Argentine, la cerise sur le gateau

En espagnol, on parle plus communément de « fraise sur le dessert ». Quel que soit le fruit rouge auquel on fasse référence, je suis impatiente d’y entrer depuis plusieurs semaines maintenant. Terre de mes premières amours sud-américaines et origine de mon attraction pas toujours très raisonnée pour le sous-continent, l’Argentine a toujours évoqué en moi un eldorado et je considère, aujourd’hui encore, l’année de mon échange universitaire comme la plus douce de ma vie. Dix ans plus tard, la réalité argentine demeure-t-elle fidèle à l’image d’Epinal que je m’en suis faite? Retour sur mes derniers jours du voyage au pays du tango, de l’hystérie du football et des crises financières perpétuelles.

Après quelques heures à attendre, au pied du col de Jama, que la neige tombée en masse au cours des nuits précédentes veuille bien cesser d’obstruer le passage des véhicules, je remonte dans mon bus, en proie à une intense excitation. Et lorsqu’en début d’après midi, encore ébahie par les magnifiques sommets enneigés au milieu desquels je viens de passer, j’aperçois le drapeau blanc, bleu céleste et jaune, je souris bêtement et désigne à ma voisine le poste frontière comme si je venais de tomber sur une mine d’or. Impossible de fermer l’oeil ne serait-ce qu’une minute au cours de cette interminable après-midi de voyage jusqu’à Salta, ville principale du nord est de l’Argentine. Il faut dire que ma place de choix, au premier rang de l’étage du bus, couplé à la beauté des montagnes et steppes que nous traversons ne m’y encouragent guère. Il est 21h quand je retrouve avec joie Charlotte, une néerlandaise rencontrée en Mongolie huit mois plus tôt. Rapide résumé des épisodes précédents et nous nous attablons tous devant un asado à 10 euros. Double problème: depuis mon dernier passage dans le pays, je suis devenue végétarienne et les prix ont explosé- le mot est faible. Voyant ma mine déconfite, l’un des employés de l’auberge vient me dire à l’oreille, comme si c’était un secret d’état, qu’il allait m’apporter une assiette de courge farcie, recette de sa grand-mère, sans que je n’aie à payer le prix carnivore. Je garde un sourire figé toute la soirée, d’autant que j’ai convaincu Charlie et une petite équipe internationale dont elle s’est entourée au cours des derniers jours, de louer une voiture pour partir explorer l’une des plus belles régions du pays.

Un australien, une écossaise, deux hollandaises, le tout dans une Chevrolet et moi qui redécouvre, avec un temps d’adaptation, ce que signifient boite de vitesses et conduite à droite. Heureusement que Charlie est là pour me crier de temps à autre « you’re driving on the wrong side of the wayyyyyy » et que de toute façon à Salta, l’intégralité des automobilistes fait n’importe quoi. Nous partons pour une boucle de cinq jours vers l’extrême nord du pays, près de la frontière bolivienne,  là où les noms des villages et les couleurs de peaux revendiquent bien plus l’héritage indigène que partout ailleurs dans le pays. Les paysages sont assez similaires au désert d’Atacama chilien et au sud de la Bolivie: des formations rocheuses improbables, des canyons à couper le souffle, des pics rouges, verts et violets, aux pieds desquels des milliers de cactus sont rangés en file indienne. Un trajet qui devrait durer deux heures nous en coûte six, tellement nous nous arrêtons pour prendre des photos et tellement notre voiture frôle l’agonie, passés 4000 mètres d’altitude. Tout est comme dans mon souvenir, majestueux et dépaysant, bien que dans le moindre petit village, les auberges et échoppes à souvenirs aient poussé comme des champignons, et que je fais ma rabat-joie en comparant, sans me lasser (mais en lassant très probablement le reste de l’équipe) les tarifs de 2005 à ceux de 2015. Le clou de notre virée: la « serrania del Hornocal », plus connue comme la montagne aux quatorze couleurs, un endroit irréel et silencieux, une fresque géante naturelle où les couleurs pastel forment des courbes symétriques sur le dos des collines. Nous sommes seuls, à plus de 4700 mètres, quand au bout d’une longue route sinueuse, surgit au milieu de la lande, un paysage qui n’est scandaleusement/heureusement mentionné dans aucun guide. Les joues rosies par l’altitude et le vent, chaque pas nous semble un effort comparable aux dernières foulées d’un marathon et nous restons bouche bée face à ce mystère de la nature (qui n’en est pas un, mais au vu de nos connaissances en géologie, nous nous abstenons de formuler quelconque explication). Et c’est ravis et poussiéreux que nous regagnons Salta, qui, après plusieurs jours à rouler dans la pampa, fait figure de mégalopole.

Avec Charlie, nous décidons de poursuivre notre séjour argentin au parc naturel Talampaya, alors que le reste de la troupe prend des directions différentes. C’est l’une des rares attractions que je n’avais pas visitées lors de mon précédent séjour. Il faut dire que sans moyen de locomotion propre, il est assez difficile d’accès et qu’il est plutôt un haut lieu de tourisme national, en été. Etrangères en basse saison, nous sommes donc perçues par les habitants de Villa Union, comme des OVNI égarés. Tout est fermé, le garçon de l’office du tourisme est certainement en hibernation depuis trois semaines quand nous entrons dans son bureau, quelques minutes avant la fermeture. La seule solution consiste à prendre un bus officiel à 7h du matin, puis de reprendre, une fois le parc visité, le seul bus de retour qui rejoint la Rioja à 17h. Soit de longues heures à peigner la girafe en perspective. Parfait. Nous n’avons pas non plus le choix du restaurant et de l’auberge puisqu’il n’y en a que deux d’ouverts. Seules dans une immense pièce, nous partageons une mauvaise pizza et une bouteille de vin, nous remémorant les souvenirs marquants de notre voyage dans le désert de Gobi, avant d’aller réveiller Dona Gringa dans sa chambre d’hôtes à la décoration d’un autre âge. Le bus qui nous emmène au parc est, à deux exceptions près (nous) rempli de personnel, qui nous salue et se rendort profondément a peine assis sur son siège. Nous assistons au lever du soleil et sommes accueillies à Talampaya par quelques renards peu farouches. La lumière est assez incroyable et le décor celui d’un western ou de starwars- j’hésite encore. Nous sommes certaines de bénéficier d’une visite guidée privée quand quelques touristes argentins se joignent à nous. C’est parti pour deux heures de balade dans un canyon somptueux, où notre camionnette lutte pour ne pas s’enliser sous le regard d’immenses condors et de groupes de rongeurs. Il est 10h du matin quand à la pause, on nous offre de gouter au vin local (La Rioja est une importante région viticole argentine). Soucieuses de ne pas rompre à la tradition, nous constatons en riant que nos compères ont tous pris du café et nous confondons en excuse auprès de la réputation européenne (surtout que nous sommes de vingt ans les cadettes du reste du groupe). Puis lorsqu’à midi, la visite est finie, et que partant, nous avons cinq heures à tuer au milieu de nulle part, nous décidons, pleines d’optimisme, de faire du stop. Sous un soleil de plomb et avec comme seul bruit, le cri étonnant d’un oiseau caché dans un buisson à quelques mètres de nous, l’ambiance est pesante. Après Starwars, je me sens maintenant dans Bagdad Café. Une camionnette passe en moyenne toutes les 45 minutes et ignore systématiquement, pour quelque raison surement valide, mon pouce et mon regard suppliants. Jusqu’à ce que notre sauveur, un pick up rouge, s’arrête à notre niveau avec à son bord, trois jeunes argentins, que nous jugeons inoffensifs selon des critères et un code muris à l’avance avec Charlie, pendant nos deux heures d’attente. Le maté circule entre la banquette avant et arrière, la conversation est animée et instructive, et 150 km plus loin, nous quittons un peu émues nos compagnons de route, représentants de la jeunesse rurale argentine qui nous confient avec beaucoup d’humour et d’autodérision être arrivés sur terre « après que la beauté ait été répartie par Dieu ».

La nuit est bien entamée lorsque, à nouveau au premier rang du bus, nous entrons dans Cordoba, et mon coeur fait des bonds à chaque nom de rue évocateur. Un vif sentiment de retour en arrière m’envahit soudain, qui ne me quittera plus jusqu’à la fin de mon séjour. Ma vie d’étudiante cordobaise me semble à des années lumières, et résonne en moi l’image d’un âge d’or qui ne reviendra plus.  Le lendemain de notre arrivée, m’étant réveillée à l’aube, je traine Charlie dans un parcours nostalgique, de l’université au cyber café, de la boulangerie à mon ancienne maison, de la salle de gym aux maisons des copains. Ca ne lui parle absolument pas mais elle est tellement gentille et bienveillante qu’elle partage mon enthousiasme et me questionne. J’ai du mal à voir cette ville avec un regard neuf, et le fait que j’y retrouve Nico, ami de l’époque, qui est venu passer le week-end avec nous, ne m’y aide pas. Quelques kilos et cheveux blancs en plus, nous sommes restés les mêmes et je me plais à dire à chaque personne avec qui j’échange, que j’étais là il y a dix ans (et eux de faire une moue étrange suivie d’un calcul mental et d’un questionnement intrigué sur mon âge -car oui je fais toujours aussi jeune qu’il y a dix ans).

A Cordoba, le même bouillonnement des cadres dynamiques en journée, et des fêtes étudiantes qui n’en finissent plus la nuit. Un dynamisme culturel certain; des musées ont poussé et nous rentrons par hasard dans une exposition de Plantu, où la pertinence des oeuvres choisies, associées à la beauté du lieu et aux coupes de champagne que l’on nous met entre les mains me portent sur un nuage. Nous logeons chez Yamila, une amie de Nico, adorable et passionnante psychologue trentenaire, auprès de qui je m’enquiers de la situation politique et économique. Elle et Facundo, son copain, sont clairement contre le gouvernement de Cristina Kirchner, au pouvoir depuis 2007. Entre inflation galopante, explosion de la fiscalité, limitation drastique voire suppression de l’importation de beaucoup de produits manufacturés et impossibilité d’acheter des devises étrangères sans recourir au marché noir, ils me décrivent un pays que je ne reconnais pas, le comparant à Cuba, sous mes yeux ébahis. Ils prient pour un changement aux élections d’octobre prochain.

Difficile pour moi de me faire une opinion en si peu de temps sur place, surtout que Brenda, chez qui je loge à Buenos Aires, est une militante du front pour la victoire, le parti au pouvoir, et travaille pour une institution publique créée par la présidente. J’avais hébergé Brenda à Paris en 2013, via couchsurfing, et c’est une première pour moi que de loger à mon tour chez un ancien invité! Brenda me fait l’éloge des politiques sociales des Kirchner en matière d’éducation, santé et plus globalement souligne l’amélioration indéniable du bien être social avec la création de subventions et revenus minimaux universels. Je ne vois que peu de différences en me promenant dans la capitale, si ce n’est de nouveaux quartiers branchés/hipsters et des propositions de change tous les cinq mètres dans les rues piétonnes (ce qu’à Barbesse est « marlboro, marlboro », est « cambio , cambio » rue Florida :p). En revanche, le clivage entre pro et anti Kircher est prégnant. Aucune neutralité ne semble envisageable et les mouvements sociaux de soutien ou de contestation sont quotidiens. La veille de mon départ, une grève nationale des transports donne du grain à moudre à Brenda et ses collègues, qui en parlent pendant tout le trajet nous conduisant au centre ville. Je regrette de n’avoir plus de temps pour faire ce que Christelle et Antoine avaient fait un an plus tôt, entrer dans le quotidien de cette jeunesse en lutte, comprendre leurs aspirations et leurs difficultés. Comprendre pourquoi cet ancien grenier du monde est devenu en un siècle un pays à la dette externe colossale, au taux d’indigence effrayant et à la société divisée, malgré un énorme potentiel agricole et un niveau d’éducation remarquable.

Après une dernière soirée où je retrouve avec une immense joie l’autre Nico, dans une vie bien rangée où costume de notaire, chien et enfant en gestation ont remplacé beuveries au Fernet, fréquentation des bancs de fac en dilettante et multiplication des conquêtes (il ne me lira pas, mais je ne l’adore pas moins pour autant), me voilà à l’aéroport, devant le panneau affichant à l’heure mon vol pour Madrid. Je ne sais si la boule au ventre que je me traine depuis le matin et les larmes qui coulent sur mes joues sont celles d’une tristesse des neuf derniers mois écoulés trop vite ou d’ une excitation de savoir mes proches et un nouveau départ qui m’attendent. Probablement un mélange des deux. Je n’ai en tout cas pas assez de recul pour dire en quoi ce voyage me renvoie en France un peu différente; juste la sensation plaisante, derrière une appréhension montante, de ne rien regretter.

 

 

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