mal en point. Encore plussurprenant de voir les collègues de Pauline qu’elle a invitées a dîner regarder partout autour d’elles (afin de s’assurer  que personne ne soit susceptible de les épier, enregistrer et dénoncer) avant d’entamer une discussion sur la monarchie dans le pays. En effet, chaque semaine, des cas d’emprisonnement pour crime de lèse Majesté sortent dans la presse.

Au sortir de ces quelques jours à la thai à manger du riz gluant pour apaiser le feu provoqué par la cuisine pimentée et à me demander ce que JP peut bien raconter à ses voisins lors d’une partie de ping pong improvisée dans la rue, on met une touche française dans notre réveillon de noël: du vin rouge, des crêpes et des étoiles clignotantes sur les bougainvilliers.

Baptême d’éléphant a Chiang Mai

Le 25 à l’aube, à l’heure où les coqs entament le dixième rappel de réveil, me voila partie pour rejoindre, dans le nord du pays, Marjolaine, une autre ancienne collègue Croix-Rouge expatriée au Laos depuis un an. Pendant les treize heures de trajet, le son des clips et séries diffusés sur les télés du bus est tel que même avec les boules Quies, j’ ai l’impression d’être en boite. Les thaï eux, semblent trouver cela normal et la majorité dort d’un profond sommeil ou se marre devant l’écran en mangeant des graines de tournesol.

Le tourisme a Chiang Mai s’est développé a une allure folle au cours des dernières années. Le centre ville n’est d’ailleurs qu’une concentration d’hôtels, de salons de massage et agences de voyage; ce qui n’exclut pas de tomber par hasard sur la prière du soir des moines dans un petit temple caché. Une des excursions courantes de la région est de se rendre au triangle d’or et d’aller visiter des villages habités par les minorités ethniques. Nous ne dérogeons donc pas à la tradition et allons prendre une photo là où Birmanie, Laos et Thailande se rejoignent en formant un triangle (“or” faisant allusion à la lucrativité du commerce de l’opium dans la zone depuis les années vingt). Puis nous allons à la rencontre des “femmes girafes”, ethnie dont les représentantes sont connues de par les nombreux anneaux en metal qu’elles portent autour du cou, donnant l’impression que ce dernier s’allonge au fil des années. Même si le fait qu’une dizaine de cars de touristes s’arretent dans les mêmes villages en même temps donne tout son sens au concept de “zoo humain” c’est interessant de pouvoir observer et comprendre cette coutume qui ne perdure pas seulement dans un souci de donner du folklore au touriste de passage. Quoiqu’il en soit, après ce bain de foule, je ne suis pas mécontente de partir en trek dans une région plus à l’écart des sentiers classiques. Dans notre équipe de promenade, d’autres français (c’est tellement systématique que je ne m’en etonne même plus), des suisses, des danois et un guide thai qui parle très peu l’anglais mais se passionne pour les araignées. Au milieu de la jungle, au moindre trou apparent, il sort sa brindille pour tenter d’en faire sortir l’occupant,lequel est d’une taille généralement assez significative pour nous rendre très précautionnaux le soir venu, au moment de fermer notre moustiquaire 🙂 Le deuxième jour, on abandonne la marche à pied pour commencer la journée par du “bamboo rafting”; une embarcation sommaire qui prend l’eau de toutes parts à chaque rapide de niveau 0,5 🙂 Les premiers moments sont assez drôles mais au bout de trois heures, on commence à s’ennuyer sérieusement et on n’est pas mécontent de retrouver la terre ferme. Surtout que nous y attendent nos montures éléphantesques et que ça a beau être l’attrappe touriste par excellence, c’est tout de même chouette de traverser la foret en hauteur, en se balançant derrière d’enoooormes oreilles grises.

Cocktails et mer turquoise à Koh Lipe

Etant donné que j’ai décidé d’écarter toute logique dans la construction de mon programme thailandais, je redescends dans l’extrême sud quelques jours après être montée dans le nord, pour fêter le réveillon avec Lisa, copine marseillaise en exil à Singapour, et trois de ses amis.

L’île de Koh Lipe est tout près de la frontière malaisienne. Pour s’y rendre, on doit d’abord passer par Hat Yai, où je découvre encore une Thailande différente de la précédente. La religion principale est l’Islam et dans la jeep me conduisant au centre ville qui n’en est pas un, je suis la seule femme non voilée. Je pense même que je suis la seule femme occidentale dans la ville. En plus du fait d’être la seule touriste dans mon hôtel (décidément je suis une perle rare à Hat Yai). En discutant avec le réceptionniste qui est la seule personne agréable à qui j’ai parlé (promis j’arrête avec le mot “seul”), j’apprends que c’est le lieu de villégiature privilégié des malaisiens qui viennent y faire des courses et trouver des filles à coût réduit. Ambiance… Au bout de quelques heures d’acharnement pour trouver des occupations ou, à défaut, des locaux accueillants, je capitule et finis de me convaincre qu’il vaut mieux réserver mon énergie pour le réveillon du lendemain. Au moment de quitter la ville, ma mauvaise impression de la veille se confirme en voulant prendre le bus pour rejoindre l’embarcadère. Les personnels des différentes compagnies semblent s’être donné le mot et tous refusent de me vendre un billet, pretextant qu’il me faut leur acheter la traversée en bateau qui va avec (traversée que j’ai déja réservée et payée sur Internet). J’ai beau faire ma plus belle moue de détresse, rien n’y fait. Même le chauffeur de moto-taxi à qui je demande le prix de la course pour me rendre à une station de bus où quiconque voudra bien m’emmener sans que je n’aie à acheter le bus en cash, un tour du monde en mongolfière ou une assurance vie, s’est ligué à la troupe des méchants. Après m’avoir proposé un tarif à peu près équivalent à cent fois celui du marché, il me dit que si je ne suis pas contente je n’ai qu’à y aller à pied, assorti d’un “happy new year” en me tirant la langue.

C’est donc avec une joie manifeste que cinq heures plus tard, je débarque enfin sur l’île, retrouve la joyeuse bande singapourienne et prends mon premier bain de mer depuis le début du voyage. On fera le décompte des douze coups les pieds dans l’eau en chantant du Ballavoine et Johnny Halliday ( probablement la faute aux cocktails vodka-coco-piment-citronnelle) et passera la première journée de 2015 à lire et relire les horoscopes bidons proposés par Elle et Marie-Claire, astrologues réputées, le tout sur une plage paradisiaque. Les premiers jours de repos total depuis le début du voyage, sans bus à attraper ni visite à planifier. Des vacances dans les vacances en somme 🙂

Au moment de remonter pour la énième fois vers le nord direction le Laos, je fais mes adieux à la Thailande en vivant – enfin, depuis le temps que l’on m’en parle- mon premier hymne national. Il est 18h dans la gare routière d’Hat Yai quand tout le monde s’immobilise et se lève, arrête sa conversation en cours et porte la main sur son coeur. Oh temps suspend ton vol à la gloire de la nation thailandaise, pendant que moi je continue de décider si je dois faire semblant de chanter avec eux, chercher le portrait du roi pour m’agenouiller devant ou attendre perplexe que chacun reprenne ses activités, deux minutes plus tard.

Good morning Vietnam

Il est plus d’une heure du matin quand nous passons la frontière sino-vietnamienne. Je sors du train, encore ensommeillée, et m’amuse à contempler ce poste frontière d’un autre âge. Un poussiéreux portrait d’Ho Chi Minh, des ampoules qui n’ont pas dû être changées depuis sa mort, des militaires qui luttent pour ne pas s’endormir debout et une petite vieille devant un stand proposant gâteaux et changeant la monnaie. Quelques heures plus tard, nous voici enfin à Hanoi. La gare d’arrivée (si l’on peut appeler ça une gare) n’a rien de celle d’une capitale. On prend place dans une toute petite salle d’attente avec des chaises d’écoliers au fin fond d’une ruelle. Les taxis s’empressent de venir nous proposer leurs services. Ne voulant pas arriver à une heure trop indécente chez Matthieu, je les éconduis et ils bavardent entre eux, perplexes sur ce qu’on doit bien pouvoir attendre ici à cinq heures du matin. Je me retrouve même à devoir expliquer au téléphone en anglais à ce que je comprends être le patron d’un des chauffeurs, pourquoi je n’ai pas besoin de ses services dans l’immédiat. Dehors, un groupe de femmes fait sa gymastique matinale. La chaleur, le bruit et les odeurs me propulsent au Cambodge, dix ans plus tôt. Le jour se lève lentement et je sens que j’aime déjà le Vietnam.

Hanoi, de l’héritage français aux scooters par milliers

Dans le taxi, nous faisons avec Marie des paris sur la multiplication à faire pour passer du chiffre inscrit au compteur au montant à régler en dongs. De toute façon, on n’en a pas un en poche. On est très vite encerclés par une nuée de scooters ; la circulation est très dense malgré l’heure matinale. A défaut de pouvoir déchiffrer ce qu’il y a d’inscrit sur les panneaux publicitaires (à part « pho » je ne connais aucun mot), je m’amuse à faire la liste des signes de ponctuation qui sont sur ou sous chaque lettre : des points, des tildes, des accents de toutes sortes,  et même des points d’interrogation.

Matthieu, être le plus exceptionnel que j’aie jamais rencontré sur cette planète (m’ayant demandé à plusieurs reprises s’il aurait un droit de regard sur mes écrits à son sujet, je suis certaine qu’il lira ce post avec grande attention) était mon collègue du desk Afrique de l’ouest à la Croix-Rouge. Il est depuis un an et demi chef de délégation au Vietnam et ne tarit pas d’éloges sur la vie dans son pays d’adoption. Il faut dire que l’appartement qu’il partage avec Marion est super et qu’au petit déjeuner, on peut manger du pain et du morbier (merci Matthieu pour l’accueil royal). Ne semblant pas me tenir rigueur de l’avoir sorti du lit, il nous donne des conseils de promenade pour la journée avant de partir bosser. Nous partons donc sans lui à l’assaut du quartier français et de la vielle ville. Le premier s’illustre par de larges avenues arborées, bordées de bâtiments coloniaux aux couleurs pastels et aux niveaux de conservation inégaux ainsi que de cafés où les vietnamiens passent des heures en terrasse, sirotant leur café glaçé au lait concentré sucré. La vielle ville, quant à elle, est un dédalle de minuscules ruelles où grouillent les scooters, les touristes, les mini tables et chaises en plastique devant de toutes aussi minuscules gargottes et les marchands ambulants. A l’origine, il y avait un corps de métier par rue et c’est, à quelques détails près, encore le cas aujourd’hui. On passe de celle des ustensiles de cuisine à celle des encensoirs et autres objets religieux en un rien de temps. Lorsqu’on lève les yeux, on observe à chaque poteau d’effroyables nœuds de fils électriques (c’est tentant d’en couper un pour voir ce qui se passe), et tout un tas de maisonnettes en hauteur. Le prix du foncier incite en effet à ne pas être trop gourmand sur la largeur de sa maison, et le principe un étage = une pièce s’applique ici. On peut donc avoir facilement un chez soi à sept étages, par contre, on ne fera pas plus de cinq pas avant d’arriver au bout de sa cuisine 🙂 J’aime l’ambiance de la vielle ville bien que le niveau de décibels qui le caractérise frôle l’indécence et que chaque traversée de rue soit une expédition à l’issue incertaine.

Le lendemain de notre arrivée, nous sommes invités (incrustées ?)  au mariage de l’une des employées locales formant partie de l’équipe de Matthieu. Nous arrivons sur le lieu de la fête après un rapide tour de la ville en scooter pour passer voir, notamment, l’austère et soviétique mausolée d’Ho Chi Minh et le palais présidentiel aux couleurs criardes. La fête ne sera finalement qu’un repas, où une centaines de convives sont répartis sur deux très longues tables. Les plats défilent sous nos yeux ; autant les crevettes frites et la soupe de légumes me ravissent, autant je reste sceptique un moment devant la salade de méduse. La vodka de riz, alcool vedette localement, coule dans les petits verres à shot et les mariés et leurs parents ont à peine le temps de faire un tour de salle pour venir trinquer avec chacun des invités que les premiers commencent déjà à quitter la salle. Je crois que le ratio temps de préparation en amont sur durée de la fête atteint ici son paroxysme.

Bain de boue dans les montagnes de Sapa

Frustrée de ne pas voir le Nord du pays, région la plus authentique et traditionnelle, je décide d’y faire un aller-retour express, en dépit d’une météo plus que défavorable. Sapa a beau être une ville touristique, je suis la seule occidentale quand j’entre dans le bus de nuit m’y conduisant depuis Hanoi. Un groupe de jeunes vietnamiens ricane en me regardant entrer et les télés diffusent des images de combats sanguinolents sur fond de hurlements. Il est 20h, le bus doit arriver à 4h30 et les sièges inclinables sont conçus pour des gens d’1m40 … Je sens que je vais passer une excellente nuit. A 1h, alors que je dois dormir depuis peu, le chauffeur adjoint vient me réveiller en me tapant sur l’épaule et me criant « Sapa » dans les oreilles. Je regarde ma montre et la lui tend, priant pour qu’il comprenne dans mon geste la pensée suivante « il est 1h, on est censés arriver dans plus de trois heures, ce n’est surement pas Sapa car c’est le terminus, or les gens autour de moi ne descendent pas ». La magie de la télépathie n’opère pas et il s’en suit un duel de cinq minutes : il tire mon sac et souffle, je répète « not Sapa » en boucle et souffle. Puis en regardant à nouveau par la fenêtre, je comprends enfin qu’il veut que je change de bus pour prendre celui qui arrive en face. A 3h, on est celle fois bel et bien arrivés à Sapa et là je me demande bien ce que je vais pouvoir faire pendant quatre heures, dans le froid et la nuit, en attendant que les cafés et agences de trek veuillent bien ouvrir. Heureusement, j’obtiens du chauffeur l’autorisation tacite de pouvoir rester somnoler dans le bus et peaufine mes courbatures pendant que lui choisit de s’installer par terre et d’imiter le démarrage des scooters de son pays avec son ronflement.

En début de matinée, j’ai trouvé une super guide et deux chouettes compagnons de balade, Vivien et Mariane, parisiens d’adoption vivant à  deux pas de mon ancien lieu de travail et passant beaucoup de leurs vacances d’été à Moriani plage (spéciale dédicace à Mathilde Gasperi). Nous traversons de touts petits hameaux où les cochons et les enfants à demi nus semblent régner en maîtres, croisons des femmes hmongs noires et zaos rouges, etnies les plus représentées dans la région de notre promenade. Les premières sont -on pourrait s’en douter- vêtues de noir et portent de grosses créoles aux oreilles. Les secondes, dont notre guide fait partie, portent un foulard rouge sur la tête et une petite hôte en osier dans le dos (on les baptisera très vite les mères noel). Toutes sont souriantes et avenantes, même celles qui n’ont aucun artisanat à vendre. Nous passons par de superbes rizières en terrasse, dommage que le brouillard vienne gacher bon nombre de points de vue. En fin de journée, nous arrivons chez May, notre guide, faisons la connaissance de son mari et ses deux enfants, aidons à préparer le repas et nous régalons après avoir trinqué à la vodka de riz faite maison. Pendant que père et fille sont absorbés par la grande télé qui diffuse les feux de l’amour version viet, nous discutons avec May autour du feu avant d’aller nous coucher avec les poules.

Les coqs eux, chantent incessament et me tirent à l’aube d’un sommeil profond, accompagnés par les cochons, que je crois en train d’être égorgés (alors qu’ils manifestent visiblement leur faim). Le temps est encore pire que la veille. Avec beaucoup d’imagination, on voit encore des rizières à perte de vue mais en réalité, on distingue à peine quelques palmiers se perdant dans la brume. Le chemin du retour est de pire en pire et je finis en beauté, par trois glissades de plusieurs mètres consécutives. Alors que Vivien et Marianne continuent le trek une journée de plus, je fois m’empresser d’attrapper un moto taxi pour regagner Sapa, d’où part une heure après mon bus de retour pour Hanoi. May m’aide dans cette entreprise et m’explique que mon chauffeur ne parle que hmong et quil ne connait pas vraiment l’endroit où je me rends dans Sapa. Il me tend en souriant un simili casque à l’image de ceux d’ici, relevant davantage de la décoration que de la protection: une visière pour faire effet casquette, des couleurs pour en jeter, ceux des filles ont même parfois un trou pour y glisser leur queue de cheval. Nous voilà donc (mal) partis pour une demi heure dans un épais brouillard et sur une route caillouteuse. Je ne suis pas très rassurée surtout quand mon chauffeur tourne à gauche alors que l’intersection indique que Sapa est à droite. On n’y voit pas à deux mètres et à chaque klaxon de camion, j’essaie d’avoir une illumination sur comment dire “ralentir” en langue des hmongs ou je prie tous les dieux auxquels je ne crois pas (sur le lot, il y en n’aura bien un moins rancunier que les autres) de bien vouloir m’accorder un dernier moment de vie plus heureux que celui-là. Je débarque dans le bus, cinq minutes avant son départ, décoiffée et boueuse des pieds à la tête. Cette fois il n’y a que des occidentaux qui ont la même allure que moi:)

May, portrait d’une zao rouge

May a 35 ans, elle est née et a grandi dans un petit village à quinze kilomètres de Sapa. Faisant partie d’une fratrie de douze enfants, elle a du déserter les bancs de l’école pour s’occuper des plus jeunes. Elle ne sait aujourd’hui ni lire ni écrire et pourtant, elle a appris à parler anglais toute seule, en alpaguant les touristes sur les sentiers depuis quelques années. Même si la prononciation de certains mots a été à l’origine de quelques quiproquos et éclats de rire, elle maitrise plutôt bien cette langue. Elle s’est mariée à 19 ans, ou plutôt ” a été mariée” comme elle le souligne, puisque elle n’a pas pu, comme c’est légion ici, choisir l’élu de son coeur. Ses parents l’ont fait pour elle et visiblement, elle n’a pas tiré le gros lot. Celui que nous rencontrons a l’air très gentil; celui qu’elle nous dépeint est paresseux et a un léger penchant pour les longues soirées avec ses amis, arrosées d’alcool de riz. Il est impossible pour May de se séparer de son cher et tendre car, lors du mariage,  la famille de ce dernier a du donner à la sienne cinquante pièces d’argent, soit l’équivalent de 2000 euros. Il lui faudrait donc aujourd’hui pour divorcer, rembourser cette somme qu’elle n’a pas, en guise de dédommagement. Quand je lui demande si elle devra choisir les futurs conjoints de ses enfants, elle me répond que non, elle même ayant trop souffert de son union forcée. Mais le mariage de son fils, elle le prépare déjà. C’est d’ailleurs dans cette optique que la famille a récemment demménagé, afin de pouvoir accueillir les quelques cinq cents invités de la fête, puis plus tard, sa belle fille et ses petits enfants. Or, pour l’instant il n’y a ni invités ni descendance, juste quelques chaises en plastique et deux grandes armoires au milieu d’une immense pièce à vivre qui doit faire près de soixante mètres carré. May est plutôt jolie et, passé le premier moment d’étonnement, ses deux dents en or lui donnent un certain charme. C’est une cuisinière hors pair. Ce qui pour nous prendrait une demi journée et mettrait notre cuisine sans dessus dessous, comme la confection de nems, elle le fait en un quart d’heure avec un wok posé sur un feu de bois et du papier journal en guise de maniques. Chez May, il n’y a ni frigo ni chauffage ni eau courante, et encore moins internet. En revanche, elle a un Samsung Galaxy S4. Et quand je lui demande pourquoi, elle me répond tout simplement que c’est le moins cher des smartphones. Nos cerveaux occidentalisés et fermement conditionnés par la pyrammide des besoins de Maslow y voient là une aberration. Dans son village, cela fait partie de la norme sociale, à l’image de l’écran plat et de la parabole. May est incroyablement gentille et je la revois encore courrir vers moi lors de mes sauts périlleux sur le chemin boueux, me criant “I’m so sorry” et me proposant de porter mon sac.

 

 

 

 

 

 

Cure de pierres dans le Yunnan

Quelques 13h de train et 9h de bus après avoir quitté le Sichuan, nous arrivons dans le Yunnan, prêtes à y passer une semaine. La grisaille de Chendgu fait ici place à un beau soleil et l’on peut enfin s’alimenter sans avoir les oreilles qui chauffent à chaque bouchée.

Lijiang, l’encrier qui ne désemplit jamais.

Baptisée ainsi car ses nombreux canaux seraient à l’image des filets de liquide coulant dans tous les sens après la chute d’un encrier, la vieille ville de Lijiang est une merveille. Partout des minuscules ruelles, des maisons en bois et des ponts enjambant des canaux et ruisseaux ; puis quand on grimpe sur les hauteurs, une mer de toits en tuiles sur fond de montagnes enneigées. C’est agréable de retrouver une ville à taille humaine et, devant ce décor, la fatigue du long voyage que nous venons de faire est très vite oubliée. Nous sommes dimanche et Lijiang fourmille de touristes chinois. Grace au sens de l’orientation aiguisé de Marie, nous trouvons notre hôtel dans ce labyrinthe puis partons flâner dans les rues les plus animées. Il est à peine 20h et les chinois sont déjà en train d’enflammer les pistes de danse ou de faire des vocalises dans des gigantesques cabarets/boites de nuit modernes. Presque poussés à l’intérieur de l’un d’entre eux par un rabatteur de rue, nous nous retrouvons attablés au milieu de serveurs déguisés, de ballons et d’apprentis chanteurs, et commandons deux bières pour trois, notre budget ne pouvant s’aligner sur les tarifs exorbitants de la carte des boissons. Comme si les chinois ne faisaient naturellement pas suffisamment de bruit, ils ont ici à leur disposition les classiques triples mains applaudisseuses en plastique (j’ai beau chercher, je crois qu’il n’existe aucun terme pour désigner ledit objet) ainsi que des gros morceaux de bois pour manifester leur joie en tapant sur la table. Nous tentons tant bien que mal de comprendre ce qui se passe sur scène, entre défis, jonglages avec des cocktails, parodies et chanteurs se prenant visiblement au sérieux, tandis que certains de nos voisins se risquent à venir nous dire « hello » avant de repartir à leur table en ricanant. Je regarde avec de grands yeux autour de moi en me répétant que la Chine c’est vraiment dépaysant.

Virée dans les gorges du saut du tigre

A une centaine de kilomètres de Lijiang, se trouvent les gorges les plus hautes et spectaculaires de Chine (et même du monde vous dirait le Lonely Planet, cependant le routard est plus avare en superlatifs). Leur nom provient d’une légende selon laquelle un tigre, poursuivi par un chasseur, aurait franchi d’un bond le fleuve dans sa partie la plus étroite (30 mètres). Convaincus que nous pouvons faire pareil, si ce n’est mieux, nous partons faire la randonnée de deux jours, qui nous a été presque unanimement recommandée par des voyageurs croisés en route. Toujours accompagnées par Ben, notre nouvel ami américain qui, comme tout américain qui se respecte, trouve que tout sur son passage est « awesome », ou « amazing » voire « fucking crazy » dans les jours les plus fastes, nous intégrons à la troupe Serguei, un russe. Et commençons l’ascension en nous plantant de sentier…C’est comme cela qu’ à peine une heure après être partis, on se retrouve à devoir marcher sur des grillages et se battre contre les ronces pour regagner le sentier officiel. Le paysage n’en est pas moins spectaculaire, déjà. On surplombe le fleuve, des rizières et face à nous, on peut entrevoir quelques pics enneigés. La première journée de marche est assez éprouvante, le chemin étant étroit et caillouteux et les dénivelés assez importants. La vue d’un décor de plus en plus beau récompense nos efforts et pour couronner le tout, on a les gorges pour nous tous seuls ; j’en conclue donc, peut être un peu trop hâtivement, que le chinois est flemmard. Sur la route, on croise quelques petits stands qui proposent essentiellement trois produits : des noix, des snickers et du cannabis (qui pousse visiblement assez facilement), chacun coutant 5 yuan, soit l’équivalent de 80 centimes d’euro. En fin d’après midi, nous arrivons à l’auberge « de mi-parcours » (qui devrait, pour plus de véracité, s’appeler celle des trois quarts mais j’imagine que ça sonne moins bien), charmante à tous égards, si ce n’est celui des propriétaires, acariâtres au possible. Depuis la terrasse « inspirante », on peut contempler des sommets de plus de 5000m. C’est époustouflant et Ben est tellement enjoué que lorsque nous échangeons nos chaussons (les miens étant trop grands et les siens trop petits), il dit avec le sourire que c’est le plus beau jour de sa vie.

Le lendemain, il nous faut à peine plus d’une heure et demi pour retrouver la route principale et, avec elle, Emilie, notre amie française rencontrée à Chengdu, qui nous fait de grands signes en sortant du bus. Frustrés de ne pas avoir atteint notre quota d’heures de marche journalier, nous faisons avec elle une balade en descendant vers le fleuve. Nous pestons contre les nombreux péages improvisés par des riverains soutenant que le gouvernement il est méchant et que les sentiers ils les construisent et les réhabilitent eux même. D’abord. Et si tu essaies de passer sans payer, je te tape ; bien que je sois une petite vieille dame bossue et que toi jeune américain impertinent, tu mesures 1m85…Puis nous regagnons Lijiang où nous attend notre train pour Kunming.

Kunming et la forêt de pierres où Marie m’a crue morte

Du bruit, des artères à huit voies, des véhicules et des panneaux publicitaires partout, ca y est nous voilà de nouveau dans une bourgade chinoise moyenne de 4,5 millions d’habitants. Kunming n’a pas grand intérêt si ce n’est quelques temples, un marché aux oiseaux (qui est en fait une gigantesque animalerie à ciel ouvert où l’on peut, pour des sommes dérisoires, faire l’acquisition d’un serpent, d’un cochon, d’une mygale ou de mignonnes petites grenouilles fluo) et des aveugles en blouse blanche proposant des massages dans la rue piétonne. C’est pourquoi dès le lendemain, nous nous rendons à la célèbre forêt de pierres, principale attraction du Yunnan, classée au patrimoine de l’UNESCO. Il s’agit d’un vaste ensemble de rochers karstiques gris aux formes ciselées et tailles diverses (certains font plusieurs dizaines de mètre), collés les uns aux autres, composant ainsi un labyrinthe dans lequel on peut se perdre pendant des heures. Nous décidons de partir chacun de notre côté et choisissons, au hasard, parmi les nombreux sentiers balisés que compte cette « forêt ». Bien que ce soit l’un des spots les plus touristiques du pays, l’ensemble est gigantesque et le chinois flemmard (et hop je passe d’un jugement hâtif à une vérité intangible), si bien que très vite, je me retrouve seule en compagnie de quelques papillons désespérés de trouver la sortie. C’est assez irréel d’emprunter ces sinueux et étroits sentiers au milieu de tous ces pics. Parfois, les passages sont tellement étroits qu’il me faut me contorsionner pour les franchir. Et puis je se retrouve sur un point en hauteur, dominant l’ensemble et de là, des pics à perte de vue et le bruit du vent dans les pins. Les formes des pitons évoquent aux chinois une multitude d’objets ou d’animaux et sur les panneaux d’indication, l’on peut voir le fruit de leur imagination débordante. Là où ils voient un rhinocéros contemplant la lune, une femme attendant son époux, ou encore un sphinx chevauchant l’éléphant (ou le chameau, ou bien guettant le vieillard en promenade je ne sais plus), moi je ne vois que des cailloux. Magnifiques certes, mais des cailloux quand même. Au bout de quelques heures, revenue dans le centre de la forêt et bien mécontente d’avoir retrouvé le flot des touristes chinois (ceux qui crient, crachent, se bousculent, prennent trop de photos, sont flemmards.. ah peut-être en ai-je déjà parlé auparavant?), je décide de sortir pour attendre Marie et Ben au point de rendez-vous. Il est 16h10 et nous avons convenu de nous retrouver à 17h. A 17h15, ne les voyant pas arriver et considérant l’éventualité d’avoir mal compris le point de ralliement, je me rends à l’entrée principale puis à la station de bus. Toujours aucun des deux à l’horizon. Or, pendant que je monte dans le dernier bus, pensant que mes compères m’ont devancé pour une raison ou une autre, j’apprendrai plus tard que Marie est devant les caméras de vidéo-surveillance et parle dans les hauts parleurs à tous rochers qui voudront bien l’entendre, disant que je ne dois pas m’inquiéter si je suis blessée et qu’elle va me retrouver. Ben dirait certainement que c’est le plus gros malentendu de l’histoire des malentendus. En tout cas, Marie raconte à la perfection les quelques heures durant lesquelles je suis passée, dans son esprit, de l’égarement à la mort puis à la vie. Récit à suivre 🙂

 

 

 

 

Dépaysement dans le Sichuan

L’arrivée à Chengdu est un peu morose ; il pleut des cordes et nous avons perdu au moins dix degrés par rapport à Hong Kong. L’achat des billets de bus pour rejoindre le centre ville se révèle être un casse tête. Après trois semaines hors de Chine continentale, on avait presqu’oublié que la maitrise de l’anglais basique pour les touristes désorientées que nous sommes y est encore perfectible !

L’arrivée au mix hostel me remonte le moral ; une ambiance chaleureuse, des lampions rouges comme je les aime accrochés un peu partout et puis trois couples de français adorables, ayant à peu près le même itinéraire que nous. Je passerai les jours suivants en compagnie de l’un d’entre eux, Emilie et Simon, montpelliérains d’adoption.

Une demi journée avec les pandas

Le lendemain de notre arrivée, je me lève aux aurores pour aller gambader avec Emilie et Simon dans la seule réserve de pandas au monde. Nous sommes au pied de guerre à 6H50 et partons sans attendre que le brouillard veuille bien tomber. Confiants d’être parmi les premiers, nous constatons devant la grille de la réserve qu’une trentaine de chinois nous a encore devancés. Qu’à cela ne tienne, nous courons avec eux pour ne pas manquer le réveil de l’effigie de la province du Sichuan. Réveil qui se fait attendre : presque partout où nous allons, nous ne trouvons que le personnel en bottes et ciré, affairé à nettoyer et ravitailler les enclos en bambous. Les pandas roux se réveillent les premiers. On ne sait toujours pas à quoi ces derniers doivent leur titre de pandas car ce que l’on a en face de nous semble être un croisement entre un renard et un raton laveur. Mignon tout de même. Puis nous voyons enfin notre premier « vrai » panda, qui sort nonchalamment de son abri nocturne pour venir s’asseoir en face de nous et nous offrir, tel un roi à sa cour, le spectacle de son petit déjeuner. On est partagés entre rires et attendrissement devant ce qui ressemble à un adolescent avachi devant la télé (beaucoup de pandas mangent presque allongés sur le dos!) en train de dévorer plusieurs paquets de mikados. C’est tout simplement génial. Certains montent aux arbres et semblent avoir des difficultés à en redescendre, d’autres se chamaillent gentiment. Le panda est un animal assez passif à tous points de vue, il passe environ la moitié de sa journée à mastiquer du bambou et l’autre à dormir. Il a une très faible activité sexuelle à tel point que dans la réserve on force sa reproduction à coup de fécondations in vitro. Le clou du spectacle après quelques heures d’émerveillement (et un léger ras le bol du flot de chinois maintenant en masse sur le site qui hurlent et se donnent des coups de bâtons à selfie) : la nurserie où dorment à poings fermés une dizaines de bébés pandas, âgés d’à peine quelques mois.

 

Le graaaand buddha de Leshan

 Maintenant accoutumée aux réveils matinaux, je renouvelle l’expérience le lendemain pour me rendre à Leshan, en théorie à deux heures de Chengdu, en pratique à plus de quatre heures. On y trouve l’une des attractions principales du Sichuan, un buddha de soixante dix mètres de haut, sculpté à même la roche. Fruit d’un caprice d’un moine il y a plus de mille trois cent ans, il visait à protéger la vallée des inondations fréquentes. Cela a visiblement fonctionné et c’est aujourd’hui un lieu de pèlerinage important dans toute la Chine. Comme la veille, il nous faut jouer des coudes pour gagner nos dix centimètres d’espace vital et faire quelques clichés de sa majesté, dont les orteils font près de six mètres de long. Il y a un embouteillage monstre dans le petit escalier en colimaçon qui nous permet de passer de la tête aux pieds. En chemin, plusieurs chinois nous demandent de poser sur leurs photos. C’est désormais notre quotidien, pauvres stars occidentales à notre insu, dans cette région de Chine où les touristes étrangers se font encore relativement rares. Une fois le bain de foule passé, nous nous éloignons pour visiter les temples attenants et tombons sur un groupe de moines en train de chanter des cantiques. Le spectacle visuel et auditif est assez émouvant et je regrette de ne pouvoir filmer ces prières lancinantes.

 

Vis ma vie de touriste chinois

 Nouvelle escalade dans l’heure du réveil : 3h30 le lendemain, direction Jiuzhaigou, un parc naturel au nord de la province. Toujours accompagnées d’Emilie et Simon, ainsi que de Benjamin, un américain de l’Alabama rencontré en chemin, nous avons , pour des motifs économiques ainsi que d’acculturation, choisi de faire l’expérience du tour organisé chinois. Vous vous êtes toujours demandé ce que ça faisait que de se retrouver au milieu d’un car rempli de chinois, les vrais de vrais avec leur(s) appareil(s) photo, suivant le guide qui a micro et parapluie de ralliement intégrés ? Et bien nous l’avons testé pour vous.

Etre touriste chinois c’est d’abord poireauter entre 4h et 5h du matin sur un boulevard, en mangeant des œufs durs et en achetant des coussins gonflables. C’est ensuite, lorsque le car pointe enfin le bout de son nez, courir à toute allure, au risque de se faire écraser, pour dépasser ses compères et monter en premier (quand bien même il y a au moins dix places de plus dans le car que de passagers). Nous restons interloqués et prenons sans rechigner les places du fond. C’est parti pour 10 h de trajet. Le guide parle (hurle ?) régulièrement dans le micro et doit certainement dire des choses extrêmement passionnantes, dont nous ne saisissons évidemment pas la moindre bribe ni même idée globale du contexte. De temps en temps, il va jusqu’à pousser la chansonnette. Mon voisin de gauche est séduit et s’en donne à cœur joie pour reprendre à tue tête les refrains et applaudir. Ensuite, il crache dans un seau, mais je ne sais pas vraiment si je dois en tirer un lien de cause à effet. Nous nous arrêtons pour déjeuner à 9h30 (comme on est levés depuis plus de cinq heures on fait comme si  c’était une heure honnête pour le déjeuner). Nous dévisageons les plats arriver sans pouvoir identifier leur nature. Je goute un champignon gluant et ce que je pense être une nouille avant d’essayer de recracher le tout discrètement dans mon bol. Je me console avec le riz, là au moins il n’y a jamais de mauvaise surprise. Dans l’après midi, nous arrivons au premier parc naturel où de jolies cascades nous attendent, puis continuons notre route vers notre hôtel, à l’entrée du parc de Jiuzhaigou. La chambre que nous partageons avec Emilie nous paraît luxueuse au premier abord, avant que nous ayons le malheur de vouloir déplacer quelques meubles. Partout des tas de poussière accumulés depuis des années et des entrelacs de fils dénudés. Nous réaliserons vite que le seul luxe de la chambre tient au matelas chauffant, invention que nous trouvons géniale alors quand c’est l’unique source de chaleur et qu’il fait moins de cinq degrés à l’extérieur.

En début de soirée, nous avons droit à ce qu’on comprend être un show tibétain (le Tibet n’est qu’à quelques centaines de kilomètres du parc et l’influence dans les rites et l’architecture des villages est assez notable). En réalité, c’est une vaste blague avec des pseudo cérémonies et une chinoise avec une casquette de panda rose qui chante plus que faux et finira par nous inviter à danser sur de la techno Sichuannaise !

Le diner est à la hauteur du déjeuner : infect. Le riz est mon meilleur allié.

Après une fin de soirée à jouer aux dés et aux cartes avec nos amis français et américain et une nuit à se demander si l’heure n’est pas venue pour nous de finir électrocutées, nous retrouvons notre guide braillard et nos voisins cracheurs pour aller à l’assaut du parc. La journée est alors un émerveillement continu : des lacs aux mille nuances d’eaux turquoises, des forets vertes, oranges et rouges s’y reflétant comme dans un miroir, des cascades sur fond de sommets enneigés. Les mots nous manquent à chaque nouvel arrêt : pour Benjamin, l’américain, c’est « hogwild » (comprendre « cochon sauvage », l’équivalent de notre « oh la vache »), pour Simon « ça claque la cha… » (censuré par l’auteur). Pour tous, c’est du jamais vu et nous ne voyons pas le temps passer. Un second show nous attend en fin de journée, un peu plus professionnel cette fois, avec des chanteurs chantant un peu moins faux et des dragons dansants. En réalité, nous sommes davantage séduits par l’objet que nous avons à notre disposition pour applaudir (trois petites mains en plastique verte, rouge et jaune, reliées entre elles) que par ce qui se passe sur scène.

Malheureusement pour nous, le tour ne prévoit qu’une journée dans le parc et nous reprenons notre bus le lendemain – aux aurores vous l’aurez deviné. A nouveau près de dix heures de trajet : il gèle (au sens propre) dans le bus, le guide chante, le voisin crache, j’adore le riz, on me bouscule, les paquets de souvenirs s’accumulent dans les couloirs. Pas de doute, je suis toujours dans un car de touristes chinois.

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« Oh c’est haut ! C’est haut ! Hong Kong et Macau »

Où est ce qu’on appuie sur le bouton stop ?

Hong Kong compte plus de sept millions d’habitants sur mille kilomètres carré ; c’est dire s’il faut en mettre des gratte-ciel pour faire tenir tout ce monde. Sur la route qui nous mène de l’aéroport à l’île principale, nous avons un condensé de ce qu’est cette « région administrative spéciale » : de grands buildings à perte de vue, des entrelacs de routes et de ponts et tout autour des collines vertes, qui semblent presque intactes, comme délaissées par l’Homme.

Nous sommes accueillies et hébergées par un couple franco-suédois, Eline et Gaël (qui étaient les babysitters de Marie il y a vingt ans) et leurs trois enfants, Inès, Elias et Lovisa. Tous sont beaux, brillants et généreux, un vrai petit cocon où il fait bon vivre. En quête des lieux de visite à ne pas rater pendant notre séjour, Gaël nous répond qu’à Hong Kong il n’y a pas vraiment de musées ou de temples dignes d’intérêt. Il faut juste vire et sentir  Hong Kong  en s’y promenant.

C’est ce à quoi nous nous attelons dès le lendemain en commençant par prendre le « star ferry ». A l’instar du ferry boat marseillais (et oui, on a les références chauvines qu’on peut :p), c’est ici une institution. Le trajet coute 30 centimes d’euros, dure dix minutes et relie l’ile principale au continent. Une fois débarquées, nous parcourons la promenade des stars qui donne un magnifique point de vue sur la rangée de buildings d’en face. Malheureusement, le temps n’est pas avec nous et nous peinons à distinguer l’ensemble derrière la brume.

Terre de gratte-ciel, Hong Kong est aussi celle des contrastes. Derrière les rues des Cartier, Rolex et Giorgio Armani, se cachent des ruelles aux immeubles délabrés, aux panneaux lumineux chancelants et poussiéreux et aux petites échoppes peu ragoutantes. Les business man en costume passent, sans même plus les voir, devant les manifestants de la « révolte des parapluies ». Il reste encore une cinquantaine de tentes, bloquant la circulation sur l’avenue principale, mais il y a finalement beaucoup plus de passants et touristes en quête de clichés que de revendicatifs. Faute de concessions faites par le gouvernement chinois et devenant impopulaire auprès d’une partie de la population, le mouvement semble s’essouffler. Et les appels aux marches, au port de costumes et masques ou autres « happening » qui subsistent, sont désormais peu suivis.

La ville principale est le théâtre d’une pollution visuelle et sonore indescriptible. C’est à celui qui mettra le plus d’enseignes sur son morceau d’immeuble et qui klaxonnera le plus sans motif. Ca grouille en permanence ; il me faut jouer des coudes pour ne pas rester bloquée au point mort pendant dix minutes ou voir Marie disparaître dans la foule. La sortie des bureaux de la Défense n’a qu’à bien se tenir face à l’heure de pointe hongkongaise : je n’ai jamais vu autant de personnes entassées dans un même couloir. Les chassés croisés ont quelque chose d’angoissant, les régulateurs de foule, armés d’un micro et d’un rigolo panneau « stop », semblent complètement dépassés.

Après avoir testé l’effervescence, nous nous rendons, le deuxième jour, sur une petite île à une heure du port principal. L’ambiance est tout autre : des barques de pêcheurs, des sentiers où nous nous promenons seules. Même le tumulte des commerces de la rue principale nous semble apaisant. Il semblerait que le gratte ciel soit un animal inconnu, bien que la migration pendulaire pour aller travailler en ville est ici très répandue.

 

Hong Kong vue du ciel

Un soir à sa sortie de bureau, Gaël nous emmène boire un verre sur l’un des nombreux toits terrasse que compte la ville. Celui-là « n’est qu’au 31ème étage » nous dit-il. Une fois sorties de l’ascenseur, nous ne pouvons nous empêcher de crier « whaouuuuuuh » en cœur. Face à nous, un incroyable panorama de buildings à perte de vue et de lumières se reflétant dans l’eau. C’est magique et à ce moment précis, je me sens vraiment privilégiée. Il semblerait que la ville regorge de panoramas similaires et qu’à force, on en deviendrait blasés. Certains habitants rentrant chez eux le soir doivent, selon moi, avoir l’impression d’être dans un film. Il est si commun de vivre à un étage à deux chiffres que la question « êtes vous juif ? » est courante chez les agents immobiliers. J’imagine combien devoir remonter au 46ème à pied un soir de shabbat doit être embêtant.

 

Macau, OVNI asiatique

Bien que la plupart des gens autour de nous soient sceptiques sur l’intérêt de Macao, nous avons choisi d’aller y faire un tour. Et nous avons eu bien raison car cette journée restera longtemps gravée dans ma mémoire.

Tout à Macau est fait pour le tourisme des casinos. Débarquées du ferry, lorsqu’on demande, naïves, où est le bus de ville, on nous dévisage en nous rétorquant qu’il faut monter dans l’une des dizaines de navettes privées à l’effigie des hôtels/casinos de l’île. Nous choisissons MGM et son immense lion doré, plus parce qu’il part quelques minutes après que pour le lion. Les chinois continentaux viennent ici en masse car c’est le seul endroit où ils peuvent jouer librement. Il y en a partout, normal me direz-vous, ils sont chez eux ! Oui mais ceux-là ils crient, ils courent, ils rentrent dans un casino puis une bijouterie puis une pâtisserie, puis ils recommencent. On se croirait dans un dessin animé.

Nous partons explorer le centre colonial – enfin ce qu’il en reste – vestiges de l’époque portugaise. Même s’il est microscopique, il n’est pas dénué de charme : placettes aux arcades pastel et bâtiments anciens, quelques rues pavées, une forteresse d’où on a une vue imprenable sur l’île, et une cathédrale mondialement connue puisqu’il n’en reste que la façade. Ca ressemble encore une fois étrangement à un décor de cinéma et on y retrouve nos amis chinois, en train de prendre cinquante clichés à la seconde.

Je m’arrête devant une échoppe vendant des « pasteis de belem » ; ça me fait sourire, de même que les panneaux bilingues en portugais et cantonnais. Je suis complètement dépaysée et répète incessamment à Marie «  c’est fou, tu dirais que tu es où, quand tu regardes ce mélange absurde » ? Ce qui est complètement idiot car elle comme moi savons très bien où nous nous trouvons. Mais, pour ma décharge, voir du chinois sur un bâtiment européen du 17ème siècle ou encore le Grand Lisboa, un immmmmmmmense (je devrais même mettre autant de m que d’étages pour insister encore davantage) casino-hôtel doré, jouxtant un micro magasin de gâteaux portugais, c’est tout de même pas courant.

Et puis à Macau, il y a cette tour. Cette tour qui me fait de l’oeil depuis mon arrivée et qui m’a même obsédée dans mes rêves la nuit précédente. Il faut dire que depuis le début du voyage, lorsque Marie parle de notre itinéraire et mentionne Hong Kong, elle ajoute systématiquement « oui Justine veut y faire le plus haut saut à l’élastique du monde ». J’ai donc une pression énorme. Arrivée au pied de la tour et voyant quelqu’un en train de tomber (oui parce que vu de l’extérieur, cette personne ne saute pas, elle tombe et menace sérieusement de s’écraser), un premier « gloups ». Devant les tarifs des sauts et la vendeuse qui me confirme qu’il n’y a pas d’attente et que je peux le faire maintenant : un deuxième « gloups ». Pourtant je suis lancée, pas de remboursement possible. L’argument idéal à donner à la pingre que je suis devenue depuis le début du voyage !

En montant au 61ème étage, mes jambes flagellent et mon cœur bat assez vite. Marie m’a abandonnée à mon triste sort et m’attend sur l’aire d’atterrissage. Arrivée en haut, je suis déçue par tant de froideur du personnel. En y réfléchissant après coup, il est tout à fait sympathique et cordial, je dois juste vouloir à ce moment que chacun me prenne dans ses bras en me disant que tout va bien se passer. A peine dix minutes après, je me retrouve sur la plateforme extérieure, là même où les voitures ressemblent à des légo et les hommes à des fourmis. Je martyrise celui qui me prépare en voulant, à trois reprises, qu’il resserre les nœuds à mon harnais, ou en l’assenant de questions aussi incongrues les unes que les autres (« non mais comment vous expliquez que seul ce petit truc que j’ai sur le mollet puisse m’empêcher de m’écraser » ? « et ce mousqueton, quand vous allez retourner la corde, il va tomber non ? » le « rabbit neck vous connaissez ? c’est impossible hein ? »). Il reste néanmoins patient, me répète sans sourciller qu’ils sont professionnels du saut à l’élastique depuis plus de vingt ans et que tout est dans ma tête. Et bien oui justement ils sont nombreux dans ma tête à me hurler que je suis une folle furieuse inconsciente.

Pourtant c’est le moment d’y aller. Tout va très vite à ce moment là. Deux personnes m’aident à me déplacer jusqu’au bout de la plateforme (va marcher avec les pieds attachés et une forte envie de disparaître), l’un me demande ce que je fais dans la vie en France (subtile tactique pour me faire penser à autre chose que le vide devant moi), l’autre me crie « Adios ». Je tend les bras tel un oiseau apeuré et sans classe et le décompte n’est pas encore terminé que je me laisse tomber. Et là c’est indescriptible, je suis tellement effrayée qu’aucun son ne sort de ma bouche les premières secondes. Je me rattrape les suivantes lorsque je me rapproche du sol à une vitesse folle. Contrairement à ce que je m’étais imaginée, le premier rebond n’est pas trop dur pour le corps, j’arrive même à me remettre droite en suivant les conseils de mon instructeur. Arrivée en bas, Marie semble presqu’aussi tremblante et sous le choc que moi.

Je pars récupérer mes vidéos et photos lorsqu’on m’annonce que celle faite avec la Gopro n’a pas fonctionné et que je peux donc resauter gratuitement si je le souhaite. J’hésite quelques secondes en écoutant les supplications de mon corps meurtri par tant de stress, puis réalise que je n’aurai peut être pas d’autre occasion dans ma vie de sauter de 233 mètres. Et comme toute occasion est bonne à prendre, me voilà repartie sous le regard interrogatif des instructeurs qui me voient revenir m’asseoir au même endroit, à peine un quart d’heure après avoir sauté. La préparation n’est plus un supplice jusqu’à ce que l’on me propose de sauter à l’envers cette fois. Et comme toute occasion…on connaît la chanson. Juste le temps de lacérer l’avant bras de l’instructeur lorsque je réalise que je penche, dos au vide, la moitié des pieds en dehors de la plateforme, puis je tombe à nouveau. C’est encore plus terrifiant que la première fois, j’ai l’impression de ne pas du tout savoir dans quelle position je suis ni vers où, si en haut ou en bas, je me dirige. Je reprends mes esprits quand je vois à nouveau le sol. La sensation m’a semblé éternelle.

J’ai le sourire jusqu’aux oreilles lorsque Marie m’aperçoit, pendue à mon élastique, et doit se demander quelle dingue je fais. Je hurle que j’ai eu un deuxième saut gratuit et lui demande de faire coucou à la caméra. Je crois que je déraisonne. Je crois que douze heures après, je suis toujours sur la plateforme.

 

 

 

 

Kyoto et Nara: le Japon des temples

Cinq jours après notre arrivée au Japon, toujours le même constat: les japonais sont incroyablement sympathiques et dévoués. Dans la salle d’embarquement où nous prenons notre bus de nuit direction Kyoto, l’hôtesse se confond en excuses pour nous avoir fait patienté (pour information: nous sommes là depuis 10 minutes et le bus est parfaitement à l’heure). Hier dans la rue, sous l’injonction de l’un d’entre eux, les cantonniers arrêtent d’élaguer les arbres à notre passage (dès fois qu’une feuille d’érable nous tomberait dessus et nous tuerait sur le coup) et nous gratifient d’un “have a nice trip”. Comme le répète souvent Agathe: ce pays est formidable.

Kyoto grouille de monde et d’animation. En ce dimanche d’octobre où nous y arrivons, les japonais se plaisent à enfiler les traditionnels kimonos et aller parader ainsi aux abords des temples. Il faut dire que la ville en regorge, plus d’une centaine rien que dans le centre ville, de toutes sortes et de toutes tailles. Nous déambulons dans ce labyrinthe, d’abord en suivant le guide, puis un peu au hasard, et la plupart du temps en cherchant à dénicher le moindre temple gratuit. Avec Marie, nous nous perdons à plusieurs reprises, elle peine à trouver la sortie d’un cimetière, tandis que je ne sais plus dans quelle annexe du sanctuaire je me trouve. Dans le quartier traditionnel où oeuvrent les geishas, nous tentons d’en repérer quelques unes. Or, nous apprenons que certaines japonaises, tout comme elles le font avec les kimonos, se plaisent à se déguiser en geishas. Nous traquons donc démarche (pas évident de marcher avec les typiques sandales en bois sans avoir l’air d’un canard) et allure pour repérer les vraies des fausses. Le soir de notre arrivée, nous visitons Fushimi Inari Taisha, réputé pour ses milliers de portes rouges formant un chemin sur la colline où le temple est construit. Le spectacle est saisissant, surtout au crépuscule. Les portes créent des sortent de couloirs qui débouchent sur des petits “autels” et partout des statues de renards tenant dans leur gueule la clé du grenier. La divinité japonaise Kami Inari symbolise en effet la protection des céréales, et plus particulièrement du riz.

A Kyoto, nous faisons la connaissance de notre premier hôte japonais. Akio, une trentaine d’année, webdesigner, qui vit dans un adorable appartement avec sa femme et sa petite fille de six mois. A l’instar de ses pairs, il déborde de gentillesse et de bienveillance. Le lendemain de notre arrivée, nous partons tous les trois à vélo poursuivre notre tour des temples,  notamment le Kinkaku Ji, pavillon entièrement recouvert de feuilles d’or, et le Ryoan-Ji, célèbre de par son jardin, considéré comme l’un des chefs d’oeuvre de la culture zen japonaise.  Juste quinze pierres sur des petits galets (pas même de petit râteau à proximité pour faire des dessins, c’est scandaleux!) et pourtant une atmosphère particulière s’en dégage. Marie en sortira stone une bonne partie de la journée. Il est très agréable de se promener à vélo dans Kyoto, malgré nos craintes initiales sur ce que le sens de la circulation inversé pourrait nous faire commettre comme bourdes fatales.  Comme il y en a énormément, le cycliste a ici un statut privilégié, il peut même à sa guise rouler sur les trottoirs et zigzaguer à toute vitesse entre les piétons, sans que cela n’offusque personne.

Après un dernier jour à Kyoto à visiter la Bambouseraie, nous arrivons à Nara, ancienne capitale du Japon, haut lieu de culte, tout comme Kyoto. Nara comporte la même densité en temples mais sur un territoire beaucoup plus réduit. L’essentiel est concentré dans un grand parc où gambadent à leur guise des daims “sacrés”. Enfin surtout sacrément apprivoisés et affamés. Ayant attiré l’un d’eux alors que je n’avais rien de comestible à lui proposer, il se venge en commençant à dévorer mon Lonely Planet. S’en suit une lutte acharnée de quelques minutes, chacun tirant de son côté, lutte que j’ai finalement glorieusement remportée sans trop de dommages pour le guide (Mum doit certainement lire ça avec un regard horrifié).

Il y a à Nara l’un des temples en bois les plus grands du monde, abritant l’un des bouddhas les plus grands du monde. Nous étions sceptiques, connaissant la tendance du guide à abuser des superlatifs, quel que soit le pays. Et pourtant l’ensemble est réellement majestueux. Si ce n’est le plus grand du monde, c’est en tout cas le plus grand de la sorte jamais vu pendant ma courte vie :). A l’intérieur, des groupes d’écoliers se pressent et les flashs crépitent de tout bord. La légende veut que si l’on passe dans un trou de 50 cm creusé dans l’un des piliers du temple, cela garantit notre éveil à vie. Effrayées par la queue, nous n’avons pas tenté l’expérience, mais le réveil est quand même très facile aujourd’hui. Pour nos quelques jours nippons restants, direction Osaka pour un nouveau sanctuaire et la fête d’Halloween et enfin Kobe, pour le charme de son port et de son boeuf. Enfin ça c’est Marie qui nous le confirmera.

 

Tokyo sous la pluie (mais avec le sourire)

Dans l’avion déjà nous avons un bon pressentiment: les hôtesses de la JAL sourient beaucoup trop par rapport au plaisir qu’elles peuvent raisonnablement prendre en distribuant des écouteurs. Confirmation à l’arrivée quand le moindre employé de l’aéroport fait des courbettes et révérences à notre passage. Les japonais seraient-ils donc tous incroyablement souriants et bienveillants?

Le long trajet jusqu’au centre ville (plus d’1h30) se passe sans encombre, bien que le nombre de lignes et compagnies de train possibles soit impressionnant et les indications aux couleurs criardes sur les panneaux de signalisation perturbantes..

Je retrouve Agathe avec joie, près de 8 mois après qu’elle ait quitté la France. Elle est ici comme un poisson dans l’eau. Petite, mince, avec un gout prononcé pour les aliments à la texture étrange et un côté exubérant, elle se fond à merveille dans la population tokyoïte. En soirée, elle nous raconte son quotidien, attablée devant des fèves de soja, des boulettes de pâte de riz et du faux camembert fondu.

Le lendemain, nous partons toutes les trois à l’assaut des différents quartiers de Tokyo, notamment le quartier geek. A chaque coin de rue, il y a des “pachinko”, sortes de salle de jeux très enfumées, dont le niveau de décibels pourrait rendre sourd quiconque en quelques minutes. Nous contemplons un couple de jeunes japonais vider leur tirelire dans une machine qui donne beaucoup de Kit Kat et de rares montres parlant comme des fantômes (?!?). Quelques mètres plus loin, plusieurs quinquagénaires font la queue, toujours pour essayer de gagner les mêmes montres parlantes. Agathe, lorsque son niveau de japonais le lui permettra, s’est jurée d’enquêter sur cette espèce bizarre, et je pense que les résultats seront éclairants. Lors de notre seconde soirée, nous faisons l’expérience du karaoké, sortie très populaire pour jeunes et moins jeunes. Pour la modique somme de 25 euros, on peut louer un box toute la nuit et avoir des boissons et de la glace à la vanille à volonté. Agathe nous en a parlé deux minutes après notre arrivée la veille, c’est dire si elle trépigne d’impatience. Effectivement, en sortant de là, à quatre heures du matin sans avoir vu le temps passer, pas complètement ivres mais continuant à fredonner dans la rue, nous sommes décidées à exporter ce modèle en France, en remplaçant la glace à la vanille par des pistaches.

Les japonais sont souriants mais ils sont un peu trop accros aux gadgets. Ici il nous faut oublier la question “à quoi ça sert ça?” car la réponse est presque toujours la même: “à rien pardi”. Quand on se rend aux toilettes publiques, on peut appuyer sur un bouton pour avoir en fond sonore l’imitation du bruit d’une chasse d’eau et on peut également prendre l’option bidet (avec la jolie icône illustratrice qui va avec). J’ai testé les deux; le premier m’a fait bien rire, le second m’a fait ressortir trempée des pieds jusqu’à la taille.

De manière générale, il y a dans la ville une flopée de magasins de mangas et de jeux en tous genres. Certaines figurines coutent plusieurs centaines d’euros, peut être à cause du sabre que certaines tiennent dans les mains ou parce que d’autres sont des robots?

Il y a également pas mal de temples, depuis les minuscules du quartier de Yanaka jusqu’au majestueux Senso Ji. Les japonais jettent de nombreuses pièces avant de faire leur prière et sont également friands des “mikuji”, petits papiers qu’ils tirent au hasard après avoir secoué des baguettes en bois dans une boite, et qui indiquent leur bonne ou mauvaise fortune. Les bons sont accrochés sur des fils créés à cet effet, les malheureux mauvais finiront brulés pour enrayer le mauvais sort.

Si les premiers jours ont été consacrés au Japon moderne et urbain, nous partons dès demain à la découverte de villes plus traditionnelles et lieux de cultes historiques: Nikko puis Kyoto et Nara.