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Virée diplomatique en terres Kachin

L’un des avantages de mon nouvel emploi, c’est que je suis parfois amenée à répondre à des questions saugrenues, lorsque par exemple l’Ambassadeur turc en Birmanie me demande s’il peut venir accompagnée de sa petite amie à la visite des camps de déplacés que j’ai récemment organisée. Ma réponse l’a certainement vexé puisqu’il a boudé le voyage. En revanche, cinq autres Diplomates ont répondu présents. Une mission passionnante.

En route pour le Kachin, enfin !

Prenez cinq Diplomates venus d’Europe et d’Oceanie et donnez leur rendez-vous à 6.30 du matin à l’aéroport de Yangon. Il y a neuf chances sur dix qu’ils tournent autour de moi sans me reconnaître, me prenant certainement pour une stagiaire, voire la fille adolescente de quelque expatrié. Heureusement que j’avais mentionné être accompagnée de ma collègue japonaise aux noms et visages très japonais, sinon je serais certainement encore en train de faire les 100 pas dans le terminal domestique. Etonnement passé (certains pensaient que j’étais un homme et d’autres que j’étais beaucoup plus âgée) et présentations faites, nous voilà en route pour Myitkyina. Deux heures de vol dans un tout petit coucou, ou je dissimule mal auprès de ma voisine danoise ma connaissance balbutiante du Kachin, puisque je n’y ai jamais mis les pieds. Cet Etat du nord de la Birmanie, frontalier avec la Chine et l’Inde, est le terrain d’un conflit entre l’armée birmane et des « guerillas » locales ; discontinu mais pour autant ravageur depuis l’indépendance du pays, en 1948. Alors que la première tente d’asseoir sa souveraineté politique, culturelle et religieuse, afin d’exploiter à loisir une région extrêmement riche en métaux, pierres précieuses et pavot (le Kachin est l’un des principaux producteurs de Jade et d’opium au niveau mondial), les adversaires réclament autonomie et, pour certains d’entre eux, de recouvrer leur indépendance perdue (avant la colonisation britannique, le Kachin était en effet un Royaume indépendant du territoire contrôle par les autorités centrales « bamar » ). Comprendre les tenants et aboutissants de ce conflit est une véritable torture intellectuelle, à cause de laquelle même ma brillante (et quasi birmane) amie Carine a fait quelques nuits et cheveux blancs 😉 L’objectif de la visite qu’organise mon employeur est de regagner l’intérêt de la communauté internationale pour cette région du pays, quand l’Arakan et le conflit qui y sévit entre minorités bouddhistes et musulmanes lui font concurrence, étant aujourd’hui solidement ancrés sous le feu des projecteurs médiatiques.

Réunion au sommet, villages désertés, camps de déplacés et karaoké : une visite haute en couleurs.

A peine débarqués, nous filons droit vers le bureau du « Chef Ministre » (le dirigeant de l’Etat Kachin), lequel a daigné nous accorder une entrevue, mais à un horaire ou nous étions encore dans le ciel ! Une salle immense, une vingtaine de fauteuils imposants et tout autant de micros et de cameraman nous accueillent tandis que nous nous alignons gentiment, en attendant que les sièges vides en face de nous se remplissent du « gratin » local. Voilà enfin le Ministre qui arrive souriant, avec quelques autres membres de son « gouvernement », qui le sont beaucoup moins. Le responsable des troupes armées porte très bien son titre ; lui et ses gallons nous fusillent du regard. Autant dire que je suis un brin stressée lorsque vient mon tour de prendre la parole, afin de remercier chaleureusement les autorités de nous avoir permis d’organiser notre visite. J’assiste ensuite pendant plus d’une demi-heure à une bel étalage de propos politiquement corrects, ou évidemment la Chine est le meilleur ami des Birmans, la paix sera bientôt conclue, grâce a l’aide bienveillante de la communauté internationale, les populations déplacées ont des conditions de vie satisfaisantes, le plan de 100 jours du nouveau gouvernement en place a fait des miracles en donnant à la population un accès à l’eau potable et à l’électricité. Et j’en passe… Mais l’entrevue n’est pas vaine pour autant, nous en repartons avec le graal en poche : le papier nous autorisant de prendre la route le lendemain, et moi de ne pas me décomposer ; en devant renvoyer les diplomates à la case départ (la scène que je me suis imaginée mille fois a été l’objet de quelques insomnies). A l’arrivée dans ma chambre d’hôtel du luxueux complexe hôtelier ou nous séjournons pour l’occasion (et qui contraste sérieusement avec ce qui nous attend par la suite), je trouve une Bible et une petite bouteille de whisky. Et je me demande alors par lequel des deux je suis censée commencer, avant de finalement renoncer. Une longue route nous attend le lendemain.
A bord de trois énormes 4×4 aux couleurs bleue et blanche des Nations- Unies, un drapeau flottant fièrement sur celui en tête de convoi, nous prenons matinalement la route pour Bhamo, seconde ville principale du Kachin située à 200 de kilomètres au sud de Myitkyina. Mon compagnon de route est le Diplomate français, excessivement sympathique et intéressant. Nous restons sans voix en traversant tout un tas de villages « fantômes », désertés depuis quelques années par les populations ayant fui le conflit. La nature y a repris ses droits et l’on entraperçoit quelques maisons couvertes par la végétation. Portes ouvertes par lesquels sont passés tant de birmans ayant tout laissé derrière eux. Ici et la, des petites églises en bois menacent de s’écrouler (le Kachin est majoritairement catholique). Malheureusement, les conditions de sécurité ne nous permettent pas de nous arrêter. A seulement quelques kilomètres de nous, des affrontements éclatent sporadiquement, et beaucoup de terrains sont minés. Portes ouvertes et blessures ouvertes ; nous en sommes les témoins amers en visitant quelques un des camps (parmi la centaine qui contient environ 100,000 personnes) ou sont « temporairement » hébergées les personnes déplacées. Tout comme je l’étais dans l’Arakan, je suis assez mal à l’aise de débarquer dans ces camps, sans rien d’autre à offrir que des sourires et mes clichés à montrer aux enfants. Nous déambulons d’abri en abri. Dans l’un d’entre eux, un nourrisson vient de naitre. 10 mètres carres ou vivent désormais trois générations… Alors, quand une des résidentes du camp se met à pleurer en prenant la parole devant l’assemblée réunie en notre « honneur », je peine à contrôler mon émotion (moi qui pleure généralement à chaudes larmes devant une série télévisée stupide ou le spectacle de mariés que je ne connais même pas !). Les enfants sont ceux qui continuent d’encourager l’espoir. Tandis que « mes » diplomates serrent quelques mains et assistent au spectacle de la chorale improvisée par des écoliers en uniforme vert et blanc, j’assiste sans me lasser à une longue partie de saute-mouton. Leur insouciance s’effondrera plus tard, quand ils réaliseront que leur destin est entre les mains de ceux qui combattent, quand bien même ils le font pour des causes qu’ils estiment juste. Un destin pour l’instant tristement compromis et je comprends soudainement l’intérêt de la bible de la veille ! Ce que nous voyons n’est malheureusement qu’un arbre minuscule, qui cache une foret de camps et villages déserts. Dans tel contexte, et malgré les efforts que déploient sans relâche les paroisses locales (acteurs humanitaires majeurs, surtout en zones contrôlées par les groupes armés ethniques ou beaucoup d’organisations internationales ne sont pas autorisées à accéder), les solutions durables semblent se trouver au bout d’un interminable tunnel. La rassurante bière « Myanmar » accompagne notre dernière soirée, que je n’aurais jamais imaginé finir en karaoké. L’occasion pour moi de découvrir qu’en plus d’être beau et intelligent, le norvégien est un excellent chanteur (pourquoi ce genre d’hommes a –t-il systématiquement une bague au doigt ? La réponse est certainement plus aisée que quand viendra la paix dans le Kachin ;).

 

Un regain d’amour pour mon pays d’adoption.

Parfois lorsqu’on est à Yangon, on a tendance à oublier que le pays est aussi beau et multi facettes. Que oui, la saison des pluies se terminera un jour, que les embouteillages n’ont jamais tué personne et qu’on peut trouver un intérêt dans tout travail, quand bien même on est comme moi, une éternelle insatisfaite. Je m’engage donc solennellement à troquer ma morosité passagère contre ces merveilleux souvenirs. Garder une dose de rires Kachin pour la boue qui vient de recouvrir ma jupe alors qu’il est 8h du matin et que j’arrive au bureau, de rizières lumineuses pour ma collègue qui ne dit jamais bonjour, de jungle incroyable pour la clim qui vient de se casser et que ma propriétaire ne juge pas bon de devoir réparer, de promenade nocturne en vélo dans Myitkyina pour mes gueules de bois. La Birmanie est un pays passionnant (et non je ne suis payée par aucune agence de voyages 😉 ).