Yves Aubin de La Messuzière, un ambassadeur dans la tourmente

Diplomate français, expert du monde arabe, Yves Aubin de La Messuzière revient dans son ouvrage Profession diplomate sur sa carrière et les mutations du métier d’ambassadeur au cours des dernières décennies. 

Pour vous, l’ambassadeur d’aujourd’hui est « dans la tourmente». Aurait-t-il perdu son pouvoir de négociation, pourtant au cœur de sa mission ? 

Yves Aubin de La Messuzière : Le pouvoir des diplomates dépend étroitement des terrains d’action mais aussi de la dynamique insufflée au sommet de l’Etat. Jacques Chirac par exemple, appréciait beaucoup les ambassadeurs et les écoutait, ce qui n’était pas le cas de Nicolas Sarkozy, qui leur portait un certain mépris, considérant qu’ils étaient des exécutants. Aujourd’hui, il y a encore beaucoup de préjugés et d’ignorance sur le métier d’ambassadeur parmi les Français. Je me rappelle toujours d’une réflexion de Laurent Fabius : « Si vous ne donnez pas la priorité à l’économie, vous finirez par ressembler au Marquis de Norpois ». Il évoquait ce diplomate à la tasse de thé, au langage désuet et déblatérant des monceaux de sottises, personnage sorti d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust.  Image que se font beaucoup de Français d’un ambassadeur. Or, son rôle de négociateur est bien réel, surtout dans les situations de crise et de grande complexité.

Lorsque j’étais à Bagdad comme chargé des intérêts français – il n’y avait pas de représentation diplomatique à l’époque – je suis devenu un spécialiste des armes de destruction massive. Je suivais le travail des inspecteurs, ainsi que les questions d’acheminement de l’aide humanitaire, dans un pays sous embargo. A l’époque, il ne se passait pas un jour dans l’enceinte onusienne sans un débat sur l’une de ces deux questions. J’étais un acteur privilégié de la négociation, amenant Tarek Aziz et Sadam Hussein à accepter la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité, les persuadant que c’était dans leur intérêt d’ouvrir les palais présidentiels au contrôle des inspecteurs. Quelques années plus tard, c’est à nouveau les diplomates qui, en amont du célèbre discours de Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU, ont fait un travail formidable auprès des membres du conseil de sécurité pour s’opposer au projet de résolution américano-britannique donnant l’aval à une intervention militaire en Irak. 

Vous évoquez la « diplomatie du téléphone» qui peut marginaliser les diplomates. Expliquez-nous. 

On observe depuis plusieurs décennies déjà que des situations de crise peuvent se résoudre par un coup de fil entre ministres et chefs d’Etat. Ces derniers sont aussi beaucoup plus mobiles. Emmanuel Macron a déjà presque fait le tour du monde, comme François Hollande l’avait fait avant lui. L’ambassadeur est souvent confronté à l’influence de la DGSE, du ministère de la défense, de Bercy et même de réseaux politico-financiers sur la diplomatie. C’était beaucoup le cas au moment de la Françafrique, les ambassadeurs du continent pouvaient être marginalisés. Pour autant sur le terrain, quand il s’agit de protéger les communautés françaises, d’obtenir des informations et échanger avec la société civile locale, l’ambassadeur est en première ligne. J’en ai fait l’expérience au Tchad. 

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Vents contraires sur l’éolien occitan

Le développement de l’industrie éolienne confronté à des protecteurs de la nature inquiets

L’Occitanie voit la transition énergétique en grand. La région ambitionne de devenir la première d’Europe à couvrir 100% de ses besoins énergétiques par la production locale d’énergies renouvelables à l’horizon 2050. Si le territoire, venté et ensoleillé, est particulièrement bien loti, relever le défi n’est pas une mince affaire. L’énergie éolienne couvre aujourd’hui l’équivalent de 8,5% de la consommation régionale. Avec le développement actuel, l’objectif -multiplier par 5 la production- serait ainsi atteint en 2140 !

Alors que les acteurs de la filière sont bien décidés à carburer, la valse des suspensions et annulations enraye la machine. « Il faudrait une levée des contraintes, une simplification des procédures administratives et relancer l’implication des services de l’Etat » analyse Mellyn Massebiau, déléguée régionale Occitanie de France Energie Eolienne. Compliqué alors qu’un vent de fronde souffle sur la filière.

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Renaud Egreteau : l’histoire politique birmane expliquée de A à Z

Renaud Egreteau Birmanie
© UEC August 2015

Au royaume de la recherche universitaire française en Asie du Sud-Est, Renaud Egreteau fait parfois figure d’électron libre.  Son analyse critique des mouvements démocratiques birmans, dont la NLD, lui a également valu les foudres d’une organisation de défense des droits de l’Homme ayant pignon sur rue. Pourtant, ce jeune chercheur français est l’un des rares à étudier en profondeur ce qui se joue actuellement à l’intérieur des institutions birmanes à l’école de la démocratie. Le tout avec une pédagogie déconcertante pour des non initiés s’étant parfois cassé le nez sur des ouvrages difficiles d’accès.

Tout d’abord, revenons au commencement : votre rencontre avec la Birmanie. D’où vient votre intérêt pour ce pays qui occupera une place centrale dans votre vie de chercheur ?

J’ai découvert l’Asie pendant mon enfance, grâce à plusieurs voyages dans la région : Chine à la fin des années 1980, Japon, Sri Lanka, Inde, et Thaïlande au début des années 1990. Lorsque j’ai entamé mes études supérieures à la fin des années 1990, j’ai cherché à étoffer mes liens avec l’Asie et entamé à Paris un cycle à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Je me suis d’abord tourné vers l’Inde et sa langue majoritaire, l’Hindi. Puis, alors que je poursuivais mon cursus universitaire à Sciences Po Paris, une discussion avec l’enseignant qui allait devenir mon directeur de thèse, m’orienta vers l’étude des relations diplomatiques entre l’Inde et la Birmanie au tournant des années 2000. J’ai ainsi commencé l’exploration des territoires birmans à partir du sous-continent indien auquel la Birmanie doit tant de ses institutions politiques et traditions culturelles ou religieuses, et non de la Thaïlande et l’Asie du Sud-est, à l’instar de beaucoup de mes collègues. Depuis, tant mon parcours professionnel que personnel gravite autour de ce pays. 

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Des compliments en classe et des bulletins comme jamais !

Dans les Hauts-de-Seine, nous avons mis nos pas dans ceux de Jean-Baptiste de La Salle, le fondateur des frères des Écoles chrétiennes qui, dès le XVIIe siècle, a semé un réseau éducatif des plus vivaces

« On leur donne de l’amour et elles poussent. Elles ne râlent pas,
ne polluent pas. » Assise dans la serre pédagogique de l’ensemble scolaire La Salle, à Igny (Hautsde-Seine), Clara chouchoute géraniums, framboises et surfinias blancs. Mains rougies par la terre, regard bleu perçant.


L’élève en première année de bac professionnel, mention horticulture, a pas mal butiné avant de se poser chez les frères des Ecoles chrétiennes. Aujourd’hui, elle apprécie de pouvoir étudier dans un cadre privilégié. « On n’est pas considérés comme des petits élèves à qui il faut bourrer le crâne. Les professeurs ne nous prennent pas de haut et ne sont pas avares en compliments. Je n’avais jamais eu un bulletin pareil », confie-t-elle en souriant.

« Nous avons beaucoup d’élèves en difficultés scolaires, qui ont des a priori négatifs sur l’Éducation nationale, précise Julien Martin, formateur en aménagement paysager. Quand on leur dit que ce qu’ils font est bien, ils sont souvent étonnés. On essaie vraiment de les revaloriser, de leur redonner goût à l’apprentissage ».

Lire la suite de l’article ci-dessous (La Vie du 17/10/2019)

Qui suis-je ?

Justine Hugues journaliste

Ancienne humanitaire, j’ai passé près de 10 ans années aux côtés d’ONG (ACTED, Action Contre la Faim, Croix-Rouge française), des Nations-Unies et du ministère de l’Europe et des affaires étrangères sur le sous continent latino caribéen (Mexique, Nicaragua, République dominicaine) et en Birmanie.

Reconvertie en journaliste, j’ai collaboré près de trois ans avec lepetitjournal.com, média des Français et francophones de l’étranger, traitant de problématiques liées à la mobilité internationale, la représentation politique des Français de l’étranger, le tourisme et l’immigration.

Aujourd’hui indépendante, je me passionne pour les problématiques de développement, inégalités, migrations et justice sociale. Je veux documenter les alternatives à un modèle social et environnemental qui s’essouffle, aller à la rencontre de ceux qui créent le monde de demain.

Voyageuse invétérée, j’ai trainé mon sac à dos de l’ile de Pâques au Mozambique, en passant par la Jordanie, la Mongolie ou la Bolivie.

Après le chemin de l’exil, celui de l’école

Aux portes de Paris, à Saint-Denis (93), l’école Thot a mis au point un enseignement à destination des exilés, qui mêle cours de langue et accompagnement social, culturel et professionnel.

Quand je vois cette oeuvre, j’ai envie de sourire. Je la trouve douce », articule lentement Mohamad Moussa, devant une photo de La Joconde. Le Tchadien de 24 ans est arrivé à l’école Thot de Saint-Denis, il y a cinq mois, en ignorant tout de l’alphabet latin. Aujourd’hui, il copie consciencieusement ses réponses. « On ne s’en rend pas compte parce qu’on baigne dedans depuis toujours, mais notre façon d’enseigner et d’évaluer est hyper formatée. En plus de la langue, il y a tout un tas de codes à intégrer », explique Karine Richarme, professeure de français langue étrangère (FLE).

Thot, du nom de la divinité égyptienne du savoir, est l’une des rares associations d’Île-de-France à préparer les demandeurs d’asile et réfugiés aux diplômes de français, à travers des programmes intensifs et gratuits.

Lire la suite ci-dessous (article publié dans La Vie du 30/05/2019)

Justine Hugues Thot La Vie

Insolites metiers de rue

Du vieil homme qui appuie sur le bouton de votre ascenseur à longueur de journée au vendeur d’oiseaux, en passant par l’écrivain de rue ou le nettoyeur d’oreilles ; vous vous êtes certainement déjà interrogé sur le quotidien de ceux qui exercent ces métiers improbables. Accompagnée d’une infiltrée birmane en un samedi de mousson ordinaire, j’ai pris le temps de m ‘asseoir aux cotés de trois d’entre eux.

A Sule pagoda, U Kyaw Thein vous aide à maitriser votre courbe de poids
Il y a cinq ans, afin de financer les études de l’un de ses trois enfants voulant entrer dans la marie marchande, U Kyaw Thein et son épouse ont du dire adieu à la petite boutique de photocopies qu’ils avaient tenue pendant plus de trente ans. A la place ; elle se lance dans la vente de tabac /bétel alors que lui fait l’acquisition d’un pèse personne. Assis sur son minuscule tabouret en plastique, il attend désormais les clients de 6h à 16h, à deux pas de la bien connue Pagode Sule. Justement qui sont ses clients ? Des marcheurs matinaux aux touristes amusés, la gamme est variée. Mais le tarif lui, reste le même pour tous : 100 kyats, avec en prime, un grand sourire rouge sang. Smart phone en poche, et journal à la main, U Kyaw Thein est la simplicité incarnée. Il nous montre les photos de ses enfants devenus adultes et nous détaille fièrement les salaires de chacun d’entre eux. Une montagne à côté de sa maigre pitance, qui ne dépasse guère les 3000 kyats par jour. Or, malgré les remontrances de ses enfants qui, maintenant capables de l’entretenir à leur tour, voudraient le voir arrêter, U Kyaw Thein reste fidèle au poste, sauf les jours de forte pluie. Ici, dans la rue, il a son monde : l’officier de police qui recharge son téléphone, le va et vient incessant des bus bruyants, et les « joggeurs » birmans. Tout cela vaut bien mieux que « s’ennuyer » tout seul à la maison.

Créer vos invitations de mariage sur Merchant Street avec un ancien militaire

Troquer son uniforme de soldat pour une machine à écrire ; tel est le choix qu’ U Kyaw Win a fait il y a vingt ans. Depuis, il est l’un des quelques écrivains de rue qui subsistent encore dans le centre ville, malgré le développement récent des cyber cafés et l’arrivée des PC dans grand nombre de bureaux. Jetez un œil à votre bail locatif ; il a très certainement été écrit par U Kyaw Win ou l’un de ses compères. Un fond aux motifs violets et aux fiers « chinthe » (créatures divines aux airs de simili lions qui trônent à l’entrée des pagodes au Myanmar), 5 articles sur deux pages, lesquelles auront couté environ 5,000 kyats à votre agent immobilier. Accrochés au bureau, des contrats en anglais et chinois. Certainement pour appâter le client car la machine, véritable relique, ne sait imprimer autre chose que des caractères birmans. U Kyaw Win partage sa machine à écrire avec sa jeune voisine Ei Mon Khine, quand bien même les clients ne se bousculent au portillon. 10 minutes par document, environ 3 dois par jour ; la tranquillité de leur métier n’a pas l’air de les déranger. Vers 16h, il sera temps de mettre leur matériel à l’abri dans une « vraie » boutique d’un commerçant attenant, avant de recommencer le lendemain leur besogne d’écrivain public.

Bloqués dans les embouteillages du centre ville ? Faites une pédicure express sous le pont de Pansodan
Alors que vos amis paient des fortunes pour se faire une beauté dans les Instituts de l’Hexagone, vous pouvez vous faire masser et couper les ongles des pieds pour moins d’un dollar. Il suffit pour ce faire de vous rendre sous le pont de Pansodan Street, tout près de « Ruby mart » et vous n’aurez que l’embarras du choix. Une dizaine de « nettoyeurs d’oreilles » et autres « cureurs de pieds », hommes et femmes, s’attèlent à la tâche et aucune place n’est libre en ce samedi après midi. Ma Sint, 48 ans, exerce le métier depuis qu’elle en a 14. Une vieille de la vieille qui répond avec enthousiasme à nos questions, en gardant néanmoins un œil attentif au pied de son client. Cette birmane énergique et mère de quatre enfants a noué des liens étroits avec un grand nombre de ses clients. Ici, sous le pont, elle est connue comme le loup blanc et elle est intarissable sur les différentes facettes de son métier. Certaines femmes font appel à ses services, quand des insectes se sont sournoisement coincés dans les oreilles de leurs enfants. Des hommes en demande de pédicure aussi, puisque la plupart se voient refuser l’accès aux salons de beauté plus classiques, lesquels sont en général exclusivement réservés à la gente féminine. Selon Ma Sint, le métier a été créé il y a plusieurs décennies déjà, par mimétisme envers l’expertise de quelques chinois. Aujourd’hui, il n’y aurait qu’un autre endroit similaire dans le centre ville : les 29ème et 30ème rues, à destination des clients musulmans. Ma Sint gagne entre 20,000 et 25,000 kyats par jour, en travaillant de 9h à 17h , sept jours sur sept. Malgré les années de labeur, elle semble ne garder que de bons souvenirs de ses journées ; l’essentiel étant pour elle que la clientèle reparte satisfaite. Cela semble être le cas de ce chauffeur de taxi qui, les ongles des pieds coupés, remonte dans sa Probox garée sous le pont, à quelques centimètres à peine du stand de Ma Sint. Elle range alors ses outils : une dizaine de limes et ciseaux, un étrange « acier-tige », (cousin du coton tige) réutilisable pour nettoyer les oreilles, beaucoup de désinfectant, aussi. Puis elle attend sereinement son prochain client, avec qui la bavarde qu’elle semble être pourra discuter famille et actualité.

Le centre-ville de Yangon héberge définitivement des activités insoupçonnées.

Virée diplomatique en terres Kachin

L’un des avantages de mon nouvel emploi, c’est que je suis parfois amenée à répondre à des questions saugrenues, lorsque par exemple l’Ambassadeur turc en Birmanie me demande s’il peut venir accompagnée de sa petite amie à la visite des camps de déplacés que j’ai récemment organisée. Ma réponse l’a certainement vexé puisqu’il a boudé le voyage. En revanche, cinq autres Diplomates ont répondu présents. Une mission passionnante.

En route pour le Kachin, enfin !

Prenez cinq Diplomates venus d’Europe et d’Oceanie et donnez leur rendez-vous à 6.30 du matin à l’aéroport de Yangon. Il y a neuf chances sur dix qu’ils tournent autour de moi sans me reconnaître, me prenant certainement pour une stagiaire, voire la fille adolescente de quelque expatrié. Heureusement que j’avais mentionné être accompagnée de ma collègue japonaise aux noms et visages très japonais, sinon je serais certainement encore en train de faire les 100 pas dans le terminal domestique. Etonnement passé (certains pensaient que j’étais un homme et d’autres que j’étais beaucoup plus âgée) et présentations faites, nous voilà en route pour Myitkyina. Deux heures de vol dans un tout petit coucou, ou je dissimule mal auprès de ma voisine danoise ma connaissance balbutiante du Kachin, puisque je n’y ai jamais mis les pieds. Cet Etat du nord de la Birmanie, frontalier avec la Chine et l’Inde, est le terrain d’un conflit entre l’armée birmane et des « guerillas » locales ; discontinu mais pour autant ravageur depuis l’indépendance du pays, en 1948. Alors que la première tente d’asseoir sa souveraineté politique, culturelle et religieuse, afin d’exploiter à loisir une région extrêmement riche en métaux, pierres précieuses et pavot (le Kachin est l’un des principaux producteurs de Jade et d’opium au niveau mondial), les adversaires réclament autonomie et, pour certains d’entre eux, de recouvrer leur indépendance perdue (avant la colonisation britannique, le Kachin était en effet un Royaume indépendant du territoire contrôle par les autorités centrales « bamar » ). Comprendre les tenants et aboutissants de ce conflit est une véritable torture intellectuelle, à cause de laquelle même ma brillante (et quasi birmane) amie Carine a fait quelques nuits et cheveux blancs 😉 L’objectif de la visite qu’organise mon employeur est de regagner l’intérêt de la communauté internationale pour cette région du pays, quand l’Arakan et le conflit qui y sévit entre minorités bouddhistes et musulmanes lui font concurrence, étant aujourd’hui solidement ancrés sous le feu des projecteurs médiatiques.

Réunion au sommet, villages désertés, camps de déplacés et karaoké : une visite haute en couleurs.

A peine débarqués, nous filons droit vers le bureau du « Chef Ministre » (le dirigeant de l’Etat Kachin), lequel a daigné nous accorder une entrevue, mais à un horaire ou nous étions encore dans le ciel ! Une salle immense, une vingtaine de fauteuils imposants et tout autant de micros et de cameraman nous accueillent tandis que nous nous alignons gentiment, en attendant que les sièges vides en face de nous se remplissent du « gratin » local. Voilà enfin le Ministre qui arrive souriant, avec quelques autres membres de son « gouvernement », qui le sont beaucoup moins. Le responsable des troupes armées porte très bien son titre ; lui et ses gallons nous fusillent du regard. Autant dire que je suis un brin stressée lorsque vient mon tour de prendre la parole, afin de remercier chaleureusement les autorités de nous avoir permis d’organiser notre visite. J’assiste ensuite pendant plus d’une demi-heure à une bel étalage de propos politiquement corrects, ou évidemment la Chine est le meilleur ami des Birmans, la paix sera bientôt conclue, grâce a l’aide bienveillante de la communauté internationale, les populations déplacées ont des conditions de vie satisfaisantes, le plan de 100 jours du nouveau gouvernement en place a fait des miracles en donnant à la population un accès à l’eau potable et à l’électricité. Et j’en passe… Mais l’entrevue n’est pas vaine pour autant, nous en repartons avec le graal en poche : le papier nous autorisant de prendre la route le lendemain, et moi de ne pas me décomposer ; en devant renvoyer les diplomates à la case départ (la scène que je me suis imaginée mille fois a été l’objet de quelques insomnies). A l’arrivée dans ma chambre d’hôtel du luxueux complexe hôtelier ou nous séjournons pour l’occasion (et qui contraste sérieusement avec ce qui nous attend par la suite), je trouve une Bible et une petite bouteille de whisky. Et je me demande alors par lequel des deux je suis censée commencer, avant de finalement renoncer. Une longue route nous attend le lendemain.
A bord de trois énormes 4×4 aux couleurs bleue et blanche des Nations- Unies, un drapeau flottant fièrement sur celui en tête de convoi, nous prenons matinalement la route pour Bhamo, seconde ville principale du Kachin située à 200 de kilomètres au sud de Myitkyina. Mon compagnon de route est le Diplomate français, excessivement sympathique et intéressant. Nous restons sans voix en traversant tout un tas de villages « fantômes », désertés depuis quelques années par les populations ayant fui le conflit. La nature y a repris ses droits et l’on entraperçoit quelques maisons couvertes par la végétation. Portes ouvertes par lesquels sont passés tant de birmans ayant tout laissé derrière eux. Ici et la, des petites églises en bois menacent de s’écrouler (le Kachin est majoritairement catholique). Malheureusement, les conditions de sécurité ne nous permettent pas de nous arrêter. A seulement quelques kilomètres de nous, des affrontements éclatent sporadiquement, et beaucoup de terrains sont minés. Portes ouvertes et blessures ouvertes ; nous en sommes les témoins amers en visitant quelques un des camps (parmi la centaine qui contient environ 100,000 personnes) ou sont « temporairement » hébergées les personnes déplacées. Tout comme je l’étais dans l’Arakan, je suis assez mal à l’aise de débarquer dans ces camps, sans rien d’autre à offrir que des sourires et mes clichés à montrer aux enfants. Nous déambulons d’abri en abri. Dans l’un d’entre eux, un nourrisson vient de naitre. 10 mètres carres ou vivent désormais trois générations… Alors, quand une des résidentes du camp se met à pleurer en prenant la parole devant l’assemblée réunie en notre « honneur », je peine à contrôler mon émotion (moi qui pleure généralement à chaudes larmes devant une série télévisée stupide ou le spectacle de mariés que je ne connais même pas !). Les enfants sont ceux qui continuent d’encourager l’espoir. Tandis que « mes » diplomates serrent quelques mains et assistent au spectacle de la chorale improvisée par des écoliers en uniforme vert et blanc, j’assiste sans me lasser à une longue partie de saute-mouton. Leur insouciance s’effondrera plus tard, quand ils réaliseront que leur destin est entre les mains de ceux qui combattent, quand bien même ils le font pour des causes qu’ils estiment juste. Un destin pour l’instant tristement compromis et je comprends soudainement l’intérêt de la bible de la veille ! Ce que nous voyons n’est malheureusement qu’un arbre minuscule, qui cache une foret de camps et villages déserts. Dans tel contexte, et malgré les efforts que déploient sans relâche les paroisses locales (acteurs humanitaires majeurs, surtout en zones contrôlées par les groupes armés ethniques ou beaucoup d’organisations internationales ne sont pas autorisées à accéder), les solutions durables semblent se trouver au bout d’un interminable tunnel. La rassurante bière « Myanmar » accompagne notre dernière soirée, que je n’aurais jamais imaginé finir en karaoké. L’occasion pour moi de découvrir qu’en plus d’être beau et intelligent, le norvégien est un excellent chanteur (pourquoi ce genre d’hommes a –t-il systématiquement une bague au doigt ? La réponse est certainement plus aisée que quand viendra la paix dans le Kachin ;).

 

Un regain d’amour pour mon pays d’adoption.

Parfois lorsqu’on est à Yangon, on a tendance à oublier que le pays est aussi beau et multi facettes. Que oui, la saison des pluies se terminera un jour, que les embouteillages n’ont jamais tué personne et qu’on peut trouver un intérêt dans tout travail, quand bien même on est comme moi, une éternelle insatisfaite. Je m’engage donc solennellement à troquer ma morosité passagère contre ces merveilleux souvenirs. Garder une dose de rires Kachin pour la boue qui vient de recouvrir ma jupe alors qu’il est 8h du matin et que j’arrive au bureau, de rizières lumineuses pour ma collègue qui ne dit jamais bonjour, de jungle incroyable pour la clim qui vient de se casser et que ma propriétaire ne juge pas bon de devoir réparer, de promenade nocturne en vélo dans Myitkyina pour mes gueules de bois. La Birmanie est un pays passionnant (et non je ne suis payée par aucune agence de voyages 😉 ).

 

182 jours plus tard

Il y a tout juste 26 semaines, je débarquais a l’aéroport Mingaladon de Yangon, mon baluchon rempli de fromages et d’expectatives.  Aujourd’hui, je me surprends à fréquenter les pagodes et y arroser mon dragon protecteur (animal associé au samedi, jour de ma naissance, dans le calendrier du zodiaque birman), pour invoquer les dieux de la chance qui me permettraient de rester au Myanmar. Il semblerait que ce pays aie chamboulé mes projets de m’installer a Santiago ou à Londres et renversé mes certitudes sur ma sortie prochaine du monde humanitaire. Ce pays m’a eu; laissez-moi vous dire pourquoi.

Deux mois de sursis…

C’est ce que j’ai obtenu en acceptant de prolonger mon contrat, après des nuits d’insomnies, des tableaux croisés dynamiques comparant les pour et les contres, et des conversations qui coupent via whatsapp, avec mes conseillers personnels restés en hexagone :). Deux mois pour trouver une alternative à cet emploi qui me rend bipolaire (dans le genre Jour 1: “mon métier est génial”, Jour 2: “mais sortez moi de là !”,  le premier se manifestant généralement lors de mes séjours sur le terrain – j’y reviendrai, et le second, le vendredi vers 19h, lorsque mon weekend s’annonce encore rempli de rapports intellectuellement inintéressants à produire et d’échéances tordues à tenir). Deux mois à être spectatrice d’un régime politique qui devrait faire peau neuve; du thermomètre qui grimpe, des mangues qui font leur apparition sur les étals colorés, d’embouteillages qui viennent congestionner Yangon encore un peu plus, de centres commerciaux qui poussent comme des champignons; de jeunes qui abandonnent le longji pour un jean troué/délavé, de heurts entre gouvernement central et groupes armés ethniques qui continuent d’éclater sporadiquement. Deux mois pour être auditrice des chants lancinants des moines, particulièrement poignants, sauf le dimanche a 6 h du matin lorsqu’ils donnent des envies de meurtre.

Le Myanmar est un pays de contrastes, qui se développe à une vitesse folle.  A l’heure où un nouveau KFC ouvre ses portes dans la capitale économique, c’est des dizaines de mineurs du Kachin qui meurent en extrayant la jade dans des conditions effroyables, ou encore des enfants issus des minorités musulmanes de l’Arakan, faute d’accès à une alimentation suffisante et aux services de santé primaire. C’est, pour mon plus grand bonheur de voir les amis ou amis d’amis débarquer régulièrement; une destination touristique particulièrement à la mode. Il y a un peu de ce que j’appelle l’effet Cuba là dedans. Les gens s’y pressent avant que le pays ne s’ouvre trop, que l’authenticité disparaisse, que le touriste ne vienne s’entasser sur une de ses plages, à l’image de ce qui se passe chez ses voisines thaïlandaises. Mais il y a aussi beaucoup d’effet sourire, lié à l’accueil et à la gentillesse de son peuple. Car il n’y a en effet pas une journée qui se passe sans un généreux sourire d’un parfait inconnu. Sans le rire franc d’un chauffeur de taxi qui n’a rien compris à ma destination mais qui la trouvera quand même, ne manifestant pas même une pointe d’agacement, alors que le tarif de la course a été fixé à l’avance, qu’il tourne depuis une heure et que je lui donne des informations contradictoires toutes les minutes.

Ma vie quotidienne n’a souvent rien d’exceptionnel (et c’est d’ailleurs pourquoi, au grand dam de ma mère, je suis loin d’être la blogueuse assidue et acharnée que je rêve d’être), entre jogging matinal, riz, bureau, riz, bières et nuit sous moustiquaire. Mais pour autant, la sensation de sécurité et de bienveillance qui ne me quitte pas depuis six mois, en fait un lieu de vie auquel je suis désormais solidement nouée. Yangon sait se mouler à mes humeurs et la rue arborée et paisible dans laquelle je vis juxtapose un joyeux bazar de bus polluants et rabatteurs bruyants, trottoirs encombrés de cuisiniers et vendeurs ambulants, au moins aussi bruyants que les rabatteurs de bus. La moindre sortie au marché peut se convertir en une aventure harassante, où la menace de marcher malencontreusement sur un filet de poisson mal odorant, d’être victime d’un crachat de bétel ou de finir sur le toit d’une voiture ou la roue d’un cyclopousse est quasi permanente, surtout depuis que j’ai fait l’acquisition d’un vélo. Yangon offre le dépaysement d’un diner dans une échoppe de rue (lorsqu’un raz passe devant mon nez et que le plat n’est toujours pas identifié, une fois avalé) ainsi qu’un pêle mêle culturel et religieux inédit où pagodes, mosquées et églises meublent le centre-ville. Elle offre la possibilité de boire un lassi assise sur un mini tabouret en plastique du quartier indien avant de filer dans une luxueuse pizzeria climatisée. Yangon est devenue MA ville, même si je peine plus que jamais à la comprendre.

J’apprends le birman (et j’ai le niveau d’un enfant de deux ans). 

“Bonjour !/ça va?/combien ça coute?/ il fait chaud aujourd’hui non?/est ce que ton petit ami aime les nouilles frites? / tourne a droite s’il te plait/ non en fait tourne a gauche/ je voudrais deux bières s’il vous plait/je suis végétarienne/ je suis très occupée en ce moment/ peux-tu répéter plus lentement?/je suis française et toi?/c’est trop cher!/ est-ce que tu connais cet endroit?/ A demain“. C’est a peu près tout ce que je suis capable de dire en birman, après 32h de cours. Inutile de dire que c’est particulièrement frustrant pour moi qui suis une grande fanatique des langues étrangères. Certes, à première vue, ce niveau ultra basique parait suffisant pour m’alimenter, me déplacer ou survivre dans un marché, mais cela l’est beaucoup moins quand, de façon systématique; je ne comprends pas le prix annoncé ou que je dois faire répéter trois fois la personne qui me demande ce que je veux boire. Une simple commande dans un restaurant prend alors dix minutes, ou se termine en anglais, voire par “je suis végétarienne, merci !” quand le menu est en birman sans photo. Car le birman sans photo pour un néophyte ça donne des cercles et des demi-cercles attachés les uns aux autres, certains ayant des jambes, d’autres des chapeaux: ကာက္ပြဲအတြက ကြ်နတာ တာ၀န္ရွိပါတယ သူတု အကံမေတာ. Râlant de ne pas progresser assez vite, j’ai remplacé depuis peu les cours collectifs par des cours particuliers. Je me suis mise à faire mes devoirs de façon systématique (on peut moins bien feindre d’avoir fait ses devoirs lors d’un cours particulier- je l’ai appris tard car j’ai toujours été une élève sérieuse :p), à m’exercer aux lignes d’écriture pendants mes crises insomniaques, à avertir tous mes collègues locaux de mes bonnes résolutions et à solliciter leur aide. Rien n’y a fait, cette langue est un calvaire; la même lettre prononcée un tout petit peu différemment a des sens complètement opposés, les termes à employer varient selon l’âge et le sexe de la personne à qui on s’adresse, de même que la formulation pour commander un soda, selon qu’il soit dans une bouteille en verre, en plastique ou dans une verre. Alors, j’ai décidé de me réjouir de mini victoires, et pour cela j’ai trouvé un allié de choix: Ako Ko Aing, l’un des chauffeurs d’ACF, souvent de service le week-end et particulièrement patient. La première fois où, toute fière en sortant de mon cours, je lui ai demandé ce qu’il allait manger le soir, qu’il m’a compris du premier coup et qu’il m’a dit ” du poisson”, j’ai cru que j’allais pleurer de joie. Son visage qui s’est illuminé et son rire (il faut croire que personne n’est assez curieux/stupide pour lui demander le menu de son diner) sont en tout cas encore gravés dans ma mémoire. Ca et les trajets à répéter les chiffres, ceux à commenter la météo, ou – mon préféré- celui pour aller à l’aéroport (car cela me donne l’occasion de déballer tout le champ lexical des transports que je maitrise, en commençant par dire aéroport, avion, puis en enchainant sur le fait que je vais à mon arrivée, prendre la voiture puis le bateau). Cela n’intéresse évidemment personne mais les gens font très bien semblant de se réjouir de mes progrès. Ce qui est drôle c’est que le moindre petit mot prononcé en birman provoque chez mes interlocuteurs un flot de paroles continu et tout un tas de malentendus à la Dupond et Dupont quand je tente de deviner à l’avance les questions qu’ils vont me poser, à défaut de les comprendre. Je réponds par exemple souvent à côté de la plaque que oui, je parle un tout petit peu le birman quand on me demande si je suis mariée et les chauffeurs de taxi doivent être perplexes quand je ris alors qu’ils sont probablement en train de me parler du trafic; du prix de l’essence qui augmente, et des autres qui conduisent n’importe comment. Le pire étant quand, de temps à autre, je vais au bureau en portant un longji (la jupe traditionnelle). Comme si aux yeux des gardiens de mon immeuble et des voisins, l’achat d’un morceau de tissu bariolé venait avec l’acquisition du bilinguisme, tous se mettent à me dévisager en riant et à me raconter des histoires. Alors j’imagine que c’est très flatteur et je les remercie, perplexe, avant de sortir mon carnet de vocabulaire en pestant de ne rien y trouver.

Arakan, mon amour

L’Arakan, c’est comme toujours, mon travail qui prend soudainement tous son sens. C’est aussi ma première visite dans un camp de déplacés internes. Il y a trois semaines autour de Sittwe, je suis avec U Than Shwe, le chef de projet nutrition et après avoir montré patte blanche aux autorités et passé deux barrières, je me retrouve dans une autre dimension. Des chemins de terre, de la poussière partout, des rangées interminables de latrines construites avec la même bâche en plastique bleue; des abris en bambou, tous les mêmes, des puits au milieu, tous les mêmes, des panneaux aux enseignes des ONG qui “gèrent” le camp et des drapeaux à l’effigie des pays européens ou américains qui “financent” le camp. Le chauffeur qui sort de la voiture et remet le logo de notre ONG sur le capot, car autant à l’extérieur il est de bon ton de faire profil bas (il y a un vif sentiment anti ONG et Nations Unies de la part des minorités bouddhistes de l’Etat de l’Arakan, lesquelles restent convaincues que nous ne sommes pas si impartiaux et neutre que nous voulons laisser l’entendre, en ne portant assistance qu’aux populations musulmanes), autant à l’intérieur il vaut mieux montrer qui l’on est. Dans cet intérieur, ce sont des milliers de personnes déplacées par les violences de 2012, qui sont parquées là, depuis des années, sans grande possibilité d’exercer une activité professionnelle et sans aucune perspective de retour dans leur village d’origine sur le moyen/long terme. Des familles entières qui dépendent presque exclusivement d’organismes internationaux pour avoir accès à l’eau, l’assainissement, la santé, l’alimentation. Des enfants qui, en cas de complication médicale ne pouvant être traitée dans le camp, sont contraints de se rendre à l’hôpital de la ville voisine en étant escortés par des camions de police. L’étrange sensation d’être téléportée au coeur d’un reportage sur les pires conflits africains, dans un pays dont les habitants paraissent si tolérants et pacifistes. J’écoute avec intérêt les explications d’ U Than Shwe, serre quelques mains, crée des attroupements d’enfants à mon insu. Cela prend des allures de visite présidentielle et je ne suis pas très à l’aise. J’essaie bien de détendre l’atmosphère en plaisantant avec quelques agents des centres du programme d’alimentation thérapeutique, mais j’ai encore ce goût amer en sortant du camp. Car moi, je peux justement entrer et sortir à ma guise, prendre des photos pour “vendre” notre travail à ceux là même qui ont leur drapeau collé un peu partout; je peux continuer de croire que notre travail est utile; mais j’ai aussi la conviction de contribuer à panser des plaies qui ne se refermeront pas de si tôt, tant que les maux universels des conflits ethniques et religieux continueront de se manifester sous une réalité aussi violente et destructrice.

L’Arakan c’est aussi et surtout des collègues que j’admire et qui passées 20h, restent devant leur ordinateur quand une coupure d’électricité les a plongés dans le noir depuis un bon moment. Qui sont enthousiastes et m’écoutent avec attention, alors que je suis en train de les former aux tâches certainement les plus rébarbatives et chronophages du travail humanitaire.  Certains de ces collègues qui sont issus des minorités auxquelles mon ONG porte assistance et qui doivent demander aux autorités des autorisations pour tout, se déplacer, se marier, exercer un emploi salarié, et qui essuient souvent des refus injustifiés. Des collègues qui subissent au quotidien le règne de l’arbitraire et de l’injustice. Le chauffeur qui à 5h du matin presque tous les jours, sort de sa voiture, résigné, se rend au check point, le regard baissé tend une paperasse qu’un garde a peine éveillé doit probablement jeter à la poubelle quelques jours après. Puis attendre que la barrière se lève, attendre toujours sans broncher, sans chercher à comprendre ni contester. Le nord de l’Arakan est bien évidemment fermé au tourisme et c’est pourtant là bas qu’on y fait les voyages les plus troublants.

Quelque part à la frontière avec le Bangladesh…

Il est une région birmane un peu spéciale, où il arrive de voir des éléphants en allant au bureau, où l’invisibilité des femmes est frappante, la beauté des paysages spectaculaire, et le vert des rizières éblouissant. L’Arakan, Etat du nord-ouest du Myanmar, tristement célèbre de par sa minorité musulmane apatride, à laquelle ni les birmans ni les Bangladeshis ne reconnaissent de droits civiques et humains, est aussi celui où mon employeur concentre l’essentiel de son activité. Retour sur un déplacement professionnel instructif et dépaysant.

Une region qui se mérite: les joies du “bateau commercial” et des “autorisations de voyager”

Pour se rendre dans l’Arakan, on a vite fait d’utiliser tous les moyens de locomotion possibles et d’apprendre l’art de la patience. D’abord un vol depuis Yangon. Puis une nuit-étape à Sittwe. Le lendemain, avec seulement quelques heures de sommeil à mon actif, la faute aux moustiques et Myanmar beer partagées avec les collègues basés là bas, je découvre, non sans accès de claustrophobie, le “commercial boat” dans lequel je vais passer 5 heures, voire 6, ou 7 même, car aux dires des locaux “il part toujours à l’heure mais on ne sait jamais quand il arrive”. On utilise ce terme par opposition au “speed boat”, petit bateau à moteur privé dans lequel les  expatriés des organisations internationales n’ont pas à se mêler à la populasse 😉 Enfin, mon ONG en a un aussi. Mais le coût de l’essence nécessaire à un trajet équivalant à près de deux mois de salaire du chauffeur, il attend sagement dans le port. Qu’un membre de l’équipe chope la dengue ou qu’une guerre éclate, seuls motifs valables pour y avoir recours. Le bateau commercial, ou mieux dit le sous-marin commercial -étant donné qu’une fois assis, le niveau de l’eau arrive à celui de mes épaules- est donc contre-indiqué à toute personne ayant une propension à développer une phobie de l’enfermement. Ainsi que toute personne qui souhaite conserver ses tympans en bon état. En effet, les vidéos clips agressant les passagers à coups de mièvrerie et de décibels indécents, associés à la très forte probabilité que tout le monde périsse noyé au moindre incident, donnent à la traversée le charme de la croisière s’amuse, il va sans dire. Alors à l’arrivée, on comprend -même si on n’en est pas moins agacé- que les uns les autres se bousculent et se piétinent pour sortir les premiers.

Et à l’arrivée, c’est littéralement un autre pays qui nous accueille. Pays dans lequel je suis soudainement devenue une extraterrestre, objet d’une vingtaine de regards masculins et motif d’un attroupement à mon insu. Heureusement que le chauffeur – m’ayant reconnu sans peine- vient me sauver en bafouillant “staff?”, et moi de répondre “Yes! Mingalaba…no..Salam aleykoum..umm…Good afternoon?”. J’ai beau avoir été très attentive durant mon briefing sur les M. et les R. et la nécessité d’avoir une attitude la plus neutre possible, six heures de bateau auront eu raison de ma finesse et je suis complètement paumée. Je monte dans le 4×4 et ouvre grand mes yeux pendant la petite heure que dure le trajet jusque Maugndaw. Le long de la route, on frôle de très près des dizaines de pousse-pousse/side vélos sur lesquels s’entassent des familles entières, des hommes à barbe et kufi (sorte de kippa musulmane), des gamins à bicyclette portant tous le même sac bleu en bandoulière. Puis peu à peu le bouillonnement de la ville fait place aux rizières et à la brume épaisse que les montagnes en toile de fond portent en guise de col. Et l’on se met à zigzager au pied de ces montagnes couvertes d’une épaisse forêt, où c’est là, parait-il, qu’il faut ouvrir encore plus grand ses yeux pour y apercevoir des éléphants. Heureusement que le chauffeur me donne un coup de pouce et toute excitée je vois, au loin, quatre oreilles grises remuer et deux énormes têtes qui ne daignent se retourner. C’est alors que le paysage s’aplanit à nouveau et que les “check points” commencent à se multiplier. Ceux là même qui justifient qu’un mois à l’avance il faille demander une “autorisation de voyager”, en explicitant où, quand, pourquoi et comment on a l’intention de se déplacer à l’intérieur de l’Etat. Autant dire que si l’on est est entré dans le pays avec un visa de touriste ou de journaliste, on a toutes les chances d’aller se faire cuire un oeuf, surtout en cette période pré-électorale où les autorités sont méfiantes, et les gardiens des check points font du zèle. Même si, cette fois en l’occurence, le gros logo collé sur notre 4×4 et ma peau blanche semblent leur suffire pour relever la barrière et nous laisser continuer notre chemin. Il n’en est pas de même pour nombre de locaux qui se voient souvent contraints de rebrousser chemin après avoir parcouru des dizaines de kilomètres.

Enfin, près de 24h après avoir quitté Yangon, j’arrive sur la base de “Maungdaw paradise” comme l’ont surnommée quelques expatriés. Et je comprends assez vite pourquoi. Malgré les tensions entre communautés, la peur quasi quotidienne et le dénuement dans lesquels vit la population, la logistique infernale qu’implique la mise en oeuvre d’un projet de trois millions d’euros embauchant plus de 300 personnes dans une zone aussi difficile d’accès, les rencontres fortuites avec toutes espèces de rongeurs, insectes et même serpents en allant à la salle de bains la nuit, quelques jours ont suffi pour me donner l’envie de m’y faire muter immédiatement. L’engagement du staff local est à la hauteur de leur accueil et sourire permanent, la virée dans l’une des rares petites échoppes où les rayons me rappellent Cuba et où le beurre en conserve se périme en 2030 (ça laisse le temps de faire beaucoup de gateaux ça) est une attraction sans pareille, de même que le restaurant avec vue sur les barbelés de la frontière avec le Bangladesh, où l’on peut commander des “cashew must”, du “chicken paparka” et où l’omelette s’appelle “sausage” et se trouve dans la catégorie “vegetilbes” ( et où si l’on a le malheur de passer commande avec les vrais noms des plats, on n’est jamais servis). Absolument tout est dépaysant. Mon premier court séjour ayant eu lieu la veille de l’Eid, j’ai la chance d’assister au marché des vaches. L’on vient de toute la région pour y vendre/acheter l’aliment central des réjouissances qui vont durer trois jours et les vedettes se sont fait belles pour l’occasion: cornes peintes en rouge et en bleu, guirlandes de noel autour du cou, les propriétaires rivalisent de créativité et les prix montent en flèche. Et nous, notre regard braqué sur les stars de la journée qui devenons les stars d’un troupeau d’enfants qui nous suivent sans relâche (c’est de bonne guerre).

Et puis l’invisibilité des femmes. Je l’avais remarquée dès mon arrivée mais là c’est encore plus flagrant. C’est bien simple il n’ y en a pas une dans ce marché, qui draine pourtant un bon millier de personnes. Dans la rue, le peu que l’on croise se cachent sous des voiles et des ombrelles. Au bureau, il y a une quinzaine de femmes sur 300 personnes. Ce qui contraste avec l’équipe expatriée, qui, elle, est presqu’exclusivement féminine. Autant dire que ma sensation d’être une extra-terrestre éprouvée à ma sortie du bateau constitue leur quotidien. Comment comprendre en effet qu’une femme blanche vienne travailler seule (ie sans mari ni frère ou père) dans l’Arakan à des postes de management, à l’heure où beaucoup s’entassent sur des bateaux de fortune et paient des passeurs au péril de leur vie pour tenter de fuir vers la Thailande ou la Malaisie, et où les femmes ne sont qu’exceptionnellement autorisées à franchir la limite de leur foyer. Alors si difficile qu’est ce contexte, je comprends pourquoi mes collègues expatriées n’échangeraient leur poste contre le mien pour rien au monde. Surtout que le terrain donne tout son sens aux propositions de projets que j’essaie de “vendre” depuis mon arrivée au Myanmar.

Au coeur d’un programme de lutte contre la malnutrition

Parce que je ne veux pas revivre la même frustration parisienne où je lisais et j’écrivais Mali et Mauritanie quand bien même je vivais RER et Thalys,  j’ai très vite insisté pour aller visiter nos projets. Patricia, chef de projet nutrition, m’emmène avec elle lors de sa supervision à Taunq Bazar. Les trois heures de traversée en bateau me réconcilient alors avec mon expérience maritime d’il y a quelques jours. Le paysage est superbe, les scènes de vie incroyables. Des charrettes tirées par des boeufs et conduites par des enfants qui n’ont pas plus de 7 ans, des ombrelles de toutes les couleurs, des embarcations de bric et de broc, des poissons volant, des petits baigneurs…Patricia, qui après avoir dormi un bon moment me traite de touriste en souriant, a bien raison mais à l’arrivée au centre de traitement nutritionnel, je range mon appareil photo et un sentiment indescriptible m’envahit. Cette fois, ce sont des femmes qui ont les yeux braqués sur nous. La salle de “screening” ( là où les mesures sont prises et le degré de malnutrition des enfants et femmes enceintes et allaitantes conditionne leur entrée dans le programme) peine à toutes les accueillir, elles et leurs enfants, dont beaucoup sont particulièrement maigres et apeurés. Idriss, le chef du centre, me fait faire la visite: les mesures, le test de l’appétit, l’entrée dans le programme, le suivi psychologique, les distributions d’aliments thérapeutiques, ou comment résumer le plus gros programme nutritionnel de toutes les missions de mon ONG en quelques heures.

Un couple et leur bébé dont le poids est beaucoup trop stable eu égard à son ancienneté dans le programme nutritionnel est envoyé en urgence au “centre de stabilisation”. Et moi, qui n’ai pas eu mon autorisation pour passer la nuit sur place avec Patricia et son équipe, de les accompagner sur le trajet du retour. L’homme berce l’enfant, la femme a le regard dans le vide. J’ai repris ma place de choix à la proue et je ne peux échanger avec mes compagnons de voyage que quelques sourires gênés. Au bout d’un quart d’heure de trajet, l’homme dépose à côté de moi un petit sachet rose. Puis voyant que je n’y touche pas (après que j’aie tenté de rendre le présent en me confondant en excuses), le rapproche à nouveau de moi avec insistance. Il contient un jus de litchi et un gateau à l’ananas. L’homme mange son gateau dont la garniture fluo est douteuse et il m’invite à en faire de même. Et je me répète en boucle: une famille dont la survie de l’enfant est menacée à court terme, faute de moyens, a pensé à m’acheter un gateau avant de quitter son village. Extrêmement gênée de me faire nourrir par la famille d’un enfant malnutri sévère sur le point d’être admis dans un centre accueillant les cas les plus graves, je tends à mon tour au père le sachet d’ovaltine (allez savoir pourquoi entre la Suisse et le Myanmar, le “om” entre le v et le a s’est perdu en route), seule denrée qu’il y a dans mon sac à dos. Et cette échange cérémoniel qui aura occupé une grande partie de mon trajet me donne les larmes aux yeux.

L’avant-veille de mon départ, j’accompagne Camille qui s’occupe de la “SMART survey”, enquête destinée à évaluer statistiquement la prévalence de la malnutrition des enfants de moins de 5 ans dans une zone déterminée. Cette fois, ce n’est donc pas dans un centre nutritionnel mais dans un village que je me rends, village d’où vient une partie des bénéficiaires de notre programme. Dans l’équipe, deux hommes, une femme, une balance, un mètre et tout plein de questionnaires et de MUAC (réglette servant à mesurer le périmètre brachial). A notre arrivée, toujours le même attroupement. On parlemente avec les chefs du village, on choisit au hasard les foyers dans lesquels l’enquête sera faite de manière aléatoire, tandis que le flot d’enfants venus nous observer grossit, jusqu’à ce qu’un homme brandisse un baton et que les enfants se dispersent, tels des mouettes derrière lesquelles on se mettrait à courir à la fin de la Criée :).

Nos quatorze foyers tirés au sort et accompagnés de l'”Ancien”, on part faire du porte à porte pour évaluer l’état nutritionnel des familles . Très souvent, les mères restent à l’intérieur, répondant aux questions derrière un rideau pendant que l’on reste à la porte. Jusqu’à ce qu’elles doivent sortir lorsqu’on procède aux mesures des enfants. La pesée est un exercice traumatisant. L’enfant met ses jambes dans une sorte de “culotte” puis est accroché au bout d’une balance elle même suspendue à une barre. La victime se met quasi systématiquement à pleurer tandis que la famille et le groupe de badauds venus observer le spectacle ne peuvent s’empêcher de rire franchement. Dans le questionnaire de la SMART, la détermination précise de l’âge des enfants est un exercice difficile et chronophage. Ce qui nous parait un réflexe, ayant été habitués dès notre plus jeune âge à donner notre date de naissance, l’est beaucoup moins pour des mamans,  illettrées pour la plupart, qui de surcroit n’accouchent pas dans des centres de santé et ne reçoivent aucun acte de naissance. Alors il faut parler en “saisons des pluies” plutôt qu’en années, puis recommencer patiemment quand la mère répond “une seulement” alors que l’enfant mesure clairement plus d’un mètre. Pour aider les enquêteurs dans cette démarche, l’équipe locale a mis en place un calendrier des évènements, censé répertorier, mois par mois (les données devront ensuite être désagrégées de 6 à 59 mois) les évènements marquant ayant eu lieu entre 2010 et 2015. Alors que l’équipe pose des questions et que je ne comprends pas un seul mot aux échanges, je me perds dans la lecture de cet amusant calendrier où le mois relatif au “debut de la ligue des champions” côtoie celui du “magasin qui a pris feu” ou même – accrochez-vous bien- du mois où le “big mullah a rêvé que les femmes enceintes allaient mourir si elles sortaient de chez elles” (le tout dans un anglais approximatif). Pour la petite histoire, en 2013, un grand chef religieux local aurait fait un rêve dans lequel une femme enceinte mourait en franchissant le seuil de son foyer. La rumeur a circulé dans le village et alentours, et les femmes se sont barricadées – ce qui n’a pas vraiment transformé leur quotidien du reste- de peur de perdre leur future progéniture. Un simple rêve a pris des proportions importantes et marqué les esprits, les enfants nés à cette époque apparaissant comme des rescapés du sort. Sauf que notre “Big mullah” aurait démenti quelques mois après avoir fait un tel rêve, mais qu’il n’en est pas sorti du calendrier pour autant…

Dans le 4×4 du retour, essayant avec peine de traquer les éléphants alors que mon chauffeur arrivé en retard, a visiblement décidé de faire un rallye et fait des grands signes à tous les concurrents doublés à vive allure, je souris en repensant à toutes ces images. La ligue des champions et le big mullah, le fou rire du staff local quand, rentrée de ma visite au centre nutritionnel, j’ai sorti le sachet contenant le jus de litchi et le gateau à l’ananas et j’ai réalisé qu’il contenait aussi une noix de bétel. Le coffee mix (poudre qui contient tout sauf du café et qu’on boit à tout moment de la journée) et les soirées à refaire le monde avec mes nouvelles collègues. Un sourire qui essaie de balayer toutes les faces obscures d’une société birmane divisée et meurtrie.