Quelque part à la frontière avec le Bangladesh…

Il est une région birmane un peu spéciale, où il arrive de voir des éléphants en allant au bureau, où l’invisibilité des femmes est frappante, la beauté des paysages spectaculaire, et le vert des rizières éblouissant. L’Arakan, Etat du nord-ouest du Myanmar, tristement célèbre de par sa minorité musulmane apatride, à laquelle ni les birmans ni les Bangladeshis ne reconnaissent de droits civiques et humains, est aussi celui où mon employeur concentre l’essentiel de son activité. Retour sur un déplacement professionnel instructif et dépaysant.

Une region qui se mérite: les joies du « bateau commercial » et des « autorisations de voyager »

Pour se rendre dans l’Arakan, on a vite fait d’utiliser tous les moyens de locomotion possibles et d’apprendre l’art de la patience. D’abord un vol depuis Yangon. Puis une nuit-étape à Sittwe. Le lendemain, avec seulement quelques heures de sommeil à mon actif, la faute aux moustiques et Myanmar beer partagées avec les collègues basés là bas, je découvre, non sans accès de claustrophobie, le « commercial boat » dans lequel je vais passer 5 heures, voire 6, ou 7 même, car aux dires des locaux « il part toujours à l’heure mais on ne sait jamais quand il arrive ». On utilise ce terme par opposition au « speed boat », petit bateau à moteur privé dans lequel les  expatriés des organisations internationales n’ont pas à se mêler à la populasse 😉 Enfin, mon ONG en a un aussi. Mais le coût de l’essence nécessaire à un trajet équivalant à près de deux mois de salaire du chauffeur, il attend sagement dans le port. Qu’un membre de l’équipe chope la dengue ou qu’une guerre éclate, seuls motifs valables pour y avoir recours. Le bateau commercial, ou mieux dit le sous-marin commercial -étant donné qu’une fois assis, le niveau de l’eau arrive à celui de mes épaules- est donc contre-indiqué à toute personne ayant une propension à développer une phobie de l’enfermement. Ainsi que toute personne qui souhaite conserver ses tympans en bon état. En effet, les vidéos clips agressant les passagers à coups de mièvrerie et de décibels indécents, associés à la très forte probabilité que tout le monde périsse noyé au moindre incident, donnent à la traversée le charme de la croisière s’amuse, il va sans dire. Alors à l’arrivée, on comprend -même si on n’en est pas moins agacé- que les uns les autres se bousculent et se piétinent pour sortir les premiers.

Et à l’arrivée, c’est littéralement un autre pays qui nous accueille. Pays dans lequel je suis soudainement devenue une extraterrestre, objet d’une vingtaine de regards masculins et motif d’un attroupement à mon insu. Heureusement que le chauffeur – m’ayant reconnu sans peine- vient me sauver en bafouillant « staff? », et moi de répondre « Yes! Mingalaba…no..Salam aleykoum..umm…Good afternoon? ». J’ai beau avoir été très attentive durant mon briefing sur les M. et les R. et la nécessité d’avoir une attitude la plus neutre possible, six heures de bateau auront eu raison de ma finesse et je suis complètement paumée. Je monte dans le 4×4 et ouvre grand mes yeux pendant la petite heure que dure le trajet jusque Maugndaw. Le long de la route, on frôle de très près des dizaines de pousse-pousse/side vélos sur lesquels s’entassent des familles entières, des hommes à barbe et kufi (sorte de kippa musulmane), des gamins à bicyclette portant tous le même sac bleu en bandoulière. Puis peu à peu le bouillonnement de la ville fait place aux rizières et à la brume épaisse que les montagnes en toile de fond portent en guise de col. Et l’on se met à zigzager au pied de ces montagnes couvertes d’une épaisse forêt, où c’est là, parait-il, qu’il faut ouvrir encore plus grand ses yeux pour y apercevoir des éléphants. Heureusement que le chauffeur me donne un coup de pouce et toute excitée je vois, au loin, quatre oreilles grises remuer et deux énormes têtes qui ne daignent se retourner. C’est alors que le paysage s’aplanit à nouveau et que les « check points » commencent à se multiplier. Ceux là même qui justifient qu’un mois à l’avance il faille demander une « autorisation de voyager », en explicitant où, quand, pourquoi et comment on a l’intention de se déplacer à l’intérieur de l’Etat. Autant dire que si l’on est est entré dans le pays avec un visa de touriste ou de journaliste, on a toutes les chances d’aller se faire cuire un oeuf, surtout en cette période pré-électorale où les autorités sont méfiantes, et les gardiens des check points font du zèle. Même si, cette fois en l’occurence, le gros logo collé sur notre 4×4 et ma peau blanche semblent leur suffire pour relever la barrière et nous laisser continuer notre chemin. Il n’en est pas de même pour nombre de locaux qui se voient souvent contraints de rebrousser chemin après avoir parcouru des dizaines de kilomètres.

Enfin, près de 24h après avoir quitté Yangon, j’arrive sur la base de « Maungdaw paradise » comme l’ont surnommée quelques expatriés. Et je comprends assez vite pourquoi. Malgré les tensions entre communautés, la peur quasi quotidienne et le dénuement dans lesquels vit la population, la logistique infernale qu’implique la mise en oeuvre d’un projet de trois millions d’euros embauchant plus de 300 personnes dans une zone aussi difficile d’accès, les rencontres fortuites avec toutes espèces de rongeurs, insectes et même serpents en allant à la salle de bains la nuit, quelques jours ont suffi pour me donner l’envie de m’y faire muter immédiatement. L’engagement du staff local est à la hauteur de leur accueil et sourire permanent, la virée dans l’une des rares petites échoppes où les rayons me rappellent Cuba et où le beurre en conserve se périme en 2030 (ça laisse le temps de faire beaucoup de gateaux ça) est une attraction sans pareille, de même que le restaurant avec vue sur les barbelés de la frontière avec le Bangladesh, où l’on peut commander des « cashew must », du « chicken paparka » et où l’omelette s’appelle « sausage » et se trouve dans la catégorie « vegetilbes » ( et où si l’on a le malheur de passer commande avec les vrais noms des plats, on n’est jamais servis). Absolument tout est dépaysant. Mon premier court séjour ayant eu lieu la veille de l’Eid, j’ai la chance d’assister au marché des vaches. L’on vient de toute la région pour y vendre/acheter l’aliment central des réjouissances qui vont durer trois jours et les vedettes se sont fait belles pour l’occasion: cornes peintes en rouge et en bleu, guirlandes de noel autour du cou, les propriétaires rivalisent de créativité et les prix montent en flèche. Et nous, notre regard braqué sur les stars de la journée qui devenons les stars d’un troupeau d’enfants qui nous suivent sans relâche (c’est de bonne guerre).

Et puis l’invisibilité des femmes. Je l’avais remarquée dès mon arrivée mais là c’est encore plus flagrant. C’est bien simple il n’ y en a pas une dans ce marché, qui draine pourtant un bon millier de personnes. Dans la rue, le peu que l’on croise se cachent sous des voiles et des ombrelles. Au bureau, il y a une quinzaine de femmes sur 300 personnes. Ce qui contraste avec l’équipe expatriée, qui, elle, est presqu’exclusivement féminine. Autant dire que ma sensation d’être une extra-terrestre éprouvée à ma sortie du bateau constitue leur quotidien. Comment comprendre en effet qu’une femme blanche vienne travailler seule (ie sans mari ni frère ou père) dans l’Arakan à des postes de management, à l’heure où beaucoup s’entassent sur des bateaux de fortune et paient des passeurs au péril de leur vie pour tenter de fuir vers la Thailande ou la Malaisie, et où les femmes ne sont qu’exceptionnellement autorisées à franchir la limite de leur foyer. Alors si difficile qu’est ce contexte, je comprends pourquoi mes collègues expatriées n’échangeraient leur poste contre le mien pour rien au monde. Surtout que le terrain donne tout son sens aux propositions de projets que j’essaie de « vendre » depuis mon arrivée au Myanmar.

Au coeur d’un programme de lutte contre la malnutrition

Parce que je ne veux pas revivre la même frustration parisienne où je lisais et j’écrivais Mali et Mauritanie quand bien même je vivais RER et Thalys,  j’ai très vite insisté pour aller visiter nos projets. Patricia, chef de projet nutrition, m’emmène avec elle lors de sa supervision à Taunq Bazar. Les trois heures de traversée en bateau me réconcilient alors avec mon expérience maritime d’il y a quelques jours. Le paysage est superbe, les scènes de vie incroyables. Des charrettes tirées par des boeufs et conduites par des enfants qui n’ont pas plus de 7 ans, des ombrelles de toutes les couleurs, des embarcations de bric et de broc, des poissons volant, des petits baigneurs…Patricia, qui après avoir dormi un bon moment me traite de touriste en souriant, a bien raison mais à l’arrivée au centre de traitement nutritionnel, je range mon appareil photo et un sentiment indescriptible m’envahit. Cette fois, ce sont des femmes qui ont les yeux braqués sur nous. La salle de « screening » ( là où les mesures sont prises et le degré de malnutrition des enfants et femmes enceintes et allaitantes conditionne leur entrée dans le programme) peine à toutes les accueillir, elles et leurs enfants, dont beaucoup sont particulièrement maigres et apeurés. Idriss, le chef du centre, me fait faire la visite: les mesures, le test de l’appétit, l’entrée dans le programme, le suivi psychologique, les distributions d’aliments thérapeutiques, ou comment résumer le plus gros programme nutritionnel de toutes les missions de mon ONG en quelques heures.

Un couple et leur bébé dont le poids est beaucoup trop stable eu égard à son ancienneté dans le programme nutritionnel est envoyé en urgence au « centre de stabilisation ». Et moi, qui n’ai pas eu mon autorisation pour passer la nuit sur place avec Patricia et son équipe, de les accompagner sur le trajet du retour. L’homme berce l’enfant, la femme a le regard dans le vide. J’ai repris ma place de choix à la proue et je ne peux échanger avec mes compagnons de voyage que quelques sourires gênés. Au bout d’un quart d’heure de trajet, l’homme dépose à côté de moi un petit sachet rose. Puis voyant que je n’y touche pas (après que j’aie tenté de rendre le présent en me confondant en excuses), le rapproche à nouveau de moi avec insistance. Il contient un jus de litchi et un gateau à l’ananas. L’homme mange son gateau dont la garniture fluo est douteuse et il m’invite à en faire de même. Et je me répète en boucle: une famille dont la survie de l’enfant est menacée à court terme, faute de moyens, a pensé à m’acheter un gateau avant de quitter son village. Extrêmement gênée de me faire nourrir par la famille d’un enfant malnutri sévère sur le point d’être admis dans un centre accueillant les cas les plus graves, je tends à mon tour au père le sachet d’ovaltine (allez savoir pourquoi entre la Suisse et le Myanmar, le « om » entre le v et le a s’est perdu en route), seule denrée qu’il y a dans mon sac à dos. Et cette échange cérémoniel qui aura occupé une grande partie de mon trajet me donne les larmes aux yeux.

L’avant-veille de mon départ, j’accompagne Camille qui s’occupe de la « SMART survey », enquête destinée à évaluer statistiquement la prévalence de la malnutrition des enfants de moins de 5 ans dans une zone déterminée. Cette fois, ce n’est donc pas dans un centre nutritionnel mais dans un village que je me rends, village d’où vient une partie des bénéficiaires de notre programme. Dans l’équipe, deux hommes, une femme, une balance, un mètre et tout plein de questionnaires et de MUAC (réglette servant à mesurer le périmètre brachial). A notre arrivée, toujours le même attroupement. On parlemente avec les chefs du village, on choisit au hasard les foyers dans lesquels l’enquête sera faite de manière aléatoire, tandis que le flot d’enfants venus nous observer grossit, jusqu’à ce qu’un homme brandisse un baton et que les enfants se dispersent, tels des mouettes derrière lesquelles on se mettrait à courir à la fin de la Criée :).

Nos quatorze foyers tirés au sort et accompagnés de l' »Ancien », on part faire du porte à porte pour évaluer l’état nutritionnel des familles . Très souvent, les mères restent à l’intérieur, répondant aux questions derrière un rideau pendant que l’on reste à la porte. Jusqu’à ce qu’elles doivent sortir lorsqu’on procède aux mesures des enfants. La pesée est un exercice traumatisant. L’enfant met ses jambes dans une sorte de « culotte » puis est accroché au bout d’une balance elle même suspendue à une barre. La victime se met quasi systématiquement à pleurer tandis que la famille et le groupe de badauds venus observer le spectacle ne peuvent s’empêcher de rire franchement. Dans le questionnaire de la SMART, la détermination précise de l’âge des enfants est un exercice difficile et chronophage. Ce qui nous parait un réflexe, ayant été habitués dès notre plus jeune âge à donner notre date de naissance, l’est beaucoup moins pour des mamans,  illettrées pour la plupart, qui de surcroit n’accouchent pas dans des centres de santé et ne reçoivent aucun acte de naissance. Alors il faut parler en « saisons des pluies » plutôt qu’en années, puis recommencer patiemment quand la mère répond « une seulement » alors que l’enfant mesure clairement plus d’un mètre. Pour aider les enquêteurs dans cette démarche, l’équipe locale a mis en place un calendrier des évènements, censé répertorier, mois par mois (les données devront ensuite être désagrégées de 6 à 59 mois) les évènements marquant ayant eu lieu entre 2010 et 2015. Alors que l’équipe pose des questions et que je ne comprends pas un seul mot aux échanges, je me perds dans la lecture de cet amusant calendrier où le mois relatif au « debut de la ligue des champions » côtoie celui du « magasin qui a pris feu » ou même – accrochez-vous bien- du mois où le « big mullah a rêvé que les femmes enceintes allaient mourir si elles sortaient de chez elles » (le tout dans un anglais approximatif). Pour la petite histoire, en 2013, un grand chef religieux local aurait fait un rêve dans lequel une femme enceinte mourait en franchissant le seuil de son foyer. La rumeur a circulé dans le village et alentours, et les femmes se sont barricadées – ce qui n’a pas vraiment transformé leur quotidien du reste- de peur de perdre leur future progéniture. Un simple rêve a pris des proportions importantes et marqué les esprits, les enfants nés à cette époque apparaissant comme des rescapés du sort. Sauf que notre « Big mullah » aurait démenti quelques mois après avoir fait un tel rêve, mais qu’il n’en est pas sorti du calendrier pour autant…

Dans le 4×4 du retour, essayant avec peine de traquer les éléphants alors que mon chauffeur arrivé en retard, a visiblement décidé de faire un rallye et fait des grands signes à tous les concurrents doublés à vive allure, je souris en repensant à toutes ces images. La ligue des champions et le big mullah, le fou rire du staff local quand, rentrée de ma visite au centre nutritionnel, j’ai sorti le sachet contenant le jus de litchi et le gateau à l’ananas et j’ai réalisé qu’il contenait aussi une noix de bétel. Le coffee mix (poudre qui contient tout sauf du café et qu’on boit à tout moment de la journée) et les soirées à refaire le monde avec mes nouvelles collègues. Un sourire qui essaie de balayer toutes les faces obscures d’une société birmane divisée et meurtrie.

 

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2 thoughts on “Quelque part à la frontière avec le Bangladesh…

  1. Hola Justine,
    Que increíble lo que estas viviendo. La verdad q aprendi mucho con tu post y esperare con ansias el próximo.
    Ya tenemos pasaje para Yangon para fines de enero. No vamos a ir tan al norte pero si necesitas algo d x acá y te lo podemos hacer llegar a algún lugar en Yangon avisame! Beso grande!

  2. Merci Justine pour ton témoignage aussi passionnant qu’émouvant et surtout tu sembles trouver un vrai sens à cette mission. Bises, Françoise

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