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182 jours plus tard

Il y a tout juste 26 semaines, je débarquais a l’aéroport Mingaladon de Yangon, mon baluchon rempli de fromages et d’expectatives.  Aujourd’hui, je me surprends à fréquenter les pagodes et y arroser mon dragon protecteur (animal associé au samedi, jour de ma naissance, dans le calendrier du zodiaque birman), pour invoquer les dieux de la chance qui me permettraient de rester au Myanmar. Il semblerait que ce pays aie chamboulé mes projets de m’installer a Santiago ou à Londres et renversé mes certitudes sur ma sortie prochaine du monde humanitaire. Ce pays m’a eu; laissez-moi vous dire pourquoi.

Deux mois de sursis…

C’est ce que j’ai obtenu en acceptant de prolonger mon contrat, après des nuits d’insomnies, des tableaux croisés dynamiques comparant les pour et les contres, et des conversations qui coupent via whatsapp, avec mes conseillers personnels restés en hexagone :). Deux mois pour trouver une alternative à cet emploi qui me rend bipolaire (dans le genre Jour 1: « mon métier est génial », Jour 2: « mais sortez moi de là ! »,  le premier se manifestant généralement lors de mes séjours sur le terrain – j’y reviendrai, et le second, le vendredi vers 19h, lorsque mon weekend s’annonce encore rempli de rapports intellectuellement inintéressants à produire et d’échéances tordues à tenir). Deux mois à être spectatrice d’un régime politique qui devrait faire peau neuve; du thermomètre qui grimpe, des mangues qui font leur apparition sur les étals colorés, d’embouteillages qui viennent congestionner Yangon encore un peu plus, de centres commerciaux qui poussent comme des champignons; de jeunes qui abandonnent le longji pour un jean troué/délavé, de heurts entre gouvernement central et groupes armés ethniques qui continuent d’éclater sporadiquement. Deux mois pour être auditrice des chants lancinants des moines, particulièrement poignants, sauf le dimanche a 6 h du matin lorsqu’ils donnent des envies de meurtre.

Le Myanmar est un pays de contrastes, qui se développe à une vitesse folle.  A l’heure où un nouveau KFC ouvre ses portes dans la capitale économique, c’est des dizaines de mineurs du Kachin qui meurent en extrayant la jade dans des conditions effroyables, ou encore des enfants issus des minorités musulmanes de l’Arakan, faute d’accès à une alimentation suffisante et aux services de santé primaire. C’est, pour mon plus grand bonheur de voir les amis ou amis d’amis débarquer régulièrement; une destination touristique particulièrement à la mode. Il y a un peu de ce que j’appelle l’effet Cuba là dedans. Les gens s’y pressent avant que le pays ne s’ouvre trop, que l’authenticité disparaisse, que le touriste ne vienne s’entasser sur une de ses plages, à l’image de ce qui se passe chez ses voisines thaïlandaises. Mais il y a aussi beaucoup d’effet sourire, lié à l’accueil et à la gentillesse de son peuple. Car il n’y a en effet pas une journée qui se passe sans un généreux sourire d’un parfait inconnu. Sans le rire franc d’un chauffeur de taxi qui n’a rien compris à ma destination mais qui la trouvera quand même, ne manifestant pas même une pointe d’agacement, alors que le tarif de la course a été fixé à l’avance, qu’il tourne depuis une heure et que je lui donne des informations contradictoires toutes les minutes.

Ma vie quotidienne n’a souvent rien d’exceptionnel (et c’est d’ailleurs pourquoi, au grand dam de ma mère, je suis loin d’être la blogueuse assidue et acharnée que je rêve d’être), entre jogging matinal, riz, bureau, riz, bières et nuit sous moustiquaire. Mais pour autant, la sensation de sécurité et de bienveillance qui ne me quitte pas depuis six mois, en fait un lieu de vie auquel je suis désormais solidement nouée. Yangon sait se mouler à mes humeurs et la rue arborée et paisible dans laquelle je vis juxtapose un joyeux bazar de bus polluants et rabatteurs bruyants, trottoirs encombrés de cuisiniers et vendeurs ambulants, au moins aussi bruyants que les rabatteurs de bus. La moindre sortie au marché peut se convertir en une aventure harassante, où la menace de marcher malencontreusement sur un filet de poisson mal odorant, d’être victime d’un crachat de bétel ou de finir sur le toit d’une voiture ou la roue d’un cyclopousse est quasi permanente, surtout depuis que j’ai fait l’acquisition d’un vélo. Yangon offre le dépaysement d’un diner dans une échoppe de rue (lorsqu’un raz passe devant mon nez et que le plat n’est toujours pas identifié, une fois avalé) ainsi qu’un pêle mêle culturel et religieux inédit où pagodes, mosquées et églises meublent le centre-ville. Elle offre la possibilité de boire un lassi assise sur un mini tabouret en plastique du quartier indien avant de filer dans une luxueuse pizzeria climatisée. Yangon est devenue MA ville, même si je peine plus que jamais à la comprendre.

J’apprends le birman (et j’ai le niveau d’un enfant de deux ans). 

« Bonjour !/ça va?/combien ça coute?/ il fait chaud aujourd’hui non?/est ce que ton petit ami aime les nouilles frites? / tourne a droite s’il te plait/ non en fait tourne a gauche/ je voudrais deux bières s’il vous plait/je suis végétarienne/ je suis très occupée en ce moment/ peux-tu répéter plus lentement?/je suis française et toi?/c’est trop cher!/ est-ce que tu connais cet endroit?/ A demain« . C’est a peu près tout ce que je suis capable de dire en birman, après 32h de cours. Inutile de dire que c’est particulièrement frustrant pour moi qui suis une grande fanatique des langues étrangères. Certes, à première vue, ce niveau ultra basique parait suffisant pour m’alimenter, me déplacer ou survivre dans un marché, mais cela l’est beaucoup moins quand, de façon systématique; je ne comprends pas le prix annoncé ou que je dois faire répéter trois fois la personne qui me demande ce que je veux boire. Une simple commande dans un restaurant prend alors dix minutes, ou se termine en anglais, voire par « je suis végétarienne, merci ! » quand le menu est en birman sans photo. Car le birman sans photo pour un néophyte ça donne des cercles et des demi-cercles attachés les uns aux autres, certains ayant des jambes, d’autres des chapeaux: ကာက္ပြဲအတြက ကြ်နတာ တာ၀န္ရွိပါတယ သူတု အကံမေတာ. Râlant de ne pas progresser assez vite, j’ai remplacé depuis peu les cours collectifs par des cours particuliers. Je me suis mise à faire mes devoirs de façon systématique (on peut moins bien feindre d’avoir fait ses devoirs lors d’un cours particulier- je l’ai appris tard car j’ai toujours été une élève sérieuse :p), à m’exercer aux lignes d’écriture pendants mes crises insomniaques, à avertir tous mes collègues locaux de mes bonnes résolutions et à solliciter leur aide. Rien n’y a fait, cette langue est un calvaire; la même lettre prononcée un tout petit peu différemment a des sens complètement opposés, les termes à employer varient selon l’âge et le sexe de la personne à qui on s’adresse, de même que la formulation pour commander un soda, selon qu’il soit dans une bouteille en verre, en plastique ou dans une verre. Alors, j’ai décidé de me réjouir de mini victoires, et pour cela j’ai trouvé un allié de choix: Ako Ko Aing, l’un des chauffeurs d’ACF, souvent de service le week-end et particulièrement patient. La première fois où, toute fière en sortant de mon cours, je lui ai demandé ce qu’il allait manger le soir, qu’il m’a compris du premier coup et qu’il m’a dit  » du poisson », j’ai cru que j’allais pleurer de joie. Son visage qui s’est illuminé et son rire (il faut croire que personne n’est assez curieux/stupide pour lui demander le menu de son diner) sont en tout cas encore gravés dans ma mémoire. Ca et les trajets à répéter les chiffres, ceux à commenter la météo, ou – mon préféré- celui pour aller à l’aéroport (car cela me donne l’occasion de déballer tout le champ lexical des transports que je maitrise, en commençant par dire aéroport, avion, puis en enchainant sur le fait que je vais à mon arrivée, prendre la voiture puis le bateau). Cela n’intéresse évidemment personne mais les gens font très bien semblant de se réjouir de mes progrès. Ce qui est drôle c’est que le moindre petit mot prononcé en birman provoque chez mes interlocuteurs un flot de paroles continu et tout un tas de malentendus à la Dupond et Dupont quand je tente de deviner à l’avance les questions qu’ils vont me poser, à défaut de les comprendre. Je réponds par exemple souvent à côté de la plaque que oui, je parle un tout petit peu le birman quand on me demande si je suis mariée et les chauffeurs de taxi doivent être perplexes quand je ris alors qu’ils sont probablement en train de me parler du trafic; du prix de l’essence qui augmente, et des autres qui conduisent n’importe comment. Le pire étant quand, de temps à autre, je vais au bureau en portant un longji (la jupe traditionnelle). Comme si aux yeux des gardiens de mon immeuble et des voisins, l’achat d’un morceau de tissu bariolé venait avec l’acquisition du bilinguisme, tous se mettent à me dévisager en riant et à me raconter des histoires. Alors j’imagine que c’est très flatteur et je les remercie, perplexe, avant de sortir mon carnet de vocabulaire en pestant de ne rien y trouver.

Arakan, mon amour

L’Arakan, c’est comme toujours, mon travail qui prend soudainement tous son sens. C’est aussi ma première visite dans un camp de déplacés internes. Il y a trois semaines autour de Sittwe, je suis avec U Than Shwe, le chef de projet nutrition et après avoir montré patte blanche aux autorités et passé deux barrières, je me retrouve dans une autre dimension. Des chemins de terre, de la poussière partout, des rangées interminables de latrines construites avec la même bâche en plastique bleue; des abris en bambou, tous les mêmes, des puits au milieu, tous les mêmes, des panneaux aux enseignes des ONG qui « gèrent » le camp et des drapeaux à l’effigie des pays européens ou américains qui « financent » le camp. Le chauffeur qui sort de la voiture et remet le logo de notre ONG sur le capot, car autant à l’extérieur il est de bon ton de faire profil bas (il y a un vif sentiment anti ONG et Nations Unies de la part des minorités bouddhistes de l’Etat de l’Arakan, lesquelles restent convaincues que nous ne sommes pas si impartiaux et neutre que nous voulons laisser l’entendre, en ne portant assistance qu’aux populations musulmanes), autant à l’intérieur il vaut mieux montrer qui l’on est. Dans cet intérieur, ce sont des milliers de personnes déplacées par les violences de 2012, qui sont parquées là, depuis des années, sans grande possibilité d’exercer une activité professionnelle et sans aucune perspective de retour dans leur village d’origine sur le moyen/long terme. Des familles entières qui dépendent presque exclusivement d’organismes internationaux pour avoir accès à l’eau, l’assainissement, la santé, l’alimentation. Des enfants qui, en cas de complication médicale ne pouvant être traitée dans le camp, sont contraints de se rendre à l’hôpital de la ville voisine en étant escortés par des camions de police. L’étrange sensation d’être téléportée au coeur d’un reportage sur les pires conflits africains, dans un pays dont les habitants paraissent si tolérants et pacifistes. J’écoute avec intérêt les explications d’ U Than Shwe, serre quelques mains, crée des attroupements d’enfants à mon insu. Cela prend des allures de visite présidentielle et je ne suis pas très à l’aise. J’essaie bien de détendre l’atmosphère en plaisantant avec quelques agents des centres du programme d’alimentation thérapeutique, mais j’ai encore ce goût amer en sortant du camp. Car moi, je peux justement entrer et sortir à ma guise, prendre des photos pour « vendre » notre travail à ceux là même qui ont leur drapeau collé un peu partout; je peux continuer de croire que notre travail est utile; mais j’ai aussi la conviction de contribuer à panser des plaies qui ne se refermeront pas de si tôt, tant que les maux universels des conflits ethniques et religieux continueront de se manifester sous une réalité aussi violente et destructrice.

L’Arakan c’est aussi et surtout des collègues que j’admire et qui passées 20h, restent devant leur ordinateur quand une coupure d’électricité les a plongés dans le noir depuis un bon moment. Qui sont enthousiastes et m’écoutent avec attention, alors que je suis en train de les former aux tâches certainement les plus rébarbatives et chronophages du travail humanitaire.  Certains de ces collègues qui sont issus des minorités auxquelles mon ONG porte assistance et qui doivent demander aux autorités des autorisations pour tout, se déplacer, se marier, exercer un emploi salarié, et qui essuient souvent des refus injustifiés. Des collègues qui subissent au quotidien le règne de l’arbitraire et de l’injustice. Le chauffeur qui à 5h du matin presque tous les jours, sort de sa voiture, résigné, se rend au check point, le regard baissé tend une paperasse qu’un garde a peine éveillé doit probablement jeter à la poubelle quelques jours après. Puis attendre que la barrière se lève, attendre toujours sans broncher, sans chercher à comprendre ni contester. Le nord de l’Arakan est bien évidemment fermé au tourisme et c’est pourtant là bas qu’on y fait les voyages les plus troublants.