Une semaine à Rangoon: un retour dans la vie professionnelle, un stock de sourires pour supporter la fin de la mousson et une super girafe en papier

Quoi? Déjà?”, suivi d’un sourire-grimace et d’un “ah, et bien félicitations” à peine audible. Voilà la réaction de la majorité de mon entourage à l’annonce de mon nouveau départ pour la Birmanie. Comprenant très bien que celle-ci était davantage basée sur la volonté de m’avoir à portée de train dans l’hexagone, après de longs mois d’exode, qu’une incapacité à envisager que mon bonheur soit ailleurs, le “courant d’air” (comme m’a surnommée mon père) ne pouvait pourtant s’empêcher de se poser mille questions. Et comment en être autrement. A l’heure de la maternité et des prêts immobiliers, je décrétais le répit de mon “âme-soe..sac à dos” terminé et repartions sceptiquement faire du développement de fonds en ONG, quand bien même je jurais, un mois plus tôt, de vouloir faire quelque chose de nouveau à Londres. Quand, aujourd’hui, huit jours après mon arrivée, posée à mon bureau et distraite par le bruit des corbeaux, des moines qui prient et de la pompe à eau, je relis ma lettre (mieux dit ma plaidoirie) de motivation écrite pour mon poste, je me dis que mon inconscient avait parlé pour moi. Et cette première semaine a achevé de me convaincre qu’il avait entièrement raison.

Samedi, 7h. Mes valises à peine posées dans l’une des chambres inoccupées du vaste appartement qui sera le mien pour six mois, je regarde depuis mon bébé balcon les vélos et vendeurs ambulants s’activer dans la rue. Il fait chaud et humide, je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit, décalage et divertissements de l’aéroport de Doha obligent. Pourtant, je suis trop excitée pour aller me coucher. J’ai à la fois hâte que mes collocs se réveillent pour faire leur connaissance, que ma pote Carine m’emmène promener, que tous ces bruits et ces odeurs deviennent familiers. J’ai un bon pressentiment. Quelques heures plus tard, alors que je me retrouve victime d’une attaque massive de moustiques, gambadant au milieu d’une usine de verre désaffectée, avec Malika et Sophie, je pense tout haut que la vie est sacrément surprenante.

Mes collègues sont excessivement sympathiques et fidèles aux clichés relatifs à leur nationalité. Les français râlent, l’allemand, qui est mon chef, adore les plans d’action et les idées classées avec des tirets (mais il n’en est pas moins drôle et agréable), la grecque, en plus de s’appeler Antigone, rigole beaucoup et part dans tous les sens. Le fait qu’elle soit responsable des finances, à l’heure où son pays fait tristement la une de l’actualité économique européenne, suscite beaucoup de blagues – de mauvais goût ; mais toute grecque qu’elle est, elle en rit avec nous. Pour l’instant, je suis noyée dans un flot continu d’informations et il n’y a pas une seule chose commencée lundi que je n’aie réussi à finir vendredi. Je lis quelques pages de l’histoire contemporaine de la Birmanie avant de relancer les contacts que j’ai chez les bailleurs de fonds puis de filer en réunion, et de revenir à mon bureau me battre contre ma nouvelle messagerie et mon nouveau compte skype, tous deux dysfonctionnants. J’ai à peine eu le temps de mettre un nouveau tiret à mon plan d’action (en plus d’organiser une dégustation de fromages à la maison, c’est le seul moyen que j’ai actuellement en ma possession pour démontrer à mon chef que mon recrutement était pertinent) que je repars en briefing ou qu’une nouvelle lecture fortement conseillée (de cinquante pages, en anglais, sinon c’est moins drôle) me tombe dessus. Les attentes liées à la création de mon poste – et à ma personne qui ai eu la joyeuse idée de me proposer en cobaye- sont démentes, pour ne pas dire effrayantes. En tant que messie des financements, je dois aider les équipes à formaliser des projets aussi pertinents qu’attractifs aux yeux des nations unies et de l’union européenne, tout en identifiant de nouvelles proies auprès desquelles « vendre » nos vingt ans d’expérience dans le pays et notre capacité à tirer des milliers d’enfants malnutris de leur triste sort. Autant dire que je vais certainement voir pousser ici mes premiers cheveux blancs et passer beaucoup de temps à la Paya Shwedagon.

La plus grande pagode de la ville. Il y a sept mois elle m’avait déjà fascinée et sa vue continue d’exercer sur moi une admiration indescriptible, d’autant plus qu’elle a fait peau neuve et qu’elle brille maintenant de mille feux. Je n’y suis pas encore retournée. A vrai dire, j’ai déjà pris le pli de l’expatriée qui met un point d’honneur à éviter la moindre attraction touristique. Sauf à considérer que les supermarchés et les boutiques de déco en sont une. Non, moi je préfère marcher sur les trottoirs défoncés d’avenues bruyantes et sans intérêt. Il faut dire que depuis que j’ai appris par notre responsable logistique que le seul risque sécuritaire était de tomber dans un trou ou de se retrouver au milieu d’un règlement de comptes entre deux gangs de chiens (celui de la pagode VS celui de la banque), je m’en donne à cœur joie. Sous le regard incompréhensif des chauffeurs de taxi, qui s’arrêtent systématiquement à ma hauteur sans que je n’aie levé un petit doigt, et tachant tant bien que mal d’éviter les mâcheurs de bétel susceptibles de cracher à chaque instant.

Sans en être découragée pour autant, je me régale de micro-détails du quotidien des birmans. Les rabatteurs de bus qui hurlent et rabattent les passagers sans même s’arrêter. Les vendeurs ambulants de tickets de loterie, diffusant, imperturbables, au beau milieu de la route, des musiques de dessin animé. Les moines, partout, tout le temps, dans leur dégradé de robes pourpres, oranges et roses. Les jeunes birmanes, aux joues jaunies de Tanaka, toujours impeccables malgré les pluies torrentielles qui s’abattent sur la ville quelques heures par jour. Les jeunes birmans, aux coupes de cheveux improbables, qui iraient parfaitement dans les mangas dont la musique est diffusée par les loteries sur roues. Les plus âgés tenant systématiquement la main de plus jeunes, les amputés qui font la manche, les vendeurs de fruits et légumes qui font la sieste au milieu de leur étal…

Et puis, c’est incontestable, j’ai progressé en langage des signes. Je peux, non sans fierté, mimer la rivière et la salle de sports. La banque, qui est le point de référence pour ma rue, ne marche pas à tous les coups mais j’y travaille. J’ai retrouvé avec plaisir Carine, mon amie de master, plus engluée que jamais dans des guerres d’influence et de la langue de bois, à quelques semaines des élections nationales qu’elle s’attache à rendre le plus « libres » et « transparentes » possibles. Enfin, j’ai consacré beaucoup d’énergie à concevoir et mettre en oeuvre un plan de personnalisation et remplissage de ma chambre, laquelle a la taille d’un studio parisien. Pari en parti réussi : une grande ombrelle verte, un set de table mêlant icones birmanes et couleurs criardes ingénieusement transformé en tableau et une girafe rouge et or en papier mâché que je ne me lasse pas d’admirer. Bien entourée et heureuse, ma deuxième semaine peut donc commencer.

 

2 thoughts on “Une semaine à Rangoon: un retour dans la vie professionnelle, un stock de sourires pour supporter la fin de la mousson et une super girafe en papier

  1. Hello Justine, bah je devrais être couché si j’étais raisonnable, mais je suis , justement, mondialement connu pour ne PAS être raisonnable…..J’avais bien vu du nouveau de ton côté, je savais que tu devais être en Birmanie, mais je n’avais pas vu que tu as posté u nouveau billet (j’aime bien l’idée du « billet » )….Bref je retrouve ton style « écrit », et je redécouvre ton talent pour synthétiser avec humour parfois teinté de gravité, les aléas et les plaisirs d’être dans un pays étranger, à tous les sens du terme….Je note que tu ne parles pas de la température…? j’en déduis, peut-être trop hâtivement, qu’elle est agréable, au moins supportable…En tout cas ravi d’avoir de tes nouvelles, sous cette forme….Tiens, j’en profite pour te dire que Pierre a réussi à acheter cet appartement pour son ou ses potes from the street….Dans quelles conditions, je l’ignore, car je dois le recontacter, et j’oublie de le faire depuis une semaine….Moi je n’ai pas grand’chose de trépidant à te dire, de plus, l’heure n’est pas très propice à la chronique, dons je repasserai par ici, en attendant, je te souhaite un max d’énergies positives…

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