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Insolites metiers de rue

Du vieil homme qui appuie sur le bouton de votre ascenseur à longueur de journée au vendeur d’oiseaux, en passant par l’écrivain de rue ou le nettoyeur d’oreilles ; vous vous êtes certainement déjà interrogé sur le quotidien de ceux qui exercent ces métiers improbables. Accompagnée d’une infiltrée birmane en un samedi de mousson ordinaire, j’ai pris le temps de m ‘asseoir aux cotés de trois d’entre eux.

A Sule pagoda, U Kyaw Thein vous aide à maitriser votre courbe de poids
Il y a cinq ans, afin de financer les études de l’un de ses trois enfants voulant entrer dans la marie marchande, U Kyaw Thein et son épouse ont du dire adieu à la petite boutique de photocopies qu’ils avaient tenue pendant plus de trente ans. A la place ; elle se lance dans la vente de tabac /bétel alors que lui fait l’acquisition d’un pèse personne. Assis sur son minuscule tabouret en plastique, il attend désormais les clients de 6h à 16h, à deux pas de la bien connue Pagode Sule. Justement qui sont ses clients ? Des marcheurs matinaux aux touristes amusés, la gamme est variée. Mais le tarif lui, reste le même pour tous : 100 kyats, avec en prime, un grand sourire rouge sang. Smart phone en poche, et journal à la main, U Kyaw Thein est la simplicité incarnée. Il nous montre les photos de ses enfants devenus adultes et nous détaille fièrement les salaires de chacun d’entre eux. Une montagne à côté de sa maigre pitance, qui ne dépasse guère les 3000 kyats par jour. Or, malgré les remontrances de ses enfants qui, maintenant capables de l’entretenir à leur tour, voudraient le voir arrêter, U Kyaw Thein reste fidèle au poste, sauf les jours de forte pluie. Ici, dans la rue, il a son monde : l’officier de police qui recharge son téléphone, le va et vient incessant des bus bruyants, et les « joggeurs » birmans. Tout cela vaut bien mieux que « s’ennuyer » tout seul à la maison.

Créer vos invitations de mariage sur Merchant Street avec un ancien militaire

Troquer son uniforme de soldat pour une machine à écrire ; tel est le choix qu’ U Kyaw Win a fait il y a vingt ans. Depuis, il est l’un des quelques écrivains de rue qui subsistent encore dans le centre ville, malgré le développement récent des cyber cafés et l’arrivée des PC dans grand nombre de bureaux. Jetez un œil à votre bail locatif ; il a très certainement été écrit par U Kyaw Win ou l’un de ses compères. Un fond aux motifs violets et aux fiers « chinthe » (créatures divines aux airs de simili lions qui trônent à l’entrée des pagodes au Myanmar), 5 articles sur deux pages, lesquelles auront couté environ 5,000 kyats à votre agent immobilier. Accrochés au bureau, des contrats en anglais et chinois. Certainement pour appâter le client car la machine, véritable relique, ne sait imprimer autre chose que des caractères birmans. U Kyaw Win partage sa machine à écrire avec sa jeune voisine Ei Mon Khine, quand bien même les clients ne se bousculent au portillon. 10 minutes par document, environ 3 dois par jour ; la tranquillité de leur métier n’a pas l’air de les déranger. Vers 16h, il sera temps de mettre leur matériel à l’abri dans une « vraie » boutique d’un commerçant attenant, avant de recommencer le lendemain leur besogne d’écrivain public.

Bloqués dans les embouteillages du centre ville ? Faites une pédicure express sous le pont de Pansodan
Alors que vos amis paient des fortunes pour se faire une beauté dans les Instituts de l’Hexagone, vous pouvez vous faire masser et couper les ongles des pieds pour moins d’un dollar. Il suffit pour ce faire de vous rendre sous le pont de Pansodan Street, tout près de « Ruby mart » et vous n’aurez que l’embarras du choix. Une dizaine de « nettoyeurs d’oreilles » et autres « cureurs de pieds », hommes et femmes, s’attèlent à la tâche et aucune place n’est libre en ce samedi après midi. Ma Sint, 48 ans, exerce le métier depuis qu’elle en a 14. Une vieille de la vieille qui répond avec enthousiasme à nos questions, en gardant néanmoins un œil attentif au pied de son client. Cette birmane énergique et mère de quatre enfants a noué des liens étroits avec un grand nombre de ses clients. Ici, sous le pont, elle est connue comme le loup blanc et elle est intarissable sur les différentes facettes de son métier. Certaines femmes font appel à ses services, quand des insectes se sont sournoisement coincés dans les oreilles de leurs enfants. Des hommes en demande de pédicure aussi, puisque la plupart se voient refuser l’accès aux salons de beauté plus classiques, lesquels sont en général exclusivement réservés à la gente féminine. Selon Ma Sint, le métier a été créé il y a plusieurs décennies déjà, par mimétisme envers l’expertise de quelques chinois. Aujourd’hui, il n’y aurait qu’un autre endroit similaire dans le centre ville : les 29ème et 30ème rues, à destination des clients musulmans. Ma Sint gagne entre 20,000 et 25,000 kyats par jour, en travaillant de 9h à 17h , sept jours sur sept. Malgré les années de labeur, elle semble ne garder que de bons souvenirs de ses journées ; l’essentiel étant pour elle que la clientèle reparte satisfaite. Cela semble être le cas de ce chauffeur de taxi qui, les ongles des pieds coupés, remonte dans sa Probox garée sous le pont, à quelques centimètres à peine du stand de Ma Sint. Elle range alors ses outils : une dizaine de limes et ciseaux, un étrange « acier-tige », (cousin du coton tige) réutilisable pour nettoyer les oreilles, beaucoup de désinfectant, aussi. Puis elle attend sereinement son prochain client, avec qui la bavarde qu’elle semble être pourra discuter famille et actualité.

Le centre-ville de Yangon héberge définitivement des activités insoupçonnées.

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Virée diplomatique en terres Kachin

L’un des avantages de mon nouvel emploi, c’est que je suis parfois amenée à répondre à des questions saugrenues, lorsque par exemple l’Ambassadeur turc en Birmanie me demande s’il peut venir accompagnée de sa petite amie à la visite des camps de déplacés que j’ai récemment organisée. Ma réponse l’a certainement vexé puisqu’il a boudé le voyage. En revanche, cinq autres Diplomates ont répondu présents. Une mission passionnante.

En route pour le Kachin, enfin !

Prenez cinq Diplomates venus d’Europe et d’Oceanie et donnez leur rendez-vous à 6.30 du matin à l’aéroport de Yangon. Il y a neuf chances sur dix qu’ils tournent autour de moi sans me reconnaître, me prenant certainement pour une stagiaire, voire la fille adolescente de quelque expatrié. Heureusement que j’avais mentionné être accompagnée de ma collègue japonaise aux noms et visages très japonais, sinon je serais certainement encore en train de faire les 100 pas dans le terminal domestique. Etonnement passé (certains pensaient que j’étais un homme et d’autres que j’étais beaucoup plus âgée) et présentations faites, nous voilà en route pour Myitkyina. Deux heures de vol dans un tout petit coucou, ou je dissimule mal auprès de ma voisine danoise ma connaissance balbutiante du Kachin, puisque je n’y ai jamais mis les pieds. Cet Etat du nord de la Birmanie, frontalier avec la Chine et l’Inde, est le terrain d’un conflit entre l’armée birmane et des « guerillas » locales ; discontinu mais pour autant ravageur depuis l’indépendance du pays, en 1948. Alors que la première tente d’asseoir sa souveraineté politique, culturelle et religieuse, afin d’exploiter à loisir une région extrêmement riche en métaux, pierres précieuses et pavot (le Kachin est l’un des principaux producteurs de Jade et d’opium au niveau mondial), les adversaires réclament autonomie et, pour certains d’entre eux, de recouvrer leur indépendance perdue (avant la colonisation britannique, le Kachin était en effet un Royaume indépendant du territoire contrôle par les autorités centrales « bamar » ). Comprendre les tenants et aboutissants de ce conflit est une véritable torture intellectuelle, à cause de laquelle même ma brillante (et quasi birmane) amie Carine a fait quelques nuits et cheveux blancs 😉 L’objectif de la visite qu’organise mon employeur est de regagner l’intérêt de la communauté internationale pour cette région du pays, quand l’Arakan et le conflit qui y sévit entre minorités bouddhistes et musulmanes lui font concurrence, étant aujourd’hui solidement ancrés sous le feu des projecteurs médiatiques.

Réunion au sommet, villages désertés, camps de déplacés et karaoké : une visite haute en couleurs.

A peine débarqués, nous filons droit vers le bureau du « Chef Ministre » (le dirigeant de l’Etat Kachin), lequel a daigné nous accorder une entrevue, mais à un horaire ou nous étions encore dans le ciel ! Une salle immense, une vingtaine de fauteuils imposants et tout autant de micros et de cameraman nous accueillent tandis que nous nous alignons gentiment, en attendant que les sièges vides en face de nous se remplissent du « gratin » local. Voilà enfin le Ministre qui arrive souriant, avec quelques autres membres de son « gouvernement », qui le sont beaucoup moins. Le responsable des troupes armées porte très bien son titre ; lui et ses gallons nous fusillent du regard. Autant dire que je suis un brin stressée lorsque vient mon tour de prendre la parole, afin de remercier chaleureusement les autorités de nous avoir permis d’organiser notre visite. J’assiste ensuite pendant plus d’une demi-heure à une bel étalage de propos politiquement corrects, ou évidemment la Chine est le meilleur ami des Birmans, la paix sera bientôt conclue, grâce a l’aide bienveillante de la communauté internationale, les populations déplacées ont des conditions de vie satisfaisantes, le plan de 100 jours du nouveau gouvernement en place a fait des miracles en donnant à la population un accès à l’eau potable et à l’électricité. Et j’en passe… Mais l’entrevue n’est pas vaine pour autant, nous en repartons avec le graal en poche : le papier nous autorisant de prendre la route le lendemain, et moi de ne pas me décomposer ; en devant renvoyer les diplomates à la case départ (la scène que je me suis imaginée mille fois a été l’objet de quelques insomnies). A l’arrivée dans ma chambre d’hôtel du luxueux complexe hôtelier ou nous séjournons pour l’occasion (et qui contraste sérieusement avec ce qui nous attend par la suite), je trouve une Bible et une petite bouteille de whisky. Et je me demande alors par lequel des deux je suis censée commencer, avant de finalement renoncer. Une longue route nous attend le lendemain.
A bord de trois énormes 4×4 aux couleurs bleue et blanche des Nations- Unies, un drapeau flottant fièrement sur celui en tête de convoi, nous prenons matinalement la route pour Bhamo, seconde ville principale du Kachin située à 200 de kilomètres au sud de Myitkyina. Mon compagnon de route est le Diplomate français, excessivement sympathique et intéressant. Nous restons sans voix en traversant tout un tas de villages « fantômes », désertés depuis quelques années par les populations ayant fui le conflit. La nature y a repris ses droits et l’on entraperçoit quelques maisons couvertes par la végétation. Portes ouvertes par lesquels sont passés tant de birmans ayant tout laissé derrière eux. Ici et la, des petites églises en bois menacent de s’écrouler (le Kachin est majoritairement catholique). Malheureusement, les conditions de sécurité ne nous permettent pas de nous arrêter. A seulement quelques kilomètres de nous, des affrontements éclatent sporadiquement, et beaucoup de terrains sont minés. Portes ouvertes et blessures ouvertes ; nous en sommes les témoins amers en visitant quelques un des camps (parmi la centaine qui contient environ 100,000 personnes) ou sont « temporairement » hébergées les personnes déplacées. Tout comme je l’étais dans l’Arakan, je suis assez mal à l’aise de débarquer dans ces camps, sans rien d’autre à offrir que des sourires et mes clichés à montrer aux enfants. Nous déambulons d’abri en abri. Dans l’un d’entre eux, un nourrisson vient de naitre. 10 mètres carres ou vivent désormais trois générations… Alors, quand une des résidentes du camp se met à pleurer en prenant la parole devant l’assemblée réunie en notre « honneur », je peine à contrôler mon émotion (moi qui pleure généralement à chaudes larmes devant une série télévisée stupide ou le spectacle de mariés que je ne connais même pas !). Les enfants sont ceux qui continuent d’encourager l’espoir. Tandis que « mes » diplomates serrent quelques mains et assistent au spectacle de la chorale improvisée par des écoliers en uniforme vert et blanc, j’assiste sans me lasser à une longue partie de saute-mouton. Leur insouciance s’effondrera plus tard, quand ils réaliseront que leur destin est entre les mains de ceux qui combattent, quand bien même ils le font pour des causes qu’ils estiment juste. Un destin pour l’instant tristement compromis et je comprends soudainement l’intérêt de la bible de la veille ! Ce que nous voyons n’est malheureusement qu’un arbre minuscule, qui cache une foret de camps et villages déserts. Dans tel contexte, et malgré les efforts que déploient sans relâche les paroisses locales (acteurs humanitaires majeurs, surtout en zones contrôlées par les groupes armés ethniques ou beaucoup d’organisations internationales ne sont pas autorisées à accéder), les solutions durables semblent se trouver au bout d’un interminable tunnel. La rassurante bière « Myanmar » accompagne notre dernière soirée, que je n’aurais jamais imaginé finir en karaoké. L’occasion pour moi de découvrir qu’en plus d’être beau et intelligent, le norvégien est un excellent chanteur (pourquoi ce genre d’hommes a –t-il systématiquement une bague au doigt ? La réponse est certainement plus aisée que quand viendra la paix dans le Kachin ;).

 

Un regain d’amour pour mon pays d’adoption.

Parfois lorsqu’on est à Yangon, on a tendance à oublier que le pays est aussi beau et multi facettes. Que oui, la saison des pluies se terminera un jour, que les embouteillages n’ont jamais tué personne et qu’on peut trouver un intérêt dans tout travail, quand bien même on est comme moi, une éternelle insatisfaite. Je m’engage donc solennellement à troquer ma morosité passagère contre ces merveilleux souvenirs. Garder une dose de rires Kachin pour la boue qui vient de recouvrir ma jupe alors qu’il est 8h du matin et que j’arrive au bureau, de rizières lumineuses pour ma collègue qui ne dit jamais bonjour, de jungle incroyable pour la clim qui vient de se casser et que ma propriétaire ne juge pas bon de devoir réparer, de promenade nocturne en vélo dans Myitkyina pour mes gueules de bois. La Birmanie est un pays passionnant (et non je ne suis payée par aucune agence de voyages 😉 ).

 

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182 jours plus tard

Il y a tout juste 26 semaines, je débarquais a l’aéroport Mingaladon de Yangon, mon baluchon rempli de fromages et d’expectatives.  Aujourd’hui, je me surprends à fréquenter les pagodes et y arroser mon dragon protecteur (animal associé au samedi, jour de ma naissance, dans le calendrier du zodiaque birman), pour invoquer les dieux de la chance qui me permettraient de rester au Myanmar. Il semblerait que ce pays aie chamboulé mes projets de m’installer a Santiago ou à Londres et renversé mes certitudes sur ma sortie prochaine du monde humanitaire. Ce pays m’a eu; laissez-moi vous dire pourquoi.

Deux mois de sursis…

C’est ce que j’ai obtenu en acceptant de prolonger mon contrat, après des nuits d’insomnies, des tableaux croisés dynamiques comparant les pour et les contres, et des conversations qui coupent via whatsapp, avec mes conseillers personnels restés en hexagone :). Deux mois pour trouver une alternative à cet emploi qui me rend bipolaire (dans le genre Jour 1: « mon métier est génial », Jour 2: « mais sortez moi de là ! »,  le premier se manifestant généralement lors de mes séjours sur le terrain – j’y reviendrai, et le second, le vendredi vers 19h, lorsque mon weekend s’annonce encore rempli de rapports intellectuellement inintéressants à produire et d’échéances tordues à tenir). Deux mois à être spectatrice d’un régime politique qui devrait faire peau neuve; du thermomètre qui grimpe, des mangues qui font leur apparition sur les étals colorés, d’embouteillages qui viennent congestionner Yangon encore un peu plus, de centres commerciaux qui poussent comme des champignons; de jeunes qui abandonnent le longji pour un jean troué/délavé, de heurts entre gouvernement central et groupes armés ethniques qui continuent d’éclater sporadiquement. Deux mois pour être auditrice des chants lancinants des moines, particulièrement poignants, sauf le dimanche a 6 h du matin lorsqu’ils donnent des envies de meurtre.

Le Myanmar est un pays de contrastes, qui se développe à une vitesse folle.  A l’heure où un nouveau KFC ouvre ses portes dans la capitale économique, c’est des dizaines de mineurs du Kachin qui meurent en extrayant la jade dans des conditions effroyables, ou encore des enfants issus des minorités musulmanes de l’Arakan, faute d’accès à une alimentation suffisante et aux services de santé primaire. C’est, pour mon plus grand bonheur de voir les amis ou amis d’amis débarquer régulièrement; une destination touristique particulièrement à la mode. Il y a un peu de ce que j’appelle l’effet Cuba là dedans. Les gens s’y pressent avant que le pays ne s’ouvre trop, que l’authenticité disparaisse, que le touriste ne vienne s’entasser sur une de ses plages, à l’image de ce qui se passe chez ses voisines thaïlandaises. Mais il y a aussi beaucoup d’effet sourire, lié à l’accueil et à la gentillesse de son peuple. Car il n’y a en effet pas une journée qui se passe sans un généreux sourire d’un parfait inconnu. Sans le rire franc d’un chauffeur de taxi qui n’a rien compris à ma destination mais qui la trouvera quand même, ne manifestant pas même une pointe d’agacement, alors que le tarif de la course a été fixé à l’avance, qu’il tourne depuis une heure et que je lui donne des informations contradictoires toutes les minutes.

Ma vie quotidienne n’a souvent rien d’exceptionnel (et c’est d’ailleurs pourquoi, au grand dam de ma mère, je suis loin d’être la blogueuse assidue et acharnée que je rêve d’être), entre jogging matinal, riz, bureau, riz, bières et nuit sous moustiquaire. Mais pour autant, la sensation de sécurité et de bienveillance qui ne me quitte pas depuis six mois, en fait un lieu de vie auquel je suis désormais solidement nouée. Yangon sait se mouler à mes humeurs et la rue arborée et paisible dans laquelle je vis juxtapose un joyeux bazar de bus polluants et rabatteurs bruyants, trottoirs encombrés de cuisiniers et vendeurs ambulants, au moins aussi bruyants que les rabatteurs de bus. La moindre sortie au marché peut se convertir en une aventure harassante, où la menace de marcher malencontreusement sur un filet de poisson mal odorant, d’être victime d’un crachat de bétel ou de finir sur le toit d’une voiture ou la roue d’un cyclopousse est quasi permanente, surtout depuis que j’ai fait l’acquisition d’un vélo. Yangon offre le dépaysement d’un diner dans une échoppe de rue (lorsqu’un raz passe devant mon nez et que le plat n’est toujours pas identifié, une fois avalé) ainsi qu’un pêle mêle culturel et religieux inédit où pagodes, mosquées et églises meublent le centre-ville. Elle offre la possibilité de boire un lassi assise sur un mini tabouret en plastique du quartier indien avant de filer dans une luxueuse pizzeria climatisée. Yangon est devenue MA ville, même si je peine plus que jamais à la comprendre.

J’apprends le birman (et j’ai le niveau d’un enfant de deux ans). 

« Bonjour !/ça va?/combien ça coute?/ il fait chaud aujourd’hui non?/est ce que ton petit ami aime les nouilles frites? / tourne a droite s’il te plait/ non en fait tourne a gauche/ je voudrais deux bières s’il vous plait/je suis végétarienne/ je suis très occupée en ce moment/ peux-tu répéter plus lentement?/je suis française et toi?/c’est trop cher!/ est-ce que tu connais cet endroit?/ A demain« . C’est a peu près tout ce que je suis capable de dire en birman, après 32h de cours. Inutile de dire que c’est particulièrement frustrant pour moi qui suis une grande fanatique des langues étrangères. Certes, à première vue, ce niveau ultra basique parait suffisant pour m’alimenter, me déplacer ou survivre dans un marché, mais cela l’est beaucoup moins quand, de façon systématique; je ne comprends pas le prix annoncé ou que je dois faire répéter trois fois la personne qui me demande ce que je veux boire. Une simple commande dans un restaurant prend alors dix minutes, ou se termine en anglais, voire par « je suis végétarienne, merci ! » quand le menu est en birman sans photo. Car le birman sans photo pour un néophyte ça donne des cercles et des demi-cercles attachés les uns aux autres, certains ayant des jambes, d’autres des chapeaux: ကာက္ပြဲအတြက ကြ်နတာ တာ၀န္ရွိပါတယ သူတု အကံမေတာ. Râlant de ne pas progresser assez vite, j’ai remplacé depuis peu les cours collectifs par des cours particuliers. Je me suis mise à faire mes devoirs de façon systématique (on peut moins bien feindre d’avoir fait ses devoirs lors d’un cours particulier- je l’ai appris tard car j’ai toujours été une élève sérieuse :p), à m’exercer aux lignes d’écriture pendants mes crises insomniaques, à avertir tous mes collègues locaux de mes bonnes résolutions et à solliciter leur aide. Rien n’y a fait, cette langue est un calvaire; la même lettre prononcée un tout petit peu différemment a des sens complètement opposés, les termes à employer varient selon l’âge et le sexe de la personne à qui on s’adresse, de même que la formulation pour commander un soda, selon qu’il soit dans une bouteille en verre, en plastique ou dans une verre. Alors, j’ai décidé de me réjouir de mini victoires, et pour cela j’ai trouvé un allié de choix: Ako Ko Aing, l’un des chauffeurs d’ACF, souvent de service le week-end et particulièrement patient. La première fois où, toute fière en sortant de mon cours, je lui ai demandé ce qu’il allait manger le soir, qu’il m’a compris du premier coup et qu’il m’a dit  » du poisson », j’ai cru que j’allais pleurer de joie. Son visage qui s’est illuminé et son rire (il faut croire que personne n’est assez curieux/stupide pour lui demander le menu de son diner) sont en tout cas encore gravés dans ma mémoire. Ca et les trajets à répéter les chiffres, ceux à commenter la météo, ou – mon préféré- celui pour aller à l’aéroport (car cela me donne l’occasion de déballer tout le champ lexical des transports que je maitrise, en commençant par dire aéroport, avion, puis en enchainant sur le fait que je vais à mon arrivée, prendre la voiture puis le bateau). Cela n’intéresse évidemment personne mais les gens font très bien semblant de se réjouir de mes progrès. Ce qui est drôle c’est que le moindre petit mot prononcé en birman provoque chez mes interlocuteurs un flot de paroles continu et tout un tas de malentendus à la Dupond et Dupont quand je tente de deviner à l’avance les questions qu’ils vont me poser, à défaut de les comprendre. Je réponds par exemple souvent à côté de la plaque que oui, je parle un tout petit peu le birman quand on me demande si je suis mariée et les chauffeurs de taxi doivent être perplexes quand je ris alors qu’ils sont probablement en train de me parler du trafic; du prix de l’essence qui augmente, et des autres qui conduisent n’importe comment. Le pire étant quand, de temps à autre, je vais au bureau en portant un longji (la jupe traditionnelle). Comme si aux yeux des gardiens de mon immeuble et des voisins, l’achat d’un morceau de tissu bariolé venait avec l’acquisition du bilinguisme, tous se mettent à me dévisager en riant et à me raconter des histoires. Alors j’imagine que c’est très flatteur et je les remercie, perplexe, avant de sortir mon carnet de vocabulaire en pestant de ne rien y trouver.

Arakan, mon amour

L’Arakan, c’est comme toujours, mon travail qui prend soudainement tous son sens. C’est aussi ma première visite dans un camp de déplacés internes. Il y a trois semaines autour de Sittwe, je suis avec U Than Shwe, le chef de projet nutrition et après avoir montré patte blanche aux autorités et passé deux barrières, je me retrouve dans une autre dimension. Des chemins de terre, de la poussière partout, des rangées interminables de latrines construites avec la même bâche en plastique bleue; des abris en bambou, tous les mêmes, des puits au milieu, tous les mêmes, des panneaux aux enseignes des ONG qui « gèrent » le camp et des drapeaux à l’effigie des pays européens ou américains qui « financent » le camp. Le chauffeur qui sort de la voiture et remet le logo de notre ONG sur le capot, car autant à l’extérieur il est de bon ton de faire profil bas (il y a un vif sentiment anti ONG et Nations Unies de la part des minorités bouddhistes de l’Etat de l’Arakan, lesquelles restent convaincues que nous ne sommes pas si impartiaux et neutre que nous voulons laisser l’entendre, en ne portant assistance qu’aux populations musulmanes), autant à l’intérieur il vaut mieux montrer qui l’on est. Dans cet intérieur, ce sont des milliers de personnes déplacées par les violences de 2012, qui sont parquées là, depuis des années, sans grande possibilité d’exercer une activité professionnelle et sans aucune perspective de retour dans leur village d’origine sur le moyen/long terme. Des familles entières qui dépendent presque exclusivement d’organismes internationaux pour avoir accès à l’eau, l’assainissement, la santé, l’alimentation. Des enfants qui, en cas de complication médicale ne pouvant être traitée dans le camp, sont contraints de se rendre à l’hôpital de la ville voisine en étant escortés par des camions de police. L’étrange sensation d’être téléportée au coeur d’un reportage sur les pires conflits africains, dans un pays dont les habitants paraissent si tolérants et pacifistes. J’écoute avec intérêt les explications d’ U Than Shwe, serre quelques mains, crée des attroupements d’enfants à mon insu. Cela prend des allures de visite présidentielle et je ne suis pas très à l’aise. J’essaie bien de détendre l’atmosphère en plaisantant avec quelques agents des centres du programme d’alimentation thérapeutique, mais j’ai encore ce goût amer en sortant du camp. Car moi, je peux justement entrer et sortir à ma guise, prendre des photos pour « vendre » notre travail à ceux là même qui ont leur drapeau collé un peu partout; je peux continuer de croire que notre travail est utile; mais j’ai aussi la conviction de contribuer à panser des plaies qui ne se refermeront pas de si tôt, tant que les maux universels des conflits ethniques et religieux continueront de se manifester sous une réalité aussi violente et destructrice.

L’Arakan c’est aussi et surtout des collègues que j’admire et qui passées 20h, restent devant leur ordinateur quand une coupure d’électricité les a plongés dans le noir depuis un bon moment. Qui sont enthousiastes et m’écoutent avec attention, alors que je suis en train de les former aux tâches certainement les plus rébarbatives et chronophages du travail humanitaire.  Certains de ces collègues qui sont issus des minorités auxquelles mon ONG porte assistance et qui doivent demander aux autorités des autorisations pour tout, se déplacer, se marier, exercer un emploi salarié, et qui essuient souvent des refus injustifiés. Des collègues qui subissent au quotidien le règne de l’arbitraire et de l’injustice. Le chauffeur qui à 5h du matin presque tous les jours, sort de sa voiture, résigné, se rend au check point, le regard baissé tend une paperasse qu’un garde a peine éveillé doit probablement jeter à la poubelle quelques jours après. Puis attendre que la barrière se lève, attendre toujours sans broncher, sans chercher à comprendre ni contester. Le nord de l’Arakan est bien évidemment fermé au tourisme et c’est pourtant là bas qu’on y fait les voyages les plus troublants.

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Quelque part à la frontière avec le Bangladesh…

Il est une région birmane un peu spéciale, où il arrive de voir des éléphants en allant au bureau, où l’invisibilité des femmes est frappante, la beauté des paysages spectaculaire, et le vert des rizières éblouissant. L’Arakan, Etat du nord-ouest du Myanmar, tristement célèbre de par sa minorité musulmane apatride, à laquelle ni les birmans ni les Bangladeshis ne reconnaissent de droits civiques et humains, est aussi celui où mon employeur concentre l’essentiel de son activité. Retour sur un déplacement professionnel instructif et dépaysant.

Une region qui se mérite: les joies du « bateau commercial » et des « autorisations de voyager »

Pour se rendre dans l’Arakan, on a vite fait d’utiliser tous les moyens de locomotion possibles et d’apprendre l’art de la patience. D’abord un vol depuis Yangon. Puis une nuit-étape à Sittwe. Le lendemain, avec seulement quelques heures de sommeil à mon actif, la faute aux moustiques et Myanmar beer partagées avec les collègues basés là bas, je découvre, non sans accès de claustrophobie, le « commercial boat » dans lequel je vais passer 5 heures, voire 6, ou 7 même, car aux dires des locaux « il part toujours à l’heure mais on ne sait jamais quand il arrive ». On utilise ce terme par opposition au « speed boat », petit bateau à moteur privé dans lequel les  expatriés des organisations internationales n’ont pas à se mêler à la populasse 😉 Enfin, mon ONG en a un aussi. Mais le coût de l’essence nécessaire à un trajet équivalant à près de deux mois de salaire du chauffeur, il attend sagement dans le port. Qu’un membre de l’équipe chope la dengue ou qu’une guerre éclate, seuls motifs valables pour y avoir recours. Le bateau commercial, ou mieux dit le sous-marin commercial -étant donné qu’une fois assis, le niveau de l’eau arrive à celui de mes épaules- est donc contre-indiqué à toute personne ayant une propension à développer une phobie de l’enfermement. Ainsi que toute personne qui souhaite conserver ses tympans en bon état. En effet, les vidéos clips agressant les passagers à coups de mièvrerie et de décibels indécents, associés à la très forte probabilité que tout le monde périsse noyé au moindre incident, donnent à la traversée le charme de la croisière s’amuse, il va sans dire. Alors à l’arrivée, on comprend -même si on n’en est pas moins agacé- que les uns les autres se bousculent et se piétinent pour sortir les premiers.

Et à l’arrivée, c’est littéralement un autre pays qui nous accueille. Pays dans lequel je suis soudainement devenue une extraterrestre, objet d’une vingtaine de regards masculins et motif d’un attroupement à mon insu. Heureusement que le chauffeur – m’ayant reconnu sans peine- vient me sauver en bafouillant « staff? », et moi de répondre « Yes! Mingalaba…no..Salam aleykoum..umm…Good afternoon? ». J’ai beau avoir été très attentive durant mon briefing sur les M. et les R. et la nécessité d’avoir une attitude la plus neutre possible, six heures de bateau auront eu raison de ma finesse et je suis complètement paumée. Je monte dans le 4×4 et ouvre grand mes yeux pendant la petite heure que dure le trajet jusque Maugndaw. Le long de la route, on frôle de très près des dizaines de pousse-pousse/side vélos sur lesquels s’entassent des familles entières, des hommes à barbe et kufi (sorte de kippa musulmane), des gamins à bicyclette portant tous le même sac bleu en bandoulière. Puis peu à peu le bouillonnement de la ville fait place aux rizières et à la brume épaisse que les montagnes en toile de fond portent en guise de col. Et l’on se met à zigzager au pied de ces montagnes couvertes d’une épaisse forêt, où c’est là, parait-il, qu’il faut ouvrir encore plus grand ses yeux pour y apercevoir des éléphants. Heureusement que le chauffeur me donne un coup de pouce et toute excitée je vois, au loin, quatre oreilles grises remuer et deux énormes têtes qui ne daignent se retourner. C’est alors que le paysage s’aplanit à nouveau et que les « check points » commencent à se multiplier. Ceux là même qui justifient qu’un mois à l’avance il faille demander une « autorisation de voyager », en explicitant où, quand, pourquoi et comment on a l’intention de se déplacer à l’intérieur de l’Etat. Autant dire que si l’on est est entré dans le pays avec un visa de touriste ou de journaliste, on a toutes les chances d’aller se faire cuire un oeuf, surtout en cette période pré-électorale où les autorités sont méfiantes, et les gardiens des check points font du zèle. Même si, cette fois en l’occurence, le gros logo collé sur notre 4×4 et ma peau blanche semblent leur suffire pour relever la barrière et nous laisser continuer notre chemin. Il n’en est pas de même pour nombre de locaux qui se voient souvent contraints de rebrousser chemin après avoir parcouru des dizaines de kilomètres.

Enfin, près de 24h après avoir quitté Yangon, j’arrive sur la base de « Maungdaw paradise » comme l’ont surnommée quelques expatriés. Et je comprends assez vite pourquoi. Malgré les tensions entre communautés, la peur quasi quotidienne et le dénuement dans lesquels vit la population, la logistique infernale qu’implique la mise en oeuvre d’un projet de trois millions d’euros embauchant plus de 300 personnes dans une zone aussi difficile d’accès, les rencontres fortuites avec toutes espèces de rongeurs, insectes et même serpents en allant à la salle de bains la nuit, quelques jours ont suffi pour me donner l’envie de m’y faire muter immédiatement. L’engagement du staff local est à la hauteur de leur accueil et sourire permanent, la virée dans l’une des rares petites échoppes où les rayons me rappellent Cuba et où le beurre en conserve se périme en 2030 (ça laisse le temps de faire beaucoup de gateaux ça) est une attraction sans pareille, de même que le restaurant avec vue sur les barbelés de la frontière avec le Bangladesh, où l’on peut commander des « cashew must », du « chicken paparka » et où l’omelette s’appelle « sausage » et se trouve dans la catégorie « vegetilbes » ( et où si l’on a le malheur de passer commande avec les vrais noms des plats, on n’est jamais servis). Absolument tout est dépaysant. Mon premier court séjour ayant eu lieu la veille de l’Eid, j’ai la chance d’assister au marché des vaches. L’on vient de toute la région pour y vendre/acheter l’aliment central des réjouissances qui vont durer trois jours et les vedettes se sont fait belles pour l’occasion: cornes peintes en rouge et en bleu, guirlandes de noel autour du cou, les propriétaires rivalisent de créativité et les prix montent en flèche. Et nous, notre regard braqué sur les stars de la journée qui devenons les stars d’un troupeau d’enfants qui nous suivent sans relâche (c’est de bonne guerre).

Et puis l’invisibilité des femmes. Je l’avais remarquée dès mon arrivée mais là c’est encore plus flagrant. C’est bien simple il n’ y en a pas une dans ce marché, qui draine pourtant un bon millier de personnes. Dans la rue, le peu que l’on croise se cachent sous des voiles et des ombrelles. Au bureau, il y a une quinzaine de femmes sur 300 personnes. Ce qui contraste avec l’équipe expatriée, qui, elle, est presqu’exclusivement féminine. Autant dire que ma sensation d’être une extra-terrestre éprouvée à ma sortie du bateau constitue leur quotidien. Comment comprendre en effet qu’une femme blanche vienne travailler seule (ie sans mari ni frère ou père) dans l’Arakan à des postes de management, à l’heure où beaucoup s’entassent sur des bateaux de fortune et paient des passeurs au péril de leur vie pour tenter de fuir vers la Thailande ou la Malaisie, et où les femmes ne sont qu’exceptionnellement autorisées à franchir la limite de leur foyer. Alors si difficile qu’est ce contexte, je comprends pourquoi mes collègues expatriées n’échangeraient leur poste contre le mien pour rien au monde. Surtout que le terrain donne tout son sens aux propositions de projets que j’essaie de « vendre » depuis mon arrivée au Myanmar.

Au coeur d’un programme de lutte contre la malnutrition

Parce que je ne veux pas revivre la même frustration parisienne où je lisais et j’écrivais Mali et Mauritanie quand bien même je vivais RER et Thalys,  j’ai très vite insisté pour aller visiter nos projets. Patricia, chef de projet nutrition, m’emmène avec elle lors de sa supervision à Taunq Bazar. Les trois heures de traversée en bateau me réconcilient alors avec mon expérience maritime d’il y a quelques jours. Le paysage est superbe, les scènes de vie incroyables. Des charrettes tirées par des boeufs et conduites par des enfants qui n’ont pas plus de 7 ans, des ombrelles de toutes les couleurs, des embarcations de bric et de broc, des poissons volant, des petits baigneurs…Patricia, qui après avoir dormi un bon moment me traite de touriste en souriant, a bien raison mais à l’arrivée au centre de traitement nutritionnel, je range mon appareil photo et un sentiment indescriptible m’envahit. Cette fois, ce sont des femmes qui ont les yeux braqués sur nous. La salle de « screening » ( là où les mesures sont prises et le degré de malnutrition des enfants et femmes enceintes et allaitantes conditionne leur entrée dans le programme) peine à toutes les accueillir, elles et leurs enfants, dont beaucoup sont particulièrement maigres et apeurés. Idriss, le chef du centre, me fait faire la visite: les mesures, le test de l’appétit, l’entrée dans le programme, le suivi psychologique, les distributions d’aliments thérapeutiques, ou comment résumer le plus gros programme nutritionnel de toutes les missions de mon ONG en quelques heures.

Un couple et leur bébé dont le poids est beaucoup trop stable eu égard à son ancienneté dans le programme nutritionnel est envoyé en urgence au « centre de stabilisation ». Et moi, qui n’ai pas eu mon autorisation pour passer la nuit sur place avec Patricia et son équipe, de les accompagner sur le trajet du retour. L’homme berce l’enfant, la femme a le regard dans le vide. J’ai repris ma place de choix à la proue et je ne peux échanger avec mes compagnons de voyage que quelques sourires gênés. Au bout d’un quart d’heure de trajet, l’homme dépose à côté de moi un petit sachet rose. Puis voyant que je n’y touche pas (après que j’aie tenté de rendre le présent en me confondant en excuses), le rapproche à nouveau de moi avec insistance. Il contient un jus de litchi et un gateau à l’ananas. L’homme mange son gateau dont la garniture fluo est douteuse et il m’invite à en faire de même. Et je me répète en boucle: une famille dont la survie de l’enfant est menacée à court terme, faute de moyens, a pensé à m’acheter un gateau avant de quitter son village. Extrêmement gênée de me faire nourrir par la famille d’un enfant malnutri sévère sur le point d’être admis dans un centre accueillant les cas les plus graves, je tends à mon tour au père le sachet d’ovaltine (allez savoir pourquoi entre la Suisse et le Myanmar, le « om » entre le v et le a s’est perdu en route), seule denrée qu’il y a dans mon sac à dos. Et cette échange cérémoniel qui aura occupé une grande partie de mon trajet me donne les larmes aux yeux.

L’avant-veille de mon départ, j’accompagne Camille qui s’occupe de la « SMART survey », enquête destinée à évaluer statistiquement la prévalence de la malnutrition des enfants de moins de 5 ans dans une zone déterminée. Cette fois, ce n’est donc pas dans un centre nutritionnel mais dans un village que je me rends, village d’où vient une partie des bénéficiaires de notre programme. Dans l’équipe, deux hommes, une femme, une balance, un mètre et tout plein de questionnaires et de MUAC (réglette servant à mesurer le périmètre brachial). A notre arrivée, toujours le même attroupement. On parlemente avec les chefs du village, on choisit au hasard les foyers dans lesquels l’enquête sera faite de manière aléatoire, tandis que le flot d’enfants venus nous observer grossit, jusqu’à ce qu’un homme brandisse un baton et que les enfants se dispersent, tels des mouettes derrière lesquelles on se mettrait à courir à la fin de la Criée :).

Nos quatorze foyers tirés au sort et accompagnés de l' »Ancien », on part faire du porte à porte pour évaluer l’état nutritionnel des familles . Très souvent, les mères restent à l’intérieur, répondant aux questions derrière un rideau pendant que l’on reste à la porte. Jusqu’à ce qu’elles doivent sortir lorsqu’on procède aux mesures des enfants. La pesée est un exercice traumatisant. L’enfant met ses jambes dans une sorte de « culotte » puis est accroché au bout d’une balance elle même suspendue à une barre. La victime se met quasi systématiquement à pleurer tandis que la famille et le groupe de badauds venus observer le spectacle ne peuvent s’empêcher de rire franchement. Dans le questionnaire de la SMART, la détermination précise de l’âge des enfants est un exercice difficile et chronophage. Ce qui nous parait un réflexe, ayant été habitués dès notre plus jeune âge à donner notre date de naissance, l’est beaucoup moins pour des mamans,  illettrées pour la plupart, qui de surcroit n’accouchent pas dans des centres de santé et ne reçoivent aucun acte de naissance. Alors il faut parler en « saisons des pluies » plutôt qu’en années, puis recommencer patiemment quand la mère répond « une seulement » alors que l’enfant mesure clairement plus d’un mètre. Pour aider les enquêteurs dans cette démarche, l’équipe locale a mis en place un calendrier des évènements, censé répertorier, mois par mois (les données devront ensuite être désagrégées de 6 à 59 mois) les évènements marquant ayant eu lieu entre 2010 et 2015. Alors que l’équipe pose des questions et que je ne comprends pas un seul mot aux échanges, je me perds dans la lecture de cet amusant calendrier où le mois relatif au « debut de la ligue des champions » côtoie celui du « magasin qui a pris feu » ou même – accrochez-vous bien- du mois où le « big mullah a rêvé que les femmes enceintes allaient mourir si elles sortaient de chez elles » (le tout dans un anglais approximatif). Pour la petite histoire, en 2013, un grand chef religieux local aurait fait un rêve dans lequel une femme enceinte mourait en franchissant le seuil de son foyer. La rumeur a circulé dans le village et alentours, et les femmes se sont barricadées – ce qui n’a pas vraiment transformé leur quotidien du reste- de peur de perdre leur future progéniture. Un simple rêve a pris des proportions importantes et marqué les esprits, les enfants nés à cette époque apparaissant comme des rescapés du sort. Sauf que notre « Big mullah » aurait démenti quelques mois après avoir fait un tel rêve, mais qu’il n’en est pas sorti du calendrier pour autant…

Dans le 4×4 du retour, essayant avec peine de traquer les éléphants alors que mon chauffeur arrivé en retard, a visiblement décidé de faire un rallye et fait des grands signes à tous les concurrents doublés à vive allure, je souris en repensant à toutes ces images. La ligue des champions et le big mullah, le fou rire du staff local quand, rentrée de ma visite au centre nutritionnel, j’ai sorti le sachet contenant le jus de litchi et le gateau à l’ananas et j’ai réalisé qu’il contenait aussi une noix de bétel. Le coffee mix (poudre qui contient tout sauf du café et qu’on boit à tout moment de la journée) et les soirées à refaire le monde avec mes nouvelles collègues. Un sourire qui essaie de balayer toutes les faces obscures d’une société birmane divisée et meurtrie.

 

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Une semaine à Rangoon: un retour dans la vie professionnelle, un stock de sourires pour supporter la fin de la mousson et une super girafe en papier

Quoi? Déjà?”, suivi d’un sourire-grimace et d’un “ah, et bien félicitations” à peine audible. Voilà la réaction de la majorité de mon entourage à l’annonce de mon nouveau départ pour la Birmanie. Comprenant très bien que celle-ci était davantage basée sur la volonté de m’avoir à portée de train dans l’hexagone, après de longs mois d’exode, qu’une incapacité à envisager que mon bonheur soit ailleurs, le “courant d’air” (comme m’a surnommée mon père) ne pouvait pourtant s’empêcher de se poser mille questions. Et comment en être autrement. A l’heure de la maternité et des prêts immobiliers, je décrétais le répit de mon “âme-soe..sac à dos” terminé et repartions sceptiquement faire du développement de fonds en ONG, quand bien même je jurais, un mois plus tôt, de vouloir faire quelque chose de nouveau à Londres. Quand, aujourd’hui, huit jours après mon arrivée, posée à mon bureau et distraite par le bruit des corbeaux, des moines qui prient et de la pompe à eau, je relis ma lettre (mieux dit ma plaidoirie) de motivation écrite pour mon poste, je me dis que mon inconscient avait parlé pour moi. Et cette première semaine a achevé de me convaincre qu’il avait entièrement raison.

Samedi, 7h. Mes valises à peine posées dans l’une des chambres inoccupées du vaste appartement qui sera le mien pour six mois, je regarde depuis mon bébé balcon les vélos et vendeurs ambulants s’activer dans la rue. Il fait chaud et humide, je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit, décalage et divertissements de l’aéroport de Doha obligent. Pourtant, je suis trop excitée pour aller me coucher. J’ai à la fois hâte que mes collocs se réveillent pour faire leur connaissance, que ma pote Carine m’emmène promener, que tous ces bruits et ces odeurs deviennent familiers. J’ai un bon pressentiment. Quelques heures plus tard, alors que je me retrouve victime d’une attaque massive de moustiques, gambadant au milieu d’une usine de verre désaffectée, avec Malika et Sophie, je pense tout haut que la vie est sacrément surprenante.

Mes collègues sont excessivement sympathiques et fidèles aux clichés relatifs à leur nationalité. Les français râlent, l’allemand, qui est mon chef, adore les plans d’action et les idées classées avec des tirets (mais il n’en est pas moins drôle et agréable), la grecque, en plus de s’appeler Antigone, rigole beaucoup et part dans tous les sens. Le fait qu’elle soit responsable des finances, à l’heure où son pays fait tristement la une de l’actualité économique européenne, suscite beaucoup de blagues – de mauvais goût ; mais toute grecque qu’elle est, elle en rit avec nous. Pour l’instant, je suis noyée dans un flot continu d’informations et il n’y a pas une seule chose commencée lundi que je n’aie réussi à finir vendredi. Je lis quelques pages de l’histoire contemporaine de la Birmanie avant de relancer les contacts que j’ai chez les bailleurs de fonds puis de filer en réunion, et de revenir à mon bureau me battre contre ma nouvelle messagerie et mon nouveau compte skype, tous deux dysfonctionnants. J’ai à peine eu le temps de mettre un nouveau tiret à mon plan d’action (en plus d’organiser une dégustation de fromages à la maison, c’est le seul moyen que j’ai actuellement en ma possession pour démontrer à mon chef que mon recrutement était pertinent) que je repars en briefing ou qu’une nouvelle lecture fortement conseillée (de cinquante pages, en anglais, sinon c’est moins drôle) me tombe dessus. Les attentes liées à la création de mon poste – et à ma personne qui ai eu la joyeuse idée de me proposer en cobaye- sont démentes, pour ne pas dire effrayantes. En tant que messie des financements, je dois aider les équipes à formaliser des projets aussi pertinents qu’attractifs aux yeux des nations unies et de l’union européenne, tout en identifiant de nouvelles proies auprès desquelles « vendre » nos vingt ans d’expérience dans le pays et notre capacité à tirer des milliers d’enfants malnutris de leur triste sort. Autant dire que je vais certainement voir pousser ici mes premiers cheveux blancs et passer beaucoup de temps à la Paya Shwedagon.

La plus grande pagode de la ville. Il y a sept mois elle m’avait déjà fascinée et sa vue continue d’exercer sur moi une admiration indescriptible, d’autant plus qu’elle a fait peau neuve et qu’elle brille maintenant de mille feux. Je n’y suis pas encore retournée. A vrai dire, j’ai déjà pris le pli de l’expatriée qui met un point d’honneur à éviter la moindre attraction touristique. Sauf à considérer que les supermarchés et les boutiques de déco en sont une. Non, moi je préfère marcher sur les trottoirs défoncés d’avenues bruyantes et sans intérêt. Il faut dire que depuis que j’ai appris par notre responsable logistique que le seul risque sécuritaire était de tomber dans un trou ou de se retrouver au milieu d’un règlement de comptes entre deux gangs de chiens (celui de la pagode VS celui de la banque), je m’en donne à cœur joie. Sous le regard incompréhensif des chauffeurs de taxi, qui s’arrêtent systématiquement à ma hauteur sans que je n’aie levé un petit doigt, et tachant tant bien que mal d’éviter les mâcheurs de bétel susceptibles de cracher à chaque instant.

Sans en être découragée pour autant, je me régale de micro-détails du quotidien des birmans. Les rabatteurs de bus qui hurlent et rabattent les passagers sans même s’arrêter. Les vendeurs ambulants de tickets de loterie, diffusant, imperturbables, au beau milieu de la route, des musiques de dessin animé. Les moines, partout, tout le temps, dans leur dégradé de robes pourpres, oranges et roses. Les jeunes birmanes, aux joues jaunies de Tanaka, toujours impeccables malgré les pluies torrentielles qui s’abattent sur la ville quelques heures par jour. Les jeunes birmans, aux coupes de cheveux improbables, qui iraient parfaitement dans les mangas dont la musique est diffusée par les loteries sur roues. Les plus âgés tenant systématiquement la main de plus jeunes, les amputés qui font la manche, les vendeurs de fruits et légumes qui font la sieste au milieu de leur étal…

Et puis, c’est incontestable, j’ai progressé en langage des signes. Je peux, non sans fierté, mimer la rivière et la salle de sports. La banque, qui est le point de référence pour ma rue, ne marche pas à tous les coups mais j’y travaille. J’ai retrouvé avec plaisir Carine, mon amie de master, plus engluée que jamais dans des guerres d’influence et de la langue de bois, à quelques semaines des élections nationales qu’elle s’attache à rendre le plus « libres » et « transparentes » possibles. Enfin, j’ai consacré beaucoup d’énergie à concevoir et mettre en oeuvre un plan de personnalisation et remplissage de ma chambre, laquelle a la taille d’un studio parisien. Pari en parti réussi : une grande ombrelle verte, un set de table mêlant icones birmanes et couleurs criardes ingénieusement transformé en tableau et une girafe rouge et or en papier mâché que je ne me lasse pas d’admirer. Bien entourée et heureuse, ma deuxième semaine peut donc commencer.

 

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Argentine, la cerise sur le gateau

En espagnol, on parle plus communément de « fraise sur le dessert ». Quel que soit le fruit rouge auquel on fasse référence, je suis impatiente d’y entrer depuis plusieurs semaines maintenant. Terre de mes premières amours sud-américaines et origine de mon attraction pas toujours très raisonnée pour le sous-continent, l’Argentine a toujours évoqué en moi un eldorado et je considère, aujourd’hui encore, l’année de mon échange universitaire comme la plus douce de ma vie. Dix ans plus tard, la réalité argentine demeure-t-elle fidèle à l’image d’Epinal que je m’en suis faite? Retour sur mes derniers jours du voyage au pays du tango, de l’hystérie du football et des crises financières perpétuelles.

Après quelques heures à attendre, au pied du col de Jama, que la neige tombée en masse au cours des nuits précédentes veuille bien cesser d’obstruer le passage des véhicules, je remonte dans mon bus, en proie à une intense excitation. Et lorsqu’en début d’après midi, encore ébahie par les magnifiques sommets enneigés au milieu desquels je viens de passer, j’aperçois le drapeau blanc, bleu céleste et jaune, je souris bêtement et désigne à ma voisine le poste frontière comme si je venais de tomber sur une mine d’or. Impossible de fermer l’oeil ne serait-ce qu’une minute au cours de cette interminable après-midi de voyage jusqu’à Salta, ville principale du nord est de l’Argentine. Il faut dire que ma place de choix, au premier rang de l’étage du bus, couplé à la beauté des montagnes et steppes que nous traversons ne m’y encouragent guère. Il est 21h quand je retrouve avec joie Charlotte, une néerlandaise rencontrée en Mongolie huit mois plus tôt. Rapide résumé des épisodes précédents et nous nous attablons tous devant un asado à 10 euros. Double problème: depuis mon dernier passage dans le pays, je suis devenue végétarienne et les prix ont explosé- le mot est faible. Voyant ma mine déconfite, l’un des employés de l’auberge vient me dire à l’oreille, comme si c’était un secret d’état, qu’il allait m’apporter une assiette de courge farcie, recette de sa grand-mère, sans que je n’aie à payer le prix carnivore. Je garde un sourire figé toute la soirée, d’autant que j’ai convaincu Charlie et une petite équipe internationale dont elle s’est entourée au cours des derniers jours, de louer une voiture pour partir explorer l’une des plus belles régions du pays.

Un australien, une écossaise, deux hollandaises, le tout dans une Chevrolet et moi qui redécouvre, avec un temps d’adaptation, ce que signifient boite de vitesses et conduite à droite. Heureusement que Charlie est là pour me crier de temps à autre « you’re driving on the wrong side of the wayyyyyy » et que de toute façon à Salta, l’intégralité des automobilistes fait n’importe quoi. Nous partons pour une boucle de cinq jours vers l’extrême nord du pays, près de la frontière bolivienne,  là où les noms des villages et les couleurs de peaux revendiquent bien plus l’héritage indigène que partout ailleurs dans le pays. Les paysages sont assez similaires au désert d’Atacama chilien et au sud de la Bolivie: des formations rocheuses improbables, des canyons à couper le souffle, des pics rouges, verts et violets, aux pieds desquels des milliers de cactus sont rangés en file indienne. Un trajet qui devrait durer deux heures nous en coûte six, tellement nous nous arrêtons pour prendre des photos et tellement notre voiture frôle l’agonie, passés 4000 mètres d’altitude. Tout est comme dans mon souvenir, majestueux et dépaysant, bien que dans le moindre petit village, les auberges et échoppes à souvenirs aient poussé comme des champignons, et que je fais ma rabat-joie en comparant, sans me lasser (mais en lassant très probablement le reste de l’équipe) les tarifs de 2005 à ceux de 2015. Le clou de notre virée: la « serrania del Hornocal », plus connue comme la montagne aux quatorze couleurs, un endroit irréel et silencieux, une fresque géante naturelle où les couleurs pastel forment des courbes symétriques sur le dos des collines. Nous sommes seuls, à plus de 4700 mètres, quand au bout d’une longue route sinueuse, surgit au milieu de la lande, un paysage qui n’est scandaleusement/heureusement mentionné dans aucun guide. Les joues rosies par l’altitude et le vent, chaque pas nous semble un effort comparable aux dernières foulées d’un marathon et nous restons bouche bée face à ce mystère de la nature (qui n’en est pas un, mais au vu de nos connaissances en géologie, nous nous abstenons de formuler quelconque explication). Et c’est ravis et poussiéreux que nous regagnons Salta, qui, après plusieurs jours à rouler dans la pampa, fait figure de mégalopole.

Avec Charlie, nous décidons de poursuivre notre séjour argentin au parc naturel Talampaya, alors que le reste de la troupe prend des directions différentes. C’est l’une des rares attractions que je n’avais pas visitées lors de mon précédent séjour. Il faut dire que sans moyen de locomotion propre, il est assez difficile d’accès et qu’il est plutôt un haut lieu de tourisme national, en été. Etrangères en basse saison, nous sommes donc perçues par les habitants de Villa Union, comme des OVNI égarés. Tout est fermé, le garçon de l’office du tourisme est certainement en hibernation depuis trois semaines quand nous entrons dans son bureau, quelques minutes avant la fermeture. La seule solution consiste à prendre un bus officiel à 7h du matin, puis de reprendre, une fois le parc visité, le seul bus de retour qui rejoint la Rioja à 17h. Soit de longues heures à peigner la girafe en perspective. Parfait. Nous n’avons pas non plus le choix du restaurant et de l’auberge puisqu’il n’y en a que deux d’ouverts. Seules dans une immense pièce, nous partageons une mauvaise pizza et une bouteille de vin, nous remémorant les souvenirs marquants de notre voyage dans le désert de Gobi, avant d’aller réveiller Dona Gringa dans sa chambre d’hôtes à la décoration d’un autre âge. Le bus qui nous emmène au parc est, à deux exceptions près (nous) rempli de personnel, qui nous salue et se rendort profondément a peine assis sur son siège. Nous assistons au lever du soleil et sommes accueillies à Talampaya par quelques renards peu farouches. La lumière est assez incroyable et le décor celui d’un western ou de starwars- j’hésite encore. Nous sommes certaines de bénéficier d’une visite guidée privée quand quelques touristes argentins se joignent à nous. C’est parti pour deux heures de balade dans un canyon somptueux, où notre camionnette lutte pour ne pas s’enliser sous le regard d’immenses condors et de groupes de rongeurs. Il est 10h du matin quand à la pause, on nous offre de gouter au vin local (La Rioja est une importante région viticole argentine). Soucieuses de ne pas rompre à la tradition, nous constatons en riant que nos compères ont tous pris du café et nous confondons en excuse auprès de la réputation européenne (surtout que nous sommes de vingt ans les cadettes du reste du groupe). Puis lorsqu’à midi, la visite est finie, et que partant, nous avons cinq heures à tuer au milieu de nulle part, nous décidons, pleines d’optimisme, de faire du stop. Sous un soleil de plomb et avec comme seul bruit, le cri étonnant d’un oiseau caché dans un buisson à quelques mètres de nous, l’ambiance est pesante. Après Starwars, je me sens maintenant dans Bagdad Café. Une camionnette passe en moyenne toutes les 45 minutes et ignore systématiquement, pour quelque raison surement valide, mon pouce et mon regard suppliants. Jusqu’à ce que notre sauveur, un pick up rouge, s’arrête à notre niveau avec à son bord, trois jeunes argentins, que nous jugeons inoffensifs selon des critères et un code muris à l’avance avec Charlie, pendant nos deux heures d’attente. Le maté circule entre la banquette avant et arrière, la conversation est animée et instructive, et 150 km plus loin, nous quittons un peu émues nos compagnons de route, représentants de la jeunesse rurale argentine qui nous confient avec beaucoup d’humour et d’autodérision être arrivés sur terre « après que la beauté ait été répartie par Dieu ».

La nuit est bien entamée lorsque, à nouveau au premier rang du bus, nous entrons dans Cordoba, et mon coeur fait des bonds à chaque nom de rue évocateur. Un vif sentiment de retour en arrière m’envahit soudain, qui ne me quittera plus jusqu’à la fin de mon séjour. Ma vie d’étudiante cordobaise me semble à des années lumières, et résonne en moi l’image d’un âge d’or qui ne reviendra plus.  Le lendemain de notre arrivée, m’étant réveillée à l’aube, je traine Charlie dans un parcours nostalgique, de l’université au cyber café, de la boulangerie à mon ancienne maison, de la salle de gym aux maisons des copains. Ca ne lui parle absolument pas mais elle est tellement gentille et bienveillante qu’elle partage mon enthousiasme et me questionne. J’ai du mal à voir cette ville avec un regard neuf, et le fait que j’y retrouve Nico, ami de l’époque, qui est venu passer le week-end avec nous, ne m’y aide pas. Quelques kilos et cheveux blancs en plus, nous sommes restés les mêmes et je me plais à dire à chaque personne avec qui j’échange, que j’étais là il y a dix ans (et eux de faire une moue étrange suivie d’un calcul mental et d’un questionnement intrigué sur mon âge -car oui je fais toujours aussi jeune qu’il y a dix ans).

A Cordoba, le même bouillonnement des cadres dynamiques en journée, et des fêtes étudiantes qui n’en finissent plus la nuit. Un dynamisme culturel certain; des musées ont poussé et nous rentrons par hasard dans une exposition de Plantu, où la pertinence des oeuvres choisies, associées à la beauté du lieu et aux coupes de champagne que l’on nous met entre les mains me portent sur un nuage. Nous logeons chez Yamila, une amie de Nico, adorable et passionnante psychologue trentenaire, auprès de qui je m’enquiers de la situation politique et économique. Elle et Facundo, son copain, sont clairement contre le gouvernement de Cristina Kirchner, au pouvoir depuis 2007. Entre inflation galopante, explosion de la fiscalité, limitation drastique voire suppression de l’importation de beaucoup de produits manufacturés et impossibilité d’acheter des devises étrangères sans recourir au marché noir, ils me décrivent un pays que je ne reconnais pas, le comparant à Cuba, sous mes yeux ébahis. Ils prient pour un changement aux élections d’octobre prochain.

Difficile pour moi de me faire une opinion en si peu de temps sur place, surtout que Brenda, chez qui je loge à Buenos Aires, est une militante du front pour la victoire, le parti au pouvoir, et travaille pour une institution publique créée par la présidente. J’avais hébergé Brenda à Paris en 2013, via couchsurfing, et c’est une première pour moi que de loger à mon tour chez un ancien invité! Brenda me fait l’éloge des politiques sociales des Kirchner en matière d’éducation, santé et plus globalement souligne l’amélioration indéniable du bien être social avec la création de subventions et revenus minimaux universels. Je ne vois que peu de différences en me promenant dans la capitale, si ce n’est de nouveaux quartiers branchés/hipsters et des propositions de change tous les cinq mètres dans les rues piétonnes (ce qu’à Barbesse est « marlboro, marlboro », est « cambio , cambio » rue Florida :p). En revanche, le clivage entre pro et anti Kircher est prégnant. Aucune neutralité ne semble envisageable et les mouvements sociaux de soutien ou de contestation sont quotidiens. La veille de mon départ, une grève nationale des transports donne du grain à moudre à Brenda et ses collègues, qui en parlent pendant tout le trajet nous conduisant au centre ville. Je regrette de n’avoir plus de temps pour faire ce que Christelle et Antoine avaient fait un an plus tôt, entrer dans le quotidien de cette jeunesse en lutte, comprendre leurs aspirations et leurs difficultés. Comprendre pourquoi cet ancien grenier du monde est devenu en un siècle un pays à la dette externe colossale, au taux d’indigence effrayant et à la société divisée, malgré un énorme potentiel agricole et un niveau d’éducation remarquable.

Après une dernière soirée où je retrouve avec une immense joie l’autre Nico, dans une vie bien rangée où costume de notaire, chien et enfant en gestation ont remplacé beuveries au Fernet, fréquentation des bancs de fac en dilettante et multiplication des conquêtes (il ne me lira pas, mais je ne l’adore pas moins pour autant), me voilà à l’aéroport, devant le panneau affichant à l’heure mon vol pour Madrid. Je ne sais si la boule au ventre que je me traine depuis le matin et les larmes qui coulent sur mes joues sont celles d’une tristesse des neuf derniers mois écoulés trop vite ou d’ une excitation de savoir mes proches et un nouveau départ qui m’attendent. Probablement un mélange des deux. Je n’ai en tout cas pas assez de recul pour dire en quoi ce voyage me renvoie en France un peu différente; juste la sensation plaisante, derrière une appréhension montante, de ne rien regretter.

 

 

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Chile, la alegria ya viene !

Ca y est, il est l’heure pour moi de quitter l’île de Pâques, cet endroit hors du temps où j’ai passé un séjour magique. Je débarque à Santiago au petit matin, bouffie de sommeil et de préjugés négatifs sur cette langue de terre, où j’ai passé quelques semaines dix ans auparavant. Je suis décidée à n’y rester que quelques jours, avant de filer dans le nord de l’ Argentine. D’autant plus que l’automne ici est déjà sérieusement entamé. Je grelotte dans le petit terminal domestique et ôte la fleur en plastique qui ne quitte que rarement mon oreille depuis mon départ de Tahiti. Je suis sceptique. J’ai tort car je m’apprête à redécouvrir et tomber sous le charme de ce pays et ses habitants.

Santiago, la ville polluée de laquelle je n’arrive plus à décoller. 

Nico, son écharpe et son manteau m’accueillent, moqueurs, alors que je commence à peine à réaliser que le débardeur n’est pas le vêtement de circonstance et que je regarde frénétiquement ma montre, perdue (une fois n’est pas coutume) dans le décalage horaire. J’ai rencontré Nico sept mois plus tôt dans une auberge de jeunesse à Osaka. Après avoir discuté un quart d’heure et échangé nos Facebook, nous avons perdu contact et je suis donc assez surprise de son enthousiasme débordant lorsque je lui annonce mon passage sur Santiago quelques jours plus tôt, et encore plus de son insistance à venir m’accueillir à l’aéroport. Nico est excessivement sympathique, de même que sa famille, qui m’accueille comme une amie de longue date. Sa soeur déménage pour me laisser sa chambre, sa mère enlève, pour moi, la viande du menu du déjeuner et son père, le nez derrière son journal, me commente l’actualité chilienne et cherche dans sa mémoire, les quelques mots de français qu’il a un jour maitrisés. Nous partons en promenade dans le centre et je suis émerveillée par ces rues et bâtiments, qui, autrefois, me paraissaient gris et sans intérêt. De la cathédrale au palais présidentiel, des belvédères d’où l’on ne voit rien -pic de pollution oblige- aux grandes artères débordantes d’animation en ce samedi après midi, je peine à suivre Nico et masque avec difficultés ma fatigue et mes lacunes en histoire chilienne. Et quand à ma question « pourquoi les drapeaux sont en berne? », il me répond « parce qu’il n’y a pas de vent »; je me sens à peine stupide et me dis que l’heure est venue pour nous d’aller continuer nos discussions autour de verres de Pisco, l’alcool national. Nico est étudiant en droit, en grève depuis quelques semaines pour protester contre l’augmentation des frais de scolarité dans les universités dites « publiques », qui contraint les étudiants à s’endetter de plusieurs milliers de dollars, sans aucune garantie de trouver un poste, une fois leur diplôme en poche. Guidé par son militantisme, il choisit un bar tenu par les dirigeants d’un journal satirique d’opposition (l’équivalent de notre « canard enchaîné »). Bien évidemment, je ne comprends aucune des références cachées derrière les noms des cocktails et Nico ne s’impatiente même pas quand, au bout de 45 minutes, il m’explique pour la cinquième fois lequel est en prison, lequel est parti avec la caisse, et pourquoi leur présidente est de moins en moins populaire. Pour pimenter cette leçon d’histoire politique, j’ai eu la joyeuse idée de commander un « terremoto » (tremblement de terre), cocktail en vogue chez la jeunesse chilienne, mélange de vin, de Fernet et de glace à l’ananas, qui porte bien son nom et ne fait pas bon mélange avec les trentenaires ayant passé la nuit dans un avion.

Le lendemain, je quitte la famille de Nico pour me rendre chez Sergio, Isabela et Cristobal. Je connais encore moins Sergio que je ne connaissais Nico puisqu’il est l’ami d’un autre chilien croisé en Russie, lequel, ne pouvant me recevoir, a fait des pieds et des mains pour me trouver un toit. Je commence sérieusement à envisager de mettre le chilien à côté du kiwi et du japonais dans mon classement des nationalités bisounours et je franchis le pas quand je découvre que j’ai une chambre de reine et des nouveaux collocs temporaires incroyablement gentils et intéressants. Cela fait à peine 48h que je suis à Santiago et je m’y sens déjà comme un poisson dans l’eau; je vais courir le matin, le concierge de l’immeuble connait mon prénom et m’accueille toujours armé de son plus grand sourire, de même que celle qui est à l’accueil du musée des droits de l’homme, devenu ma deuxième maison. Alors chaque jour, je me dis « demain, je pars pour le nord », et chaque lendemain, je n’ai pas bougé d’un poil. Surtout que mes nouvelles copines chiliennes rencontrées sur l’ile de Pâques, Natalia et Carolina, sont revenues à Santiago et qu’elles ont entrepris de me faire découvrir leurs coins et recettes préférés de la capitale, parmi lesquels, une autre colline surplombant les gaz d’échappement et des grains de blé baignant dans des pêches au sirop…Santiago est devenue pour moi le symbole des rencontres fortuites et amitiés accélérées. C’est ainsi que par le plus grand des hasards je rencontre Felipe, ami d’amie de Xavier, mon locataire unique et préféré, et que je le convaincs sans mal de me suivre pour quelques jours dans le nord du pays. J’aime le Chili.

Pisco, trompette et voute céleste magique dans la « valle del elqui »

Je connais Felipe depuis quelques heures et il ne nous en faut pas plus pour que nous partagions biscuits, doutes existentiels et questionnements professionnels dans le bus qui nous conduit à Pisco Elqui. Situé au fond d’une vallée qui porte son nom, ce village est l’épicentre de la production de Pisco et le tourisme y connait un regain depuis plusieurs années. Il faut dire que c’est un cocon où il fait bon vivre, perdu au milieu de vignes, cactus et montagnes colorées. Avec Felipe, nous nous entourons d’une équipe internationale composée d’un autrichien, une nord américaine, deux canadiennes, une belge, un suisse et devenons en un rien de temps les meilleurs amis de Santiago, patron de l’auberge. Un personnage mi chaman-mi rêveur, au rire contagieux, qui a vécu dans le sud de la France pendant de nombreuses années, et qui est un catalogue d’anecdotes cocasses à lui tout seul. Autour d’un barbecue, le pisco coule à flots, de même que les mots issus d’une langue proche de l’Esperanto, créée pour l’occasion. L’ambiance est animée, bienveillante et musicale, et lorsque Antoine, le suisse, sort sa trompette et que, l’orgueil de chacun d’entre nous en prend un sacré coup (car faire sortir ne serait-ce qu’un son d’une trompette quand on est débutant, c’est mission impossible), je suis prise de la plus longue crise de fous rires de toute ma vie. Le tout sur fond d’étoiles qui filent sous mes yeux. J’aime le Chili.

Pendant la soirée, l’un de nous avait proposé de nous lever à l’aube pour aller voir le soleil pointer le bout de son nez derrière les montagnes (et tous de penser en coeur que l’enthousiasme serait retombé en même temps que notre taux d’alcoolémie). Lorsque quelques heures plus tard, nous sommes presque tous au rendez-vous, chaussures de rando au pied, nous nous étonnons et auto-congratulons pendant de longues minutes, avant de réaliser qu’aucun n’a retenu les conseils de Santiago sur la route à suivre. Qu’à cela ne tienne, nous commençons à marcher dans la nuit noire, encouragés/effrayés par les aboiements des chiens errants, nous trouvant tour à tour nez à nez avec des chevaux ou des barbelés. Au bout de deux heures qui me paraissent interminables (eu égard au fait que ma lampe frontale, complètement déchargée, n’éclaire plus rien du tout et que, par conséquent, je glisse sur les cailloux en continu et tombe par intermittence), nous décrétons que la montagne sur laquelle nous nous trouvons est la bonne, partageons maté et reprenons les félicitations à notre encontre. Avant de réaliser que l’on s’est complètement planté de cap et que le soleil vient de sortir derrière notre dos. Alors nous abdiquons en riant, prenant des photos de saut (mon obsession du voyage- inutile de le préciser), et rentrons en chantant l’hymne national canadien qui nous trotte en tête depuis la veille.

Je retrouve Felipe qui a eu l’excellente idée de ne pas nous suivre dans notre folie nocturne et nous partons en vélo explorer les environs. Les points de vue sont splendides, les côtes dévastatrices pour mes mollets déjà exténués. Nous allons jusqu’à un marché artisanal où Felipe consulte une cartomancienne locale pendant que moi, ayant trop peur de l’avenir qu’elle pourrait m’inventer, je me contente de regarder les bagues et les boucles d’oreille, de façon très terre à terre. Dans un élan d’hyperactivité qui est le nôtre depuis notre arrivée, nous poursuivons notre séjour avec une balade à cheval, au milieu des montagnes, puis allons enrichir nos connaissances sur la fabrication de Pisco dans une distillerie. Je souris en voyant Felipe, auquel le séjour prolongé en France a conféré une aptitude à la critique très aiguisée, se plaindre de la qualité des produits offerts à la dégustation. Puis, en bon français, ne rien acheter :). La vallée de l’Elqui est la terre natale de Gabriela Mistral, poétesse chilienne ayant obtenu le prix Nobel de littérature dans les années 50. Je n’ai jamais rien lu d’elle et pourtant je me passionne pour sa biographie, recouvrant les murs de la « maison-musée » que nous visitons. Nous consacrons notre dernière soirée à l’observation d’étoiles au télescope, dans une des meilleures régions du monde pour ce faire (le nord du Chili concentre en effet les sites d’observation les plus reconnus au niveau international et les astronomes  s’y bousculent). A peine arrivée sur le site, je vois deux étoiles filantes et me presse d’allonger ma liste de voeux. Il n’y a aucun nuage dans le ciel, irréel, et malgré le froid qui nous glace les pieds, nous buvons les paroles de notre guide et voyons tour à tour des nébuleuses, Saturne, étoiles dont j’ai bien entendu oublié les noms à la luminosité et aux couleurs incroyables. Felipe bat fièrement son record d’étoiles filantes vues en une soirée pendant que je me répète à intervalles réguliers que ce pays est celui de tous les possibles. J’aime le Chili.

Il était une fois le désert d’Atacama

Près de 24h après avoir quitté Pisco Elqui, mon bus arrive aux aurores à Calama, ville du désert d’Atacama connue pour abriter la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde. Ville également caractérisée par un taux d’insécurité significatif. Quelques jours auparavant, Marie et Nico s’y sont fait voler leur sac à dos et j’y débarque donc à reculons. Prévoyant initialement – avant que beaucoup de chiliens ne m’en dissuadent- d’y passer une nuit, j’avais contacté Reinaldo via couchsurfing. Celui-ci me suggère de regagner directement San Pedro de Atacama, d’où je pourrais également prendre mon bus pour l’Argentine. Ne se contentant pas de chercher pour moi les horaires de bus, il vient m’accueillir à 6h du matin à la station et m’escorte jusqu’à l’autre station de bus, veillant à ce que personne ne regarde de trop près mes effets personnels et ne retournant vaquer à ses occupations qu’une fois m’ayant mise sur la route de San Pedro, après une accolade comme si nous étions des amis d’enfance. Cette gentillesse et ce dévouement gratuits, couplés à la vue de mon portable bien au chaud dans mon sac, me donnent le sourire pour la journée.

Je retrouve Marie, Nico et Abdel rencontré sur l’ile de Pâques; à peine le temps d’entendre le récit de leurs péripéties, nous partons louer des vélos pour la vallée de la lune, l’une des attractions majeures du désert. Inutile de s’étendre sur le fait que nous nous perdons dès les premiers kilomètres et arrivons à bout de souffle, deux heures plus tard, à l’entrée du parc (cela devient trop récurrent dans ce blog, j’imagine aisément que nos lecteurs puissent s’en lasser :p). Le paysage est lunaire (non, sans blague?): des formations rocheuses ocre couvertes de sel à l’infini, des volcans pouvant sérieusement rivaliser avec ceux de la Nouvelle-Zélande, et une immense dune de sable d’où je loupe mon dernier coucher de soleil du voyage (à suivre prochainement sur lesbelleshugues.fr, un article entièrement dédié à ma capacité à me perdre et à rater les levers/couchers de soleil). La nuit tombe tôt et très vite ici, nous pédalons à toute allure pour la devancer, surplombés par un ciel passant du rouge au violet et tachant de rester en groupe pour profiter de l’intelligence de ceux qui ont pensé à prendre une lampe. La nuit est déjà noire quand nous arrivons à San Pedro, petit village aux rues en terre et aux échoppes colorées. Etrange de me dire que c’est ma dernière soirée avec Marie, qui continue sa route en Bolivie tandis que je pars le lendemain retrouver mes vieilles amours argentines. Les belles hugues, c’est fini :/

Le lendemain matin, je suis bien songeuse sur mon caillou à attendre que la neige bloquant l’accès à la frontière argentine veuille bien fondre. Dans le kiosque minuscule où je fais de savants calculs pour dépenser de manière optimale mes derniers pesos en gateaux et bonbons, le vieux monsieur qui le tient regarde avec étonnement mon joli billet vert de 500 francs pacifique. Après lui avoir expliqué où se situe et à quoi ressemble Tahiti, science fiction pour lui qui n’a jamais quitté San Pedro, je lui offre mon billet en souvenir. Alors il me dit d’attendre, fouille dans ses cartons et me tend, avec son sourire édenté, un paquet de cookies double chocolat. Je suis tellement à fleur de peau que ce troc en plein milieu du désert me donne les larmes aux yeux. Je reviendrai au Chili.

 

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A Rapa Nui, la chasse aux oeufs est ouverte

Alors que nous avons dormi comme des reines dans l’avion qui nous emmène de Papeete à l’ile de pâques (une attention parmi tant d’autres de la famille de Vai Hi), nous voici sur le tarmac de l’aéroport Mataveri. Il n’y a qu’un seul avion, le nôtre, qui parait incroyablement grand et que tout le monde (dont moi- je ne sais pas très bien pourquoi) prend en photo. Quelques minutes à discuter en espagnol avec l’agent de l’immigration suffisent à me dessiner un sourire jusqu’aux oreilles et j’ai l’impression d’être accueillie comme à la maison.

Des Moai, des chevaux, des empanadas.

A peine installées dans notre adorable camping avec vue sur mer, nous retrouvons Emilie et Simon, couple de français rencontrés en Chine en novembre et croisés en Nouvelle – Zélande il y a quelques semaines, avec qui nous partons en promenade. Eux même ont la veille rencontré Manuel, un chilien du continent vivant sur l’ile, qui lui même a rencontré Carolina et Natalia, deux chiliennes en vacances et nous ne savons pas encore que nous allons former une super équipe franco-chilienne pendant notre séjour, partageant cours d’histoire, fous rires et un paquet de dialogues de sourds.

Comme, malgré nos efforts, on ne peut pas tous s’entasser dans une voiture, je pars en scooter avec Manuel, et je lui donne une grande tape dans le dos quand je croise avec émotion mon premier Moai (lui a du passer devant une dizaine de milliers de fois; cependant il feint de partager mon enthousiasme). Puis nous nous arrêtons devant le majestueux spectacle des 15 Moais, en bord de mer et nous ne savons plus sous quelle couture les prendre en photo. Les paysages de l’île me rappellent la Nouvelle-Zélande, de grandes collines vertes pelées et des falaises tombant à pic dans une eau d’un bleu profond, à la seule différence que les moutons ont été remplacés par des chevaux, et dans une moindre mesure, des vaches. Manuel, notre guide et professeur d’histoire particulier aux commandes de la troupe, nous partons en quête de la grotte des « vierges », où s’entassaient pendant des mois des femmes Rapa Nui, afin de devenir le plus blanche possible et gagner, pour la plus vaillante, le droit d’épouser le vainqueur de la compétition de l’homme oiseau. Moi qui ait été prise de claustrophobie au bout de cinq minutes et qui suis sortie couverte de terre après avoir rampé comme une dégénérée, j’ai du mal à imaginer que l’on puisse y rester des mois, dans l’espoir de servir un homme (un fou?) qui s’est préalablement jeté dans la mer et a nagé pendant des kilomètres pour gagner une autre île et revenir sur Pâques, victorieux, avec un oeuf (l’oeuf de Pâques en quelque sorte :p). Quoiqu’il en soit, la balade est d’autant plus agréable qu’on aurait jamais trouvé ces coins perdus, témoins de l’histoire de l’île, sans un local à nos côtés. Après une journée bien remplie pour nous deux qui sommes en complet décalage horaire, la soirée est interminable, animée par la bière, les empanadas géantes, les retrouvailles avec nos coupains et Marie qui parle dans une langue sortie tout droit d’une autre planète (planète dans laquelle « mardi » se dirait « martenes »).

C’est donc encore avec peu d’heures de sommeil accumulées que l’on se réveille à l’aube pour aller voir le lever de soleil sur les quinze Moai, l’une des attractions majeures. A notre arrivée tardive, détours involontaires obligent, les pieds d’appareil photo se bousculent déjà, et leurs propriétaires, munis de couvertures et termos de café, sont bien plus équipés que nous. On traine là quelques heures, attendant que le soleil passe derrière les statues, passant en revue la panoplie de types de photos à notre actif (les sauts -ratés, les bisous-ratés et même les superbes imitations de la posture des statues) avant d’aller explorer la carrière ou étaient construits les Moai. C’est assez incroyable de se balader dans cette sorte de « cimetière » de Moais, où beaucoup sont renversés, mi -enterrés, et certains sont restés inachevés. Nous avons remplacé notre mine d’informations, Manuel, par un livre; c’est bien utile mais un peu moins drôle, surtout pour Emilie qui est obligée de répéter la même chose toutes les cinq minutes puisqu’il y en a toujours un pour être inattentif. Les statues sont creusées à l’horizontale dans des blocs de roches volcaniques, suivant un rituel bien particulier et sont alors redressées et déplacées, avec une déperdition significative. D’abord parce qu’allez redresser manuellement des statues qui peuvent aller jusque 9 mètres et 14 tonnes et vous m’en direz des nouvelles, mais surtout parce que toute statue tombée augure une perte de mana (soit la raison d’être du du Moai) et ne peut donc être remise sur socle.

Toujours pas rassasiés en Moai, nous allons sur la plus grande plage de l’ile, où des statues côtoient les quelques palmiers survivants  et où, malgré une eau beaucoup plus froide qu’à Tahiti, on se sent juste dans un petit paradis. Puis pour boucler la boucle de cette fabuleuse journée, nous assistons à un coucher de soleil sur les seuls géants de l’ile à regarder vers la mer, construits en hommage aux sept explorateurs polynésiens ayant découvert Rapa Nui. Le ciel dégage une lumière orangée incroyable, et les quelques nuages noirs derrière les explorateurs finissent de donner une teinte mystique à ce tableau. C’est dans ce genre d’instants uniques que je me rends compte de ma chance – et que Paris 18ème me parait à des années lumières :p

Après une soirée à l’image de celle de la veille, avec encore plus de copains et de bières, et nous être tristement séparés d’Emilie et Simon, nous nous rendons à l’endroit où se tenait la cérémonie de l’homme oiseau, sorte d’élection présidentielle à la sauce Rapa Nui pendant les premiers siècles après Jésus Christ. Des représentants de chaque clan, sautaient à la mer depuis une falaise près du volcan et nageaient à l’aide d’une embarcation sommaire faite de roseaux (ancêtre du body board) jusqu’à un îlot où chaque participant se postait auprès d’un nid de sterne. La volonté du dieu Make-make se manifestait par l’ordre de ponte des œufs : le premier qui voyait pondre la femelle qu’il avait choisi, devait ramener l’œuf sur l,île et l’« homme oiseau »  était, pour un an, l’arbitre des conflits entre clans. A ce titre, il était neutre et sacré et gagnait accessoirement la vierge ayant gagné le concours des folles et non claustrophobes de la grotte :). Il faut savoir que la falaise est très abrupte et que l’îlot en question est assez loin des côtes. J’ai même du mal à imaginer comment tous ne mouraient pas avant d’avoir mis un pied dans l’eau. Le panorama est superbe, tout comme le cratère du volcan, qui ressemble à un globe en miniature, de par la végétation qui pousse dans le lac. Manuel, qui est de nouveau notre guide, nous fait découvrir de nouvelles grottes, et nous finissons la journée par un spectacle de danse traditionnel, coloré et impressionnant.

Synthèse d’histoire et de culture Rapa Nui en trois paragraphes

Les monumentales et intrigantes statues auraient été construites entre le XIIIème et le XVIIème siècle, dans un but de protection des différents clans de l’île. En effet, en reproduisant dans la pierre les chefs les plus importants après leur mort, les Rapa nui en appelaient à une puissance spirituelle  (le « mana », terme que l’on retrouve aussi en Polynésie et en Nouvelle Zélande) pour protéger et fédérer tous ceux qui feraient face aux statues. Cette soif de protection divine – et donc de pouvoir- poussa les habitants à une fièvre constructrice, qui aboutit, en quelques siècles à l’épuisement des ressources de l’île et à une guerre entre clans. Pensant que le « mana » s’épuisait en même temps que les ressources, les habitants se mirent alors à renverser les Moai des clans adverses pour les fragiliser (puisque la protection provient du regard du Moai sur les habitants, s’il est face contre terre – paix à son âme- il ne regarde plus rien du tout, le clan n’est alors plus protégé, et le clan à l’origine du méfait gagne la part de protection et de force ainsi évaporée – c’est mathématique) et c’est pourquoi aujourd’hui, seule une trentaine de Moais, parmi le millier que compte l’ile de Pâques, sont debout.

Pourquoi l’île de Pâques? Parce que le premier navigateur européen a avoir foulé son sol, l’a fait un dimanche de Pâques, en 1722. L’histoire de l’île est assez passionnante et chaotique, d’abord peuplée par les polynésiens (les véritables Rapa Nui), elle devient très vite l’objet des convoitises européennes et sud-américaines. Le Pérou y verra même une source d’esclaves, déportera plusieurs milliers de personnes et laissera un territoire exsangue, ne comptant plus qu’une centaine d’habitants à la fin du XIXème siècle. De domination en domination, de catastrophe démographique en catastrophe démographique, l’île finira par être annexée par le Chili en 1888.

Pendant notre séjour, il y avait un conflit ouvert entre les Rapa Nui et le gouvernement chilien à propos de l’utilisation des recettes du tourisme. En effet, à l’heure actuelle, les droits d’entrée au parc ne sont que peu réinvestis dans l’économie locale; ce qui crée un sentiment d’injustice et de frustration chez les iliens. Pas mal de « barrages »  ont donc été improvisés sur la route menant aux statues en contestation, où l’on laisse passer les touristes un peu à la tête du client (il faut croire qu’on a une très bonne tête), et les droits d’entrée ont été temporairement suspendus. Mais l’arbre cache la foret: derrière ce conflit relatif à une inégale distribution des ressources, il y a un clair et profond sentiment rapa nui de non appartenance au Chili, ainsi que des velléités indépendantistes. De par leur origine, leur culture, les habitants de l’ile de Pâques se sentent beaucoup plus polynésiens que latino-américains. Et trois jours nous ont suffi pour nous rendre compte à quel point l’île est effectivement un OVNI latino, où les mots qu’on a appris en Tahiti nous ont servi, où le monoi et les couronnes de fleurs sont vendues partout et où il fait meilleur être française que chilienne.

 

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Bons baisers de Polynésie

Nous sommes le 1er mai, il est 17h quand nous quittons – un peu tristement- Auckland.

Nous sommes le 1er mai, il est minuit quand nous arrivons –très chaudement- à Papeete, soit dix sept heures avant d’être parties.

Un bond en arrière de 22h, un premier mai sans fin, une terre francophone et française après huit mois de baroudage, des paysages carte postale et une nouvelle passion pour les fleurs. Retour sur une semaine tahitienne bien remplie.

L’ile de Tahiti, entre lagons, tatouages, surfeurs et embouteillages

Vai Hi, l’une des meilleures amies de Marie, est d’origine tahitienne et n’ayant pu venir nous rejoindre, elle nous a mis en contact avec sa famille. Notre bonne étoile veut que l’on soit dans le même vol que son père, Olivier, avec qui on fait connaissance dès Auckland. A l’arrivée à Papeete, nous accueillent une chaleur écrasante malgré l’heure avancée de la nuit, ainsi qu’un petit groupe musical, qui n’attend plus que nous pour pouvoir aller se coucher. En revanche, aucun collier de fleur ne semble disposé à vouloir venir se pendre à notre cou, contrairement à ce qu’on imaginait comme une tradition indérogeable. Restrictions budgétaires obligent, cela fait quelques années que les touristes n’y ont plus droit. Sur la route qui nous amène à la maison, je regarde défiler les panneaux en français, les supermarchés Carrefour et Casino et les voitures de la police nationale, comme je le faisais, émerveillée, face aux temples en Asie :p Et le lendemain, je suis encore plus émerveillée en découvrant, au réveil, que l’endroit où je loge a les pieds dans un lagon turquoise et la tête dans les cocotiers.

Nous passons les deux premiers jours en compagnie d’Olivier et de ses adorables femme et enfants, à barboter dans une eau incroyablement transparente et à faire le tour de l’ile. 120 km de route longeant la mer, et au centre des collines envahies par une végétation luxuriante, colorée et odoriférante. Tipaniers (connus comme les frangipaniers de Tahiti), bougainvilliers, gardénias, tiaré, oiseaux du paradis ; à chaque jour sa leçon de botanique pour nous pauvres néophytes. Il n’y a qu’une seule route principale reliant Papeete, la ville principales, aux autres « agglomérations » (qui ne dépassent pour la plupart les quelques milliers d’habitants) de l’ile, si bien que dès 5h du matin, une file géante de voitures roule au pas, avec à leurs bords, des tahitiens qui, comme Olivier, pestent certainement sur l’immobilisme d’autorités politiques locales corrompues et inefficaces. Et pour quiconque voudrait s’aventurer dans le centre de l’ile, il lui faut passer par une agence organisant des tours en 4×4, puisqu’il n’y a aucune route goudronnée. Les tarifs à trois chiffres en francs pacifiques de tous les biens et services ayant eu raison de notre budget dès les premières quarante huit heures, nous nous contenterons de regarder les brochures, de même que pour une éventuelle virée dans d’ autres archipels de la Polynésie française. Cette dernière est en effet constituée de cinq archipels, et Tahiti n’est qu’une goutte parmi 120 iles et atolls, incluant ceux dont la seule évocation prête eu rêve (Bora Bora, les marquises…). Sauf que pour se rendre dans les îles des rêves et des magazines narguant les métropolitains à coups de photos de bungalows en pilotis au milieu d’une eau bleue fluo, il faut parfois faire plus de 3h d’avion depuis Papeete et payer plusieurs milliers d’euros pour un court séjour. Je garde donc cela pour ma lune de miel avec le milliardaire qui sera mon époux (et qui ne le sait pas encore).

Le dimanche matin, Timeri, la mère de Vai Hi, et Georges, son beau père, viennent nous chercher à 7h pour nous emmener au marché. Loin d’être les premiers, nous nous retrouvons au milieu d’une foule dense de locaux sur le qui vive depuis 5h, en quête des ingrédients nécessaires à la préparation du repas/banquet du midi. Sur les étals, avec les poissons perroquet multicolores, nous avons un aperçu de ce qui nous attendra à Moorea. Et nous sourions en passant une première fois devant des couronnes de fleurs, avant de nous retrouver, une heure plus tard, avec deux énormes spécimens sur la tête. Loin d’être un apparat à touristes, c’est ici un accessoire que toutes les « vahinés » (terme qui désigne les femmes en tahitien ; autant dire qu’on se sent jolies et flattées la première fois que l’on voit cela sur un écriteau en allant aux toilettes) portent, tant pour aller faire leurs courses que pour diner au restaurant ou sortir dans un bar. Ce qui est étonnant, c’est que la couronne rallie toutes les générations, de l’adolescente à la grand-mère et que même les métropolitaines ne sont pas dévisagées avec ça sur la tête (quand bien même elles l’aiment tellement qu’elles la gardent un peu fanée, au grand damne des ylang ylang qui commencent clairement à faire la tronche :p). Le port de la couronne est agréable mais un peu enivrant et on a parfois l’impression, le soir venu, d’avoir passé sa journée à Sephora alors qu’on a seulement marché dans la rue ou regardé la télévision. Le soir, on la range sagement dans le bac à légumes du frigo et on est impatient de la retrouver le matin au réveil, comme un enfant sortant de sa chambre un 25 décembre.

Quoiqu’il en soit, avant de me perdre dans des considérations passionnées au sujet des couronnes de fleurs, j’en étais au marché et à la préparation du « ma’a tahiti ». Alors que j’observe Timeri qui remplit frénétiquement son cabas comme si elle devait préparer une semaine de repas pour cent militaires, je tente de retenir le nom de tous les légumes et tubercules qui s’y accumulent. Puis c’est l’heure du cours de cuisine tahitienne,et du banquet au cours duquel nous nous délectons de poisson cru à la noix de coco, de potée de porc au chou, de patates et bananes sous toutes leurs variétés et coutures, de manioc et fruit de l’arbre à pain, le tout arrosé d’Hinano, la bière locale que nous avons déjà adoptée, tant pour son goût que pour son logo : une tahitienne fleurie des pieds à la tête, assise en tailleur (logo que j’aime presqu’autant que ma couronne réfrigérée).

L’autre hobbie du tahitien le dimanche c’est le surf. Là aussi, ce sport unit les cheveux blonds les cheveux gris (vivement que mon tour du monde se termine, je me mets à citer du Sardou dans mon blog) et la qualité des vagues de l’ile en fait un spot internationalement fréquenté par les plus grands surfeurs professionnels. Timeri, Georges et Olivier le pratiquent ou l’ont pratiqué pendant de longues années et c’est comme cela que je me retrouve paumée dans une conversation d’un autre monde, parlant de « rollers », de « cut back » et de « tubes ». Ma seule expérience en la matière, c’était en stage UCPA il y a quinze ans, où au bout d’une semaine, j’arrivais laborieusement à tenir quelques secondes debout sur la planche. Je tombe donc en complète admiration devant ces « tane » (hommes) et « vahine » (femmes, pour ceux qui ont suivi) qui semblent flotter sur l’eau avant de disparaître sous des creux de plusieurs mètres. D’autant plus qu’ils ont une carrure à la hauteur des figures qu’ils réalisent et ont presque tous de magnifiques tatouages, autre pratique polynésienne répandue. Inutile de dire que pendant tout mon séjour tahitien, je parle à Marie de me mettre au surf et me faire tatouer, et que je finirai par me convaincre que le footing c’est bien aussi et que de toute façon d’ici dix ans, j’en aurai déjà marre de cohabiter avec une fleur ou un symbole sur mon avant bras.

 

Mordue par une raie à Moorea

Moorea est une ile de l’Archipel de la société, située à une vingtaine de kilomètres de Tahiti. Elle est deux fois plus petite que sa consoeur et a la forme d’une patte de dinosaure. Olivier étant en congés pour quelques jours, il nous y accompagne et nous prenons l’un des premiers ferrys, à 7h. Entre la chaleur, le soleil matinal et le bruit des vagues, il est de toute façon difficile ici de dormir après 6h le matin (triste sort que celui des voyageurs en Polynésie). A peine débarqués, on monte sur un autre bateau, celui d’Effara, ami d’Olivier, pour une excursion en mer de plusieurs heures. Le temps est superbe et nous permet d’apprécier la couleur des lagons, encore plus éclatante que sur les côtes tahitiennes. Rejoignant un bateau de plongeurs un peu plus au large, Effara se met à discourir sur les requins et ce que l’on prend pour une blague (il n’a pas arrêté d’en faire jusqu’alors) est en fait vrai et on se retrouve assez rapidement entourés de petites nageoires noires. A ce moment, tout le monde met ses palmes et saute joyeusement à l’eau et avec Marie de nous regarder, médusées, avant de rejoindre le groupe. Les requins à pointes noires ont beau être relativement petits et dits inoffensifs pour l’être humain, je ne peux m’empêcher de battre des pieds et des mains comme une personne proche de la noyade lorsqu’une des bêtes franchit ce que j’ai défini comme mon périmètre de sécurité. Bientôt, ils sont une vingtaine à nager autour de nous et c’est assez incroyable comme sensation. En remontant sur le bateau, tout le monde sourit bêtement et regrette d’avoir toujours considéré les appareils photos allant dans l’eau comme des gadgets inutiles.

Puis c’est l’heure d’aller rendre visite aux raies, en emportant derrière nous, sans le savoir, une partie du groupe des gentils requins. Effara connaît tellement bien les lagons et ses habitants qu’il a même apprivoisé un petit groupe de raies et leur a donné des prénoms. Stéphanie et Justine étant les plus sociables, elles viennent se frotter contre nous et c’est assez étrange. On les caresse comme des animaux domestiques et l’amitié raies-touristes est presque celée jusqu’à ce que j’aie le malheur de laisser tomber ma main au dessous de la surface et que Stéphanie (certainement jalouse du lien particulier entre « Justines ») en profite pour croquer quelques une de mes phalanges. Plus de peur que de mal. Je remercie le dieu marin de ne pas avoir fait naitre Stéphanie requin…

Dans les lagons autour de Moorea, il y a pléthore de coraux, et partant, une faune aquatique diversifiée. Suivis à nouveau par quelques requins et raies (quelques heures d’excursions en plus et notre bateau pourrait être renommé L’arche de Noé), on explore avec masques et tubas les fonds marins et y croisons des poissons perroquets, concombres de mer, oursins, autres poissons oranges aux contours des yeux bleu pétrole, qui semblent tout droit sortis d’un dessin animé et qui jouent à cache cache avec nous. On part ensuite à la recherche de dauphins, que nous ne trouverons malheureusement pas. On se console avec l’observation d’un surfeur jouant avec d’énormes vagues, avant de rater un coucher de soleil pourtant prometteur et d’admirer une nature encore plus sauvage et préservée qu’à Tahiti.

 

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Mes adieux à la Nouvelle-Zélande dans l’extrême nord

Au programme des derniers jours : cours d’histoire et bain de culture maorie

Alors que parents et frère viennent de partir pour 456789 heures d’avion et que Marie coule des jours paisibles dans l’île du sud, je prends la route pour le « far north », le bout du bout de l’ile du nord. Cette région est boudée par les touristes étrangers, et seuls 20% d’entre eux s’y aventurent (donnée petit futé = véracité hautement contestable). Non pas qu’elle soit infestée de maoris à machettes et serpents venimeux ; seulement elle est éloignée des autres principales attractions du pays et sa visite implique de revenir sur ses pas, le long de routes pas connues pour être les mieux entretenues du pays.

Ayant laissé Starkiwi aux mains de Marie qui s’acharne à essayer de lui trouver un acheteur, je loue pour quelques jours une voiture « économique », comprendre rouillée et cabossée et émettant des bruits suspicieux qui me font, au début, m’arrêter toutes les vingt minutes, ou monter le son de la radio, au choix. Destination Russell, siège de la plus ancienne colonie européenne et capitale du pays jusqu’en 1865. En théorie, selon ma carte d’un mètre carré (qui se replie en une demi heure seulement) et mes calculs savants, je devrais y arriver en quelques heures. En pratique, je loupe magistralement l’embranchement et me retrouve cinq heures plus tard, sur une route de terre pendant des kilomètres, en ne croisant aucune âme qui vive. Alors que la nuit tombe, j’entre enfin dans ce qui était au début du 19ème siècle un lieu de débauche pour les colons, où l’alcool coulait à flots, l’ivresse déliait les gâchettes et les mœurs, à tel point que plus aucun marchand n’osait s’y aventurer et que la Couronne Britannique dut intervenir à plusieurs reprises. Aujourd’hui, quelques agents de voyage et tenanciers d’hôtels ont remplacé les brigands et ce gros bourg est bien paisible. Je cherche désespérément une auberge, avec l’aide d’une gentille maorie qui n’avait rien demandé à personne mais qui s’entête à retrouver le propriétaire du seul « backpackers » de la ville. Moult coups de fils infructueux plus tard (ledit propriétaire est certainement en train de boire des bières en ce long week-end de commémoration de l’ANZAC), elle me conseille de prendre le ferry pour rejoindre Pahia, ville de l’autre coté de la « baie des iles », qui se veut plus jeune et touristique. A peine embarquée in extremis sur un tout petit ferry qui ne peut contenir que quelques véhicules, celui-ci part et je passe la traversée à me demander à quel moment l’on va se renverser. C’est maintenant sérieusement la tempête et je passe ma première soirée en solo dans une auberge quasi déserte, à regarder un film coréen avec un grec qui me parle méditation.

Le lendemain, c’est sous un déluge persistant que j’entame la visite du « Whaitangi Treaty grounds », lieu où a été signé l’accord historique entre chefs maoris et Couronne Britannique, berceau en quelque sorte de la nation néo-zélandaise moderne. D’une manière générale, cette région nord du pays est historiquement importante puisque c’est là que Kupe, célèbre navigateur polynésien, découvre officiellement le territoire en 925, et que des décennies plus tard, les européens y débarqueront lors des premières missions d’exploration. Je me laisse convaincre pour prendre la visite guidée malgré mes doutes sur ma capacité à en comprendre l’intégralité (il va sans dire que l’accent dans cette partie du pays est l’équivalent anglais du chti français). Evidemment, je suis un peu larguée et quand je comprends enfin que mon guide parle de « british » et non de « bush » (ça me semblait étrange aussi que l’on me parle d’anciens présidents américains ou de la savane dans un cours accéléré de colonisation britannique!), il est complètement passé à autre chose et explique maintenant comment les maoris construisaient des canoës de guerre. Mon guide est maori et arbore fièrement son lien de sang avec les protagonistes de la signature du traité quelques 175 ans plus tôt. Ce traité, qui était un grand succès pour la Couronne y ayant vu le moyen de légitimer sa présence sur l’ile et de faire accepter officiellement le mode de gouvernance britannique aux maoris; est en revanche plus contesté par ces derniers. En effet, les maoris se sont, dès lors, sentis lésés et dépossédés de leur terre et souveraineté sur leur territoire, d’autant plus que les versions anglaise et maorie qui ont été signées diffèrent sensiblement. Mes efforts de concentration intense paient et je finis par ne plus être la dernière à rire aux blagues de notre guide, refilant le bonnet d’âne à deux autres français. Je me serais bien passée du folklore du traditionnel « haka » qui clôt la visite mais je dois dire que je suis assez subjuguée par la capacité des danseurs déguisés en guerriers à révulser leurs yeux et tirer la langue. Même mes plus belles grimaces face à l’appareil photo ne donnent pas un résultat aussi amusant 🙂

Le soleil brille à nouveau et je continue ma route vers la pointe de l’ile, ne manquant pas de faire un grand détour pour aller voir la plus ancienne maison de Nouvelle-Zélande. Quelle n’est pas ma déception à l’arrivée. Alors pour me consoler, je me délecte du spectacle d’un groupe de chinois qui menace cette pauvre maison de pierres de leurs flashs et téléobjectifs. Il ne s’agit que d’une petite maison qui ressemble à celle de ma grand mère en Normandie. Pas de quoi en faire des tonnes et encore moins payer 10 dollars pour en visiter l’étage.  Je passe la nuit dans une auberge en bord de mer, perdue au milieu de nulle part. Elle m’offre un spectaculaire coucher de soleil et quelques compagnons thaïlandais, qui me proposent, à 7h du matin, de partager leur petit déjeuner composé de hamburgers, steaks, épinards et œufs (ouf, mon « poissontarisme » a parfois du bon !).

Au bout du bout de l’ile du nord, il y a le Cape Reinga, terre maorie sacrée, qui serait le dernier lieu visité par les esprits après la mort, avant de partir pour une vie éternelle ailleurs, dans l’au delà, ou en Australie par mauvais temps :p. Peu de personnes s’y rendent, kiwis et touristes confondus et en traversant les paysages toujours aussi verts mais de plus en plus déserts, écoutant sans rien comprendre, la radio en maori (la seule que je capte), Auckland me paraît tellement loin ! Outre être un endroit chargé de symboles, le Cap Reinga est aussi celui où océan pacifique et mer de Tasmanie se rejoignent, le premier représentant, dans la légende, la force de l’homme et la seconde, la douceur de la femme. Depuis le phare qui surplombe le cap, on assiste effectivement au spectacle magique des vagues en sens contraires qui se heurtent, formant, avec fracas, une écume épaisse. Alors que je suis en train de lire un panneau sur les légendes maoris autour des sources, que le ciel est bleu à perte de vue et qu’il n’y a qu’un nuage ridiculement petit au dessus de moi, des trombes d’eau se mettent soudain à me tomber sur la tête. Ma spiritualité comprend qu’elle doit y voir un signe; mais elle est trop ensommeillée en ces heures matinales pour en saisir le sens. Et mon Kway oublié dans la voiture, lui, glousse sans vergogne.

J’ai beaucoup de mal à décoller et flâne pendant un long moment le long de la côte, avant que les premiers touristes ne viennent s’immiscer dans la grande conversation que j’ai avec le phare (voyagez seul/e quelques jours, vous deviendrez fou/folle). Sur le parking, je croise un vieux monsieur maori au visage entièrement tatoué, sortant du coffre de sa voiture, des bâtons au bout desquels flottent des rubans. Je me risque à lui demander, dans mon plus bel et respectueux anglais, ce qu’il compte en faire, mais je ne comprends malheureusement que quelques bribes de sa réponse. Trop décousues pour reconstituer une histoire qui tienne debout, je m’amuse à en inventer une, sur le chemin du retour, avant de m’arrêter marcher un moment dans les dunes géantes de Te Paki. Après la Bretagne et le pays Basque, la Nouvelle-Zélande prend cette fois des airs de Mongolie ou d’Afrique de l’ouest. Du sable à perte de vue sur plusieurs centaines de mètres ; je passe quelques collines, ralentie par le vent qui me fouette le visage et surplombe alors la mer de Tasmanie et « ninety mile beach », une plage bordant toute la côte ouest, baptisée ainsi du fait de sa longueur. Beaucoup de personnes parcourent cette plage en voiture et le décrivent comme une expérience inoubliable. Cependant, vu ma compréhension avérée du fonctionnement des marées et ma maitrise des manœuvres automobiles dans l’éventualité où je me retrouverais ensablée, je choisis sagement de prendre la route goudronnée qui offre, elle aussi, de bien jolis panoramas.

Ces quelques jours dans le grand nord ont été plus dépaysants que les deux mois précédents passés dans le pays, peut être parce que j’étais seule et que ça ne m’arrive pas souvent, ou parce que c’est une partie du territoire plus atypique, plus maorie, plus pauvre sous certains aspects, et beaucoup moins touristique c’est incontestable.

 

Bye bye Kiwiland !

C’est avec une pointe de tristesse que je quitte aujourd’hui la Nouvelle Zélande pour de nouvelles aventures polynésiennes. Bien que je n’aie été des plus loquaces sur la toile au cours des onze semaines passées ici, ce pays vient sans conteste se classer parmi mes coups de cœur du voyage.

La Nouvelle- Zélande, c’est des paysages grandioses et incroyablement variés à chaque virage, c’est des volcans, des glaciers, des plages de sable blanc et des mers turquoises qui cohabitent dans le même petit territoire, c’est des moutons, des moutons et des moutons qui broutent une herbe brillante, laquelle semble ne pas s’en offusquer et continuer de briller, c’est des colonies de vaches qui sont copines avec les moutons et qui attendent de voir passer les trains, c’est des décors de cinéma où les effets spéciaux semblent ne pas avoir été créés en studio mais exister à l’état naturel, c’est des sauts à l’élastique, en parachute, du parapente, des bateaux qui frôlent à toute vitesse les parois des canyons et font des 360 degrés, vous laissant trempés mais ravis, c’est Chloé, Julien, Sandi, Marie, Lisa et Stephanie avec lesquels on a partagé un paquet de fous rires, nuits en camping et cris d’admiration. C’est les kiwis (les oiseaux) qu’on n’a pas vus. C’est les généreux rayons de vins des supermarchés qui m’avaient manqué. C’est ma famille qui a parcouru des milliers de kilomètres pour venir me voir. C’est un monde de bisounours où l’on ressent un sentiment de sécurité et de sérénité indescriptible. C’est une Justine plus optimiste, plus anglophone et moins autophobe que vous retrouverez en rentrant.

Et puis, surtout, c’est les kiwis (pas les oiseaux), qui sont un modèle de gentillesse, de générosité et de bienveillance que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Des gens qui vous ouvrent leur porte, vous offrent un toit, vous invitent à diner et se plient en quatre pour vous, sans même vous connaître. Des employés de stations service qui quittent leur poste pendant vingt minutes et ne vous quittent pas avant de vous avoir remis sur le bon chemin. Des conducteurs de bus qui vous demandent si vous allez bien aujourd’hui. Des sourires, beaucoup de sourires. Des « amazing », « sweet », « lovely » qui fusent sans cesse. Des ouvriers de voirie qui vous font de grands bonjour quand vous passez à côté d’eux. Des vendeurs qui vous courent après dans la rue si vous oubliez votre monnaie. Bref, des gens en or. Alors certes, La Nouvelle Zelande se mérite, vous y laisserez beaucoup de patience perdue en heures d’avion et d’escale, beaucoup de dollars de votre portefeuille dans des îles tellement isolées du reste du monde que tout y est hors de prix, mais c’est de loin l’un des plus beaux investissements touristiques, que vous ne regretterez pas  <3