A Rapa Nui, la chasse aux oeufs est ouverte

Alors que nous avons dormi comme des reines dans l’avion qui nous emmène de Papeete à l’ile de pâques (une attention parmi tant d’autres de la famille de Vai Hi), nous voici sur le tarmac de l’aéroport Mataveri. Il n’y a qu’un seul avion, le nôtre, qui parait incroyablement grand et que tout le monde (dont moi- je ne sais pas très bien pourquoi) prend en photo. Quelques minutes à discuter en espagnol avec l’agent de l’immigration suffisent à me dessiner un sourire jusqu’aux oreilles et j’ai l’impression d’être accueillie comme à la maison.

Des Moai, des chevaux, des empanadas.

A peine installées dans notre adorable camping avec vue sur mer, nous retrouvons Emilie et Simon, couple de français rencontrés en Chine en novembre et croisés en Nouvelle – Zélande il y a quelques semaines, avec qui nous partons en promenade. Eux même ont la veille rencontré Manuel, un chilien du continent vivant sur l’ile, qui lui même a rencontré Carolina et Natalia, deux chiliennes en vacances et nous ne savons pas encore que nous allons former une super équipe franco-chilienne pendant notre séjour, partageant cours d’histoire, fous rires et un paquet de dialogues de sourds.

Comme, malgré nos efforts, on ne peut pas tous s’entasser dans une voiture, je pars en scooter avec Manuel, et je lui donne une grande tape dans le dos quand je croise avec émotion mon premier Moai (lui a du passer devant une dizaine de milliers de fois; cependant il feint de partager mon enthousiasme). Puis nous nous arrêtons devant le majestueux spectacle des 15 Moais, en bord de mer et nous ne savons plus sous quelle couture les prendre en photo. Les paysages de l’île me rappellent la Nouvelle-Zélande, de grandes collines vertes pelées et des falaises tombant à pic dans une eau d’un bleu profond, à la seule différence que les moutons ont été remplacés par des chevaux, et dans une moindre mesure, des vaches. Manuel, notre guide et professeur d’histoire particulier aux commandes de la troupe, nous partons en quête de la grotte des « vierges », où s’entassaient pendant des mois des femmes Rapa Nui, afin de devenir le plus blanche possible et gagner, pour la plus vaillante, le droit d’épouser le vainqueur de la compétition de l’homme oiseau. Moi qui ait été prise de claustrophobie au bout de cinq minutes et qui suis sortie couverte de terre après avoir rampé comme une dégénérée, j’ai du mal à imaginer que l’on puisse y rester des mois, dans l’espoir de servir un homme (un fou?) qui s’est préalablement jeté dans la mer et a nagé pendant des kilomètres pour gagner une autre île et revenir sur Pâques, victorieux, avec un oeuf (l’oeuf de Pâques en quelque sorte :p). Quoiqu’il en soit, la balade est d’autant plus agréable qu’on aurait jamais trouvé ces coins perdus, témoins de l’histoire de l’île, sans un local à nos côtés. Après une journée bien remplie pour nous deux qui sommes en complet décalage horaire, la soirée est interminable, animée par la bière, les empanadas géantes, les retrouvailles avec nos coupains et Marie qui parle dans une langue sortie tout droit d’une autre planète (planète dans laquelle « mardi » se dirait « martenes »).

C’est donc encore avec peu d’heures de sommeil accumulées que l’on se réveille à l’aube pour aller voir le lever de soleil sur les quinze Moai, l’une des attractions majeures. A notre arrivée tardive, détours involontaires obligent, les pieds d’appareil photo se bousculent déjà, et leurs propriétaires, munis de couvertures et termos de café, sont bien plus équipés que nous. On traine là quelques heures, attendant que le soleil passe derrière les statues, passant en revue la panoplie de types de photos à notre actif (les sauts -ratés, les bisous-ratés et même les superbes imitations de la posture des statues) avant d’aller explorer la carrière ou étaient construits les Moai. C’est assez incroyable de se balader dans cette sorte de « cimetière » de Moais, où beaucoup sont renversés, mi -enterrés, et certains sont restés inachevés. Nous avons remplacé notre mine d’informations, Manuel, par un livre; c’est bien utile mais un peu moins drôle, surtout pour Emilie qui est obligée de répéter la même chose toutes les cinq minutes puisqu’il y en a toujours un pour être inattentif. Les statues sont creusées à l’horizontale dans des blocs de roches volcaniques, suivant un rituel bien particulier et sont alors redressées et déplacées, avec une déperdition significative. D’abord parce qu’allez redresser manuellement des statues qui peuvent aller jusque 9 mètres et 14 tonnes et vous m’en direz des nouvelles, mais surtout parce que toute statue tombée augure une perte de mana (soit la raison d’être du du Moai) et ne peut donc être remise sur socle.

Toujours pas rassasiés en Moai, nous allons sur la plus grande plage de l’ile, où des statues côtoient les quelques palmiers survivants  et où, malgré une eau beaucoup plus froide qu’à Tahiti, on se sent juste dans un petit paradis. Puis pour boucler la boucle de cette fabuleuse journée, nous assistons à un coucher de soleil sur les seuls géants de l’ile à regarder vers la mer, construits en hommage aux sept explorateurs polynésiens ayant découvert Rapa Nui. Le ciel dégage une lumière orangée incroyable, et les quelques nuages noirs derrière les explorateurs finissent de donner une teinte mystique à ce tableau. C’est dans ce genre d’instants uniques que je me rends compte de ma chance – et que Paris 18ème me parait à des années lumières :p

Après une soirée à l’image de celle de la veille, avec encore plus de copains et de bières, et nous être tristement séparés d’Emilie et Simon, nous nous rendons à l’endroit où se tenait la cérémonie de l’homme oiseau, sorte d’élection présidentielle à la sauce Rapa Nui pendant les premiers siècles après Jésus Christ. Des représentants de chaque clan, sautaient à la mer depuis une falaise près du volcan et nageaient à l’aide d’une embarcation sommaire faite de roseaux (ancêtre du body board) jusqu’à un îlot où chaque participant se postait auprès d’un nid de sterne. La volonté du dieu Make-make se manifestait par l’ordre de ponte des œufs : le premier qui voyait pondre la femelle qu’il avait choisi, devait ramener l’œuf sur l,île et l’« homme oiseau »  était, pour un an, l’arbitre des conflits entre clans. A ce titre, il était neutre et sacré et gagnait accessoirement la vierge ayant gagné le concours des folles et non claustrophobes de la grotte :). Il faut savoir que la falaise est très abrupte et que l’îlot en question est assez loin des côtes. J’ai même du mal à imaginer comment tous ne mouraient pas avant d’avoir mis un pied dans l’eau. Le panorama est superbe, tout comme le cratère du volcan, qui ressemble à un globe en miniature, de par la végétation qui pousse dans le lac. Manuel, qui est de nouveau notre guide, nous fait découvrir de nouvelles grottes, et nous finissons la journée par un spectacle de danse traditionnel, coloré et impressionnant.

Synthèse d’histoire et de culture Rapa Nui en trois paragraphes

Les monumentales et intrigantes statues auraient été construites entre le XIIIème et le XVIIème siècle, dans un but de protection des différents clans de l’île. En effet, en reproduisant dans la pierre les chefs les plus importants après leur mort, les Rapa nui en appelaient à une puissance spirituelle  (le « mana », terme que l’on retrouve aussi en Polynésie et en Nouvelle Zélande) pour protéger et fédérer tous ceux qui feraient face aux statues. Cette soif de protection divine – et donc de pouvoir- poussa les habitants à une fièvre constructrice, qui aboutit, en quelques siècles à l’épuisement des ressources de l’île et à une guerre entre clans. Pensant que le « mana » s’épuisait en même temps que les ressources, les habitants se mirent alors à renverser les Moai des clans adverses pour les fragiliser (puisque la protection provient du regard du Moai sur les habitants, s’il est face contre terre – paix à son âme- il ne regarde plus rien du tout, le clan n’est alors plus protégé, et le clan à l’origine du méfait gagne la part de protection et de force ainsi évaporée – c’est mathématique) et c’est pourquoi aujourd’hui, seule une trentaine de Moais, parmi le millier que compte l’ile de Pâques, sont debout.

Pourquoi l’île de Pâques? Parce que le premier navigateur européen a avoir foulé son sol, l’a fait un dimanche de Pâques, en 1722. L’histoire de l’île est assez passionnante et chaotique, d’abord peuplée par les polynésiens (les véritables Rapa Nui), elle devient très vite l’objet des convoitises européennes et sud-américaines. Le Pérou y verra même une source d’esclaves, déportera plusieurs milliers de personnes et laissera un territoire exsangue, ne comptant plus qu’une centaine d’habitants à la fin du XIXème siècle. De domination en domination, de catastrophe démographique en catastrophe démographique, l’île finira par être annexée par le Chili en 1888.

Pendant notre séjour, il y avait un conflit ouvert entre les Rapa Nui et le gouvernement chilien à propos de l’utilisation des recettes du tourisme. En effet, à l’heure actuelle, les droits d’entrée au parc ne sont que peu réinvestis dans l’économie locale; ce qui crée un sentiment d’injustice et de frustration chez les iliens. Pas mal de « barrages »  ont donc été improvisés sur la route menant aux statues en contestation, où l’on laisse passer les touristes un peu à la tête du client (il faut croire qu’on a une très bonne tête), et les droits d’entrée ont été temporairement suspendus. Mais l’arbre cache la foret: derrière ce conflit relatif à une inégale distribution des ressources, il y a un clair et profond sentiment rapa nui de non appartenance au Chili, ainsi que des velléités indépendantistes. De par leur origine, leur culture, les habitants de l’ile de Pâques se sentent beaucoup plus polynésiens que latino-américains. Et trois jours nous ont suffi pour nous rendre compte à quel point l’île est effectivement un OVNI latino, où les mots qu’on a appris en Tahiti nous ont servi, où le monoi et les couronnes de fleurs sont vendues partout et où il fait meilleur être française que chilienne.

 

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