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Argentine, la cerise sur le gateau

En espagnol, on parle plus communément de « fraise sur le dessert ». Quel que soit le fruit rouge auquel on fasse référence, je suis impatiente d’y entrer depuis plusieurs semaines maintenant. Terre de mes premières amours sud-américaines et origine de mon attraction pas toujours très raisonnée pour le sous-continent, l’Argentine a toujours évoqué en moi un eldorado et je considère, aujourd’hui encore, l’année de mon échange universitaire comme la plus douce de ma vie. Dix ans plus tard, la réalité argentine demeure-t-elle fidèle à l’image d’Epinal que je m’en suis faite? Retour sur mes derniers jours du voyage au pays du tango, de l’hystérie du football et des crises financières perpétuelles.

Après quelques heures à attendre, au pied du col de Jama, que la neige tombée en masse au cours des nuits précédentes veuille bien cesser d’obstruer le passage des véhicules, je remonte dans mon bus, en proie à une intense excitation. Et lorsqu’en début d’après midi, encore ébahie par les magnifiques sommets enneigés au milieu desquels je viens de passer, j’aperçois le drapeau blanc, bleu céleste et jaune, je souris bêtement et désigne à ma voisine le poste frontière comme si je venais de tomber sur une mine d’or. Impossible de fermer l’oeil ne serait-ce qu’une minute au cours de cette interminable après-midi de voyage jusqu’à Salta, ville principale du nord est de l’Argentine. Il faut dire que ma place de choix, au premier rang de l’étage du bus, couplé à la beauté des montagnes et steppes que nous traversons ne m’y encouragent guère. Il est 21h quand je retrouve avec joie Charlotte, une néerlandaise rencontrée en Mongolie huit mois plus tôt. Rapide résumé des épisodes précédents et nous nous attablons tous devant un asado à 10 euros. Double problème: depuis mon dernier passage dans le pays, je suis devenue végétarienne et les prix ont explosé- le mot est faible. Voyant ma mine déconfite, l’un des employés de l’auberge vient me dire à l’oreille, comme si c’était un secret d’état, qu’il allait m’apporter une assiette de courge farcie, recette de sa grand-mère, sans que je n’aie à payer le prix carnivore. Je garde un sourire figé toute la soirée, d’autant que j’ai convaincu Charlie et une petite équipe internationale dont elle s’est entourée au cours des derniers jours, de louer une voiture pour partir explorer l’une des plus belles régions du pays.

Un australien, une écossaise, deux hollandaises, le tout dans une Chevrolet et moi qui redécouvre, avec un temps d’adaptation, ce que signifient boite de vitesses et conduite à droite. Heureusement que Charlie est là pour me crier de temps à autre « you’re driving on the wrong side of the wayyyyyy » et que de toute façon à Salta, l’intégralité des automobilistes fait n’importe quoi. Nous partons pour une boucle de cinq jours vers l’extrême nord du pays, près de la frontière bolivienne,  là où les noms des villages et les couleurs de peaux revendiquent bien plus l’héritage indigène que partout ailleurs dans le pays. Les paysages sont assez similaires au désert d’Atacama chilien et au sud de la Bolivie: des formations rocheuses improbables, des canyons à couper le souffle, des pics rouges, verts et violets, aux pieds desquels des milliers de cactus sont rangés en file indienne. Un trajet qui devrait durer deux heures nous en coûte six, tellement nous nous arrêtons pour prendre des photos et tellement notre voiture frôle l’agonie, passés 4000 mètres d’altitude. Tout est comme dans mon souvenir, majestueux et dépaysant, bien que dans le moindre petit village, les auberges et échoppes à souvenirs aient poussé comme des champignons, et que je fais ma rabat-joie en comparant, sans me lasser (mais en lassant très probablement le reste de l’équipe) les tarifs de 2005 à ceux de 2015. Le clou de notre virée: la « serrania del Hornocal », plus connue comme la montagne aux quatorze couleurs, un endroit irréel et silencieux, une fresque géante naturelle où les couleurs pastel forment des courbes symétriques sur le dos des collines. Nous sommes seuls, à plus de 4700 mètres, quand au bout d’une longue route sinueuse, surgit au milieu de la lande, un paysage qui n’est scandaleusement/heureusement mentionné dans aucun guide. Les joues rosies par l’altitude et le vent, chaque pas nous semble un effort comparable aux dernières foulées d’un marathon et nous restons bouche bée face à ce mystère de la nature (qui n’en est pas un, mais au vu de nos connaissances en géologie, nous nous abstenons de formuler quelconque explication). Et c’est ravis et poussiéreux que nous regagnons Salta, qui, après plusieurs jours à rouler dans la pampa, fait figure de mégalopole.

Avec Charlie, nous décidons de poursuivre notre séjour argentin au parc naturel Talampaya, alors que le reste de la troupe prend des directions différentes. C’est l’une des rares attractions que je n’avais pas visitées lors de mon précédent séjour. Il faut dire que sans moyen de locomotion propre, il est assez difficile d’accès et qu’il est plutôt un haut lieu de tourisme national, en été. Etrangères en basse saison, nous sommes donc perçues par les habitants de Villa Union, comme des OVNI égarés. Tout est fermé, le garçon de l’office du tourisme est certainement en hibernation depuis trois semaines quand nous entrons dans son bureau, quelques minutes avant la fermeture. La seule solution consiste à prendre un bus officiel à 7h du matin, puis de reprendre, une fois le parc visité, le seul bus de retour qui rejoint la Rioja à 17h. Soit de longues heures à peigner la girafe en perspective. Parfait. Nous n’avons pas non plus le choix du restaurant et de l’auberge puisqu’il n’y en a que deux d’ouverts. Seules dans une immense pièce, nous partageons une mauvaise pizza et une bouteille de vin, nous remémorant les souvenirs marquants de notre voyage dans le désert de Gobi, avant d’aller réveiller Dona Gringa dans sa chambre d’hôtes à la décoration d’un autre âge. Le bus qui nous emmène au parc est, à deux exceptions près (nous) rempli de personnel, qui nous salue et se rendort profondément a peine assis sur son siège. Nous assistons au lever du soleil et sommes accueillies à Talampaya par quelques renards peu farouches. La lumière est assez incroyable et le décor celui d’un western ou de starwars- j’hésite encore. Nous sommes certaines de bénéficier d’une visite guidée privée quand quelques touristes argentins se joignent à nous. C’est parti pour deux heures de balade dans un canyon somptueux, où notre camionnette lutte pour ne pas s’enliser sous le regard d’immenses condors et de groupes de rongeurs. Il est 10h du matin quand à la pause, on nous offre de gouter au vin local (La Rioja est une importante région viticole argentine). Soucieuses de ne pas rompre à la tradition, nous constatons en riant que nos compères ont tous pris du café et nous confondons en excuse auprès de la réputation européenne (surtout que nous sommes de vingt ans les cadettes du reste du groupe). Puis lorsqu’à midi, la visite est finie, et que partant, nous avons cinq heures à tuer au milieu de nulle part, nous décidons, pleines d’optimisme, de faire du stop. Sous un soleil de plomb et avec comme seul bruit, le cri étonnant d’un oiseau caché dans un buisson à quelques mètres de nous, l’ambiance est pesante. Après Starwars, je me sens maintenant dans Bagdad Café. Une camionnette passe en moyenne toutes les 45 minutes et ignore systématiquement, pour quelque raison surement valide, mon pouce et mon regard suppliants. Jusqu’à ce que notre sauveur, un pick up rouge, s’arrête à notre niveau avec à son bord, trois jeunes argentins, que nous jugeons inoffensifs selon des critères et un code muris à l’avance avec Charlie, pendant nos deux heures d’attente. Le maté circule entre la banquette avant et arrière, la conversation est animée et instructive, et 150 km plus loin, nous quittons un peu émues nos compagnons de route, représentants de la jeunesse rurale argentine qui nous confient avec beaucoup d’humour et d’autodérision être arrivés sur terre « après que la beauté ait été répartie par Dieu ».

La nuit est bien entamée lorsque, à nouveau au premier rang du bus, nous entrons dans Cordoba, et mon coeur fait des bonds à chaque nom de rue évocateur. Un vif sentiment de retour en arrière m’envahit soudain, qui ne me quittera plus jusqu’à la fin de mon séjour. Ma vie d’étudiante cordobaise me semble à des années lumières, et résonne en moi l’image d’un âge d’or qui ne reviendra plus.  Le lendemain de notre arrivée, m’étant réveillée à l’aube, je traine Charlie dans un parcours nostalgique, de l’université au cyber café, de la boulangerie à mon ancienne maison, de la salle de gym aux maisons des copains. Ca ne lui parle absolument pas mais elle est tellement gentille et bienveillante qu’elle partage mon enthousiasme et me questionne. J’ai du mal à voir cette ville avec un regard neuf, et le fait que j’y retrouve Nico, ami de l’époque, qui est venu passer le week-end avec nous, ne m’y aide pas. Quelques kilos et cheveux blancs en plus, nous sommes restés les mêmes et je me plais à dire à chaque personne avec qui j’échange, que j’étais là il y a dix ans (et eux de faire une moue étrange suivie d’un calcul mental et d’un questionnement intrigué sur mon âge -car oui je fais toujours aussi jeune qu’il y a dix ans).

A Cordoba, le même bouillonnement des cadres dynamiques en journée, et des fêtes étudiantes qui n’en finissent plus la nuit. Un dynamisme culturel certain; des musées ont poussé et nous rentrons par hasard dans une exposition de Plantu, où la pertinence des oeuvres choisies, associées à la beauté du lieu et aux coupes de champagne que l’on nous met entre les mains me portent sur un nuage. Nous logeons chez Yamila, une amie de Nico, adorable et passionnante psychologue trentenaire, auprès de qui je m’enquiers de la situation politique et économique. Elle et Facundo, son copain, sont clairement contre le gouvernement de Cristina Kirchner, au pouvoir depuis 2007. Entre inflation galopante, explosion de la fiscalité, limitation drastique voire suppression de l’importation de beaucoup de produits manufacturés et impossibilité d’acheter des devises étrangères sans recourir au marché noir, ils me décrivent un pays que je ne reconnais pas, le comparant à Cuba, sous mes yeux ébahis. Ils prient pour un changement aux élections d’octobre prochain.

Difficile pour moi de me faire une opinion en si peu de temps sur place, surtout que Brenda, chez qui je loge à Buenos Aires, est une militante du front pour la victoire, le parti au pouvoir, et travaille pour une institution publique créée par la présidente. J’avais hébergé Brenda à Paris en 2013, via couchsurfing, et c’est une première pour moi que de loger à mon tour chez un ancien invité! Brenda me fait l’éloge des politiques sociales des Kirchner en matière d’éducation, santé et plus globalement souligne l’amélioration indéniable du bien être social avec la création de subventions et revenus minimaux universels. Je ne vois que peu de différences en me promenant dans la capitale, si ce n’est de nouveaux quartiers branchés/hipsters et des propositions de change tous les cinq mètres dans les rues piétonnes (ce qu’à Barbesse est « marlboro, marlboro », est « cambio , cambio » rue Florida :p). En revanche, le clivage entre pro et anti Kircher est prégnant. Aucune neutralité ne semble envisageable et les mouvements sociaux de soutien ou de contestation sont quotidiens. La veille de mon départ, une grève nationale des transports donne du grain à moudre à Brenda et ses collègues, qui en parlent pendant tout le trajet nous conduisant au centre ville. Je regrette de n’avoir plus de temps pour faire ce que Christelle et Antoine avaient fait un an plus tôt, entrer dans le quotidien de cette jeunesse en lutte, comprendre leurs aspirations et leurs difficultés. Comprendre pourquoi cet ancien grenier du monde est devenu en un siècle un pays à la dette externe colossale, au taux d’indigence effrayant et à la société divisée, malgré un énorme potentiel agricole et un niveau d’éducation remarquable.

Après une dernière soirée où je retrouve avec une immense joie l’autre Nico, dans une vie bien rangée où costume de notaire, chien et enfant en gestation ont remplacé beuveries au Fernet, fréquentation des bancs de fac en dilettante et multiplication des conquêtes (il ne me lira pas, mais je ne l’adore pas moins pour autant), me voilà à l’aéroport, devant le panneau affichant à l’heure mon vol pour Madrid. Je ne sais si la boule au ventre que je me traine depuis le matin et les larmes qui coulent sur mes joues sont celles d’une tristesse des neuf derniers mois écoulés trop vite ou d’ une excitation de savoir mes proches et un nouveau départ qui m’attendent. Probablement un mélange des deux. Je n’ai en tout cas pas assez de recul pour dire en quoi ce voyage me renvoie en France un peu différente; juste la sensation plaisante, derrière une appréhension montante, de ne rien regretter.

 

 

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Chile, la alegria ya viene !

Ca y est, il est l’heure pour moi de quitter l’île de Pâques, cet endroit hors du temps où j’ai passé un séjour magique. Je débarque à Santiago au petit matin, bouffie de sommeil et de préjugés négatifs sur cette langue de terre, où j’ai passé quelques semaines dix ans auparavant. Je suis décidée à n’y rester que quelques jours, avant de filer dans le nord de l’ Argentine. D’autant plus que l’automne ici est déjà sérieusement entamé. Je grelotte dans le petit terminal domestique et ôte la fleur en plastique qui ne quitte que rarement mon oreille depuis mon départ de Tahiti. Je suis sceptique. J’ai tort car je m’apprête à redécouvrir et tomber sous le charme de ce pays et ses habitants.

Santiago, la ville polluée de laquelle je n’arrive plus à décoller. 

Nico, son écharpe et son manteau m’accueillent, moqueurs, alors que je commence à peine à réaliser que le débardeur n’est pas le vêtement de circonstance et que je regarde frénétiquement ma montre, perdue (une fois n’est pas coutume) dans le décalage horaire. J’ai rencontré Nico sept mois plus tôt dans une auberge de jeunesse à Osaka. Après avoir discuté un quart d’heure et échangé nos Facebook, nous avons perdu contact et je suis donc assez surprise de son enthousiasme débordant lorsque je lui annonce mon passage sur Santiago quelques jours plus tôt, et encore plus de son insistance à venir m’accueillir à l’aéroport. Nico est excessivement sympathique, de même que sa famille, qui m’accueille comme une amie de longue date. Sa soeur déménage pour me laisser sa chambre, sa mère enlève, pour moi, la viande du menu du déjeuner et son père, le nez derrière son journal, me commente l’actualité chilienne et cherche dans sa mémoire, les quelques mots de français qu’il a un jour maitrisés. Nous partons en promenade dans le centre et je suis émerveillée par ces rues et bâtiments, qui, autrefois, me paraissaient gris et sans intérêt. De la cathédrale au palais présidentiel, des belvédères d’où l’on ne voit rien -pic de pollution oblige- aux grandes artères débordantes d’animation en ce samedi après midi, je peine à suivre Nico et masque avec difficultés ma fatigue et mes lacunes en histoire chilienne. Et quand à ma question « pourquoi les drapeaux sont en berne? », il me répond « parce qu’il n’y a pas de vent »; je me sens à peine stupide et me dis que l’heure est venue pour nous d’aller continuer nos discussions autour de verres de Pisco, l’alcool national. Nico est étudiant en droit, en grève depuis quelques semaines pour protester contre l’augmentation des frais de scolarité dans les universités dites « publiques », qui contraint les étudiants à s’endetter de plusieurs milliers de dollars, sans aucune garantie de trouver un poste, une fois leur diplôme en poche. Guidé par son militantisme, il choisit un bar tenu par les dirigeants d’un journal satirique d’opposition (l’équivalent de notre « canard enchaîné »). Bien évidemment, je ne comprends aucune des références cachées derrière les noms des cocktails et Nico ne s’impatiente même pas quand, au bout de 45 minutes, il m’explique pour la cinquième fois lequel est en prison, lequel est parti avec la caisse, et pourquoi leur présidente est de moins en moins populaire. Pour pimenter cette leçon d’histoire politique, j’ai eu la joyeuse idée de commander un « terremoto » (tremblement de terre), cocktail en vogue chez la jeunesse chilienne, mélange de vin, de Fernet et de glace à l’ananas, qui porte bien son nom et ne fait pas bon mélange avec les trentenaires ayant passé la nuit dans un avion.

Le lendemain, je quitte la famille de Nico pour me rendre chez Sergio, Isabela et Cristobal. Je connais encore moins Sergio que je ne connaissais Nico puisqu’il est l’ami d’un autre chilien croisé en Russie, lequel, ne pouvant me recevoir, a fait des pieds et des mains pour me trouver un toit. Je commence sérieusement à envisager de mettre le chilien à côté du kiwi et du japonais dans mon classement des nationalités bisounours et je franchis le pas quand je découvre que j’ai une chambre de reine et des nouveaux collocs temporaires incroyablement gentils et intéressants. Cela fait à peine 48h que je suis à Santiago et je m’y sens déjà comme un poisson dans l’eau; je vais courir le matin, le concierge de l’immeuble connait mon prénom et m’accueille toujours armé de son plus grand sourire, de même que celle qui est à l’accueil du musée des droits de l’homme, devenu ma deuxième maison. Alors chaque jour, je me dis « demain, je pars pour le nord », et chaque lendemain, je n’ai pas bougé d’un poil. Surtout que mes nouvelles copines chiliennes rencontrées sur l’ile de Pâques, Natalia et Carolina, sont revenues à Santiago et qu’elles ont entrepris de me faire découvrir leurs coins et recettes préférés de la capitale, parmi lesquels, une autre colline surplombant les gaz d’échappement et des grains de blé baignant dans des pêches au sirop…Santiago est devenue pour moi le symbole des rencontres fortuites et amitiés accélérées. C’est ainsi que par le plus grand des hasards je rencontre Felipe, ami d’amie de Xavier, mon locataire unique et préféré, et que je le convaincs sans mal de me suivre pour quelques jours dans le nord du pays. J’aime le Chili.

Pisco, trompette et voute céleste magique dans la « valle del elqui »

Je connais Felipe depuis quelques heures et il ne nous en faut pas plus pour que nous partagions biscuits, doutes existentiels et questionnements professionnels dans le bus qui nous conduit à Pisco Elqui. Situé au fond d’une vallée qui porte son nom, ce village est l’épicentre de la production de Pisco et le tourisme y connait un regain depuis plusieurs années. Il faut dire que c’est un cocon où il fait bon vivre, perdu au milieu de vignes, cactus et montagnes colorées. Avec Felipe, nous nous entourons d’une équipe internationale composée d’un autrichien, une nord américaine, deux canadiennes, une belge, un suisse et devenons en un rien de temps les meilleurs amis de Santiago, patron de l’auberge. Un personnage mi chaman-mi rêveur, au rire contagieux, qui a vécu dans le sud de la France pendant de nombreuses années, et qui est un catalogue d’anecdotes cocasses à lui tout seul. Autour d’un barbecue, le pisco coule à flots, de même que les mots issus d’une langue proche de l’Esperanto, créée pour l’occasion. L’ambiance est animée, bienveillante et musicale, et lorsque Antoine, le suisse, sort sa trompette et que, l’orgueil de chacun d’entre nous en prend un sacré coup (car faire sortir ne serait-ce qu’un son d’une trompette quand on est débutant, c’est mission impossible), je suis prise de la plus longue crise de fous rires de toute ma vie. Le tout sur fond d’étoiles qui filent sous mes yeux. J’aime le Chili.

Pendant la soirée, l’un de nous avait proposé de nous lever à l’aube pour aller voir le soleil pointer le bout de son nez derrière les montagnes (et tous de penser en coeur que l’enthousiasme serait retombé en même temps que notre taux d’alcoolémie). Lorsque quelques heures plus tard, nous sommes presque tous au rendez-vous, chaussures de rando au pied, nous nous étonnons et auto-congratulons pendant de longues minutes, avant de réaliser qu’aucun n’a retenu les conseils de Santiago sur la route à suivre. Qu’à cela ne tienne, nous commençons à marcher dans la nuit noire, encouragés/effrayés par les aboiements des chiens errants, nous trouvant tour à tour nez à nez avec des chevaux ou des barbelés. Au bout de deux heures qui me paraissent interminables (eu égard au fait que ma lampe frontale, complètement déchargée, n’éclaire plus rien du tout et que, par conséquent, je glisse sur les cailloux en continu et tombe par intermittence), nous décrétons que la montagne sur laquelle nous nous trouvons est la bonne, partageons maté et reprenons les félicitations à notre encontre. Avant de réaliser que l’on s’est complètement planté de cap et que le soleil vient de sortir derrière notre dos. Alors nous abdiquons en riant, prenant des photos de saut (mon obsession du voyage- inutile de le préciser), et rentrons en chantant l’hymne national canadien qui nous trotte en tête depuis la veille.

Je retrouve Felipe qui a eu l’excellente idée de ne pas nous suivre dans notre folie nocturne et nous partons en vélo explorer les environs. Les points de vue sont splendides, les côtes dévastatrices pour mes mollets déjà exténués. Nous allons jusqu’à un marché artisanal où Felipe consulte une cartomancienne locale pendant que moi, ayant trop peur de l’avenir qu’elle pourrait m’inventer, je me contente de regarder les bagues et les boucles d’oreille, de façon très terre à terre. Dans un élan d’hyperactivité qui est le nôtre depuis notre arrivée, nous poursuivons notre séjour avec une balade à cheval, au milieu des montagnes, puis allons enrichir nos connaissances sur la fabrication de Pisco dans une distillerie. Je souris en voyant Felipe, auquel le séjour prolongé en France a conféré une aptitude à la critique très aiguisée, se plaindre de la qualité des produits offerts à la dégustation. Puis, en bon français, ne rien acheter :). La vallée de l’Elqui est la terre natale de Gabriela Mistral, poétesse chilienne ayant obtenu le prix Nobel de littérature dans les années 50. Je n’ai jamais rien lu d’elle et pourtant je me passionne pour sa biographie, recouvrant les murs de la « maison-musée » que nous visitons. Nous consacrons notre dernière soirée à l’observation d’étoiles au télescope, dans une des meilleures régions du monde pour ce faire (le nord du Chili concentre en effet les sites d’observation les plus reconnus au niveau international et les astronomes  s’y bousculent). A peine arrivée sur le site, je vois deux étoiles filantes et me presse d’allonger ma liste de voeux. Il n’y a aucun nuage dans le ciel, irréel, et malgré le froid qui nous glace les pieds, nous buvons les paroles de notre guide et voyons tour à tour des nébuleuses, Saturne, étoiles dont j’ai bien entendu oublié les noms à la luminosité et aux couleurs incroyables. Felipe bat fièrement son record d’étoiles filantes vues en une soirée pendant que je me répète à intervalles réguliers que ce pays est celui de tous les possibles. J’aime le Chili.

Il était une fois le désert d’Atacama

Près de 24h après avoir quitté Pisco Elqui, mon bus arrive aux aurores à Calama, ville du désert d’Atacama connue pour abriter la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde. Ville également caractérisée par un taux d’insécurité significatif. Quelques jours auparavant, Marie et Nico s’y sont fait voler leur sac à dos et j’y débarque donc à reculons. Prévoyant initialement – avant que beaucoup de chiliens ne m’en dissuadent- d’y passer une nuit, j’avais contacté Reinaldo via couchsurfing. Celui-ci me suggère de regagner directement San Pedro de Atacama, d’où je pourrais également prendre mon bus pour l’Argentine. Ne se contentant pas de chercher pour moi les horaires de bus, il vient m’accueillir à 6h du matin à la station et m’escorte jusqu’à l’autre station de bus, veillant à ce que personne ne regarde de trop près mes effets personnels et ne retournant vaquer à ses occupations qu’une fois m’ayant mise sur la route de San Pedro, après une accolade comme si nous étions des amis d’enfance. Cette gentillesse et ce dévouement gratuits, couplés à la vue de mon portable bien au chaud dans mon sac, me donnent le sourire pour la journée.

Je retrouve Marie, Nico et Abdel rencontré sur l’ile de Pâques; à peine le temps d’entendre le récit de leurs péripéties, nous partons louer des vélos pour la vallée de la lune, l’une des attractions majeures du désert. Inutile de s’étendre sur le fait que nous nous perdons dès les premiers kilomètres et arrivons à bout de souffle, deux heures plus tard, à l’entrée du parc (cela devient trop récurrent dans ce blog, j’imagine aisément que nos lecteurs puissent s’en lasser :p). Le paysage est lunaire (non, sans blague?): des formations rocheuses ocre couvertes de sel à l’infini, des volcans pouvant sérieusement rivaliser avec ceux de la Nouvelle-Zélande, et une immense dune de sable d’où je loupe mon dernier coucher de soleil du voyage (à suivre prochainement sur lesbelleshugues.fr, un article entièrement dédié à ma capacité à me perdre et à rater les levers/couchers de soleil). La nuit tombe tôt et très vite ici, nous pédalons à toute allure pour la devancer, surplombés par un ciel passant du rouge au violet et tachant de rester en groupe pour profiter de l’intelligence de ceux qui ont pensé à prendre une lampe. La nuit est déjà noire quand nous arrivons à San Pedro, petit village aux rues en terre et aux échoppes colorées. Etrange de me dire que c’est ma dernière soirée avec Marie, qui continue sa route en Bolivie tandis que je pars le lendemain retrouver mes vieilles amours argentines. Les belles hugues, c’est fini :/

Le lendemain matin, je suis bien songeuse sur mon caillou à attendre que la neige bloquant l’accès à la frontière argentine veuille bien fondre. Dans le kiosque minuscule où je fais de savants calculs pour dépenser de manière optimale mes derniers pesos en gateaux et bonbons, le vieux monsieur qui le tient regarde avec étonnement mon joli billet vert de 500 francs pacifique. Après lui avoir expliqué où se situe et à quoi ressemble Tahiti, science fiction pour lui qui n’a jamais quitté San Pedro, je lui offre mon billet en souvenir. Alors il me dit d’attendre, fouille dans ses cartons et me tend, avec son sourire édenté, un paquet de cookies double chocolat. Je suis tellement à fleur de peau que ce troc en plein milieu du désert me donne les larmes aux yeux. Je reviendrai au Chili.