Wwoofons!

 

Le WWOF, sigle issu de l’anglais « World Wide Opportunities on Organic Farms », consiste à mettre en relation des personnes désireuses de découvrir le monde de l’agriculture biologique avec des professionnels de cet univers. Les premières sont logées et nourries en échange de quelques heures de travail quotidien; elles participent au même titre que leurs hôtes aux différentes activités de l’exploitation (ou de la maison, le wwoof s’étant récemment étendu chez les particuliers sans exploitation agricole). Les motivations des seconds son variées; certains cherchant juste une main d’oeuvre bon marché, tandis que d’autres y voient le moyen de partager et d’échanger avec des personnes de nationalités, cultures et secteurs professionnels complètement différents des leurs. Ambiance familiale et écolo sont certainement les maitres mots. Retour rapide sur nos deux dernières expériences en tant que wwoofeuses, ou plutôt apprenties…

Gaston Lagaffe à la ferme

Déplumées de 230 dollars et après avoir passé quelques heures sur le pont du ferry, le visage fouetté par le vent à admirer des paysages dignes des fjords norvégiens, nous voici sur l’ile du sud. La plus belle aux dires de tous. Peut être mais certainement pas la plus compréhensible. Notre premier contact avec l’autochtone sudiste a lieu dans un garage, où Star Kiwi doit changer un pneu défaillant. Je comprends à peine un mot sur vingt, et pas seulement parce que mon interlocuteur disserte sur des sujets automobiles. Alors comme j’en ai pris l’habitude, je sors mon plus beau sourire et fixe avec ardeur la roue qui vient d’être réparée.

Sharyn et Neville, les hôtes de notre second wwofing, ont une grande exploitation dans les Marlborough Sounds, région viticole du nord-est de l’ile du sud (c’est pourtant pas faute d’avoir essayé de caser les quatre points cardinaux dans ma phrase). Nous y arrivons en fin de journée après – une fois n’est pas coutume- avoir demandé une dizaine de fois notre chemin, fait moult détours et demi-tours et fini par les appeler à la rescousse. Nous prenons nos quartiers dans une toute petite caravane. Marie est forcée de se plier en quatre pour rentrer dans son lit et l’on doit pomper avec le pied pendant cinq bonnes minutes pour réussir à laver la moitié d’une assiette. On est ici bien loin du confort de chez Andrew et Juanita mais notre maison roulante est posée dans un somptueux décor, au milieu des pommiers et au pied de superbes collines boisées. Nous partageons notre premier diner avec nos hôtes et faisons la connaissance de Sandi, un autre woofer de 22 ans, mi bosniaque mi danois, qui deviendra vite l’un de nos meilleurs compagnons de voyage. Sharyn, sous une douceur apparente, cache un caractère bien trempé et une tendance quasi systématique à contredire son cher et tendre. Lui, Neville (prénom qui n’existait selon moi que dans Harry Potter), ressemble étrangement à Gargamel et parle à une telle allure et avec un tel jargon que je dois souvent lui faire répéter par deux fois ses propos. Là ou il y a mission à accomplir, la technique du sourire béat montre en effet ses limites.

Nos journées commencent assez tôt et à huit heures pétantes, nous sommes au pied de guerre pour emmener Suzy, Lucy et Goldy brouter sur la colline. Chacun d’entre nous croit tenir fermement sa corde entre ses mains et être à bonne distance de son voisin et pourtant, quand le portail de l’enclos s’ouvre, c’est chaque matin le même numéro raté d’un cirque de village. Les cordes s’emmêlent au bout de deux secondes et nous avec, les chèvres se ruent dans le potager et attaquent les betteraves qui ont le malheur de se trouver en première ligne, le mollet de Sandi est écorché par un bout de corde non maitrisé, je suis trainée sur quelques mètres, Marie part droit dans les pommiers en criant « nooooo ». Nos copines les chèvres refusent chacune leur tour d’avancer et nous narguent en mangeant tout ce qui se trouve sur leur passage, comme si elles étaient dans l’obligation de faire des réserves pour les six mois à venir. Neville les surnomme d’ailleurs les aspirateurs. Le plus étonnant est qu’une fois arrivées sur la colline et libérées de leur corde, elles restent à côté de nous et se frottent la tête contre nos jambes, comme des chats.

Cinq minutes de trajet retour contre quarante minutes à l’aller et nous sommes prêts pour exécuter nos tâches du jour. Marie passe son temps sous la serre avec ses nouvelles meilleures amies les tomates. Elle les noue pour les empêcher de tomber et les aider à bien grandir, les élague, les cueille dès qu’elles sont mures. Je crois même qu’elle se réveille secrètement en pleine nuit pour aller vérifier si elles respirent encore. Mon sort est moins glorieux et je passe ma première matinée à faire du désherbage au milieu des plants d’asperge. Au bout de quelques heures, mes bras ne sont plus que de gigantesques égratignures et j’essaie de cacher sous mon tas les «bonnes » herbes arrachées par erreur.

Le lendemain, on déménage les poules ! Comprendre par là, mettre le poulailler sur le tracteur puis observer les pauvres bêtes ballottées sur 500 mètres, en courant à côté pour empêcher qu’une catastrophe ne vienne mettre à mal cet équilibre précaire. Une fois arrivés sur le nouveau lieu de villégiature (au milieu des cassis, comme cela elles mangent les mauvaises herbes tout en labourant la terre), et après avoir constaté qu’elles se sont toutes échappées en un rien de temps, on joue à la chasse à la poule, la vraie, pas celle de Pâques. Sous le commandement de Sharyn, je cours dans tous les sens pendant un bon quart d’heure, agite des branches, tape sur la mangeoire pour les faire revenir de leur plein gré, et je finis par réussir à en attraper deux qui tremblent comme des feuilles. J’ai tellement de peine que je les relâche aussitôt et reprends ma branche en imitant le « good girls » de leur maitresse.

Après les poules, les agneaux. Je découvre que ces derniers font vraiment « bêêêêêê », qu’ils adorent les pommes et qu’ils sont doux… ben comme des agneaux finalement. Pendant que Sandi s’acharne à vouloir en attraper un pour lui faire avaler un infâme mélange fait de vinaigre et d’ail ( du « tonic » selon Sharyn, personnellement je ne pense pas survivre si on venait à mettre cela dans mon gin), je m’amuse à passer ma main dans la laine, épaisse, du deuxième. C’est assez drôle et ça marche uniquement parce que j’ai une pomme dans l’autre main.

Le troisième jour, Sharyn a le malheur de me confier la débrousailleuse. Pendant cinq minutes, je me prends pour Luke Skywalker (ziiiiiiiiiiiion, ziiiiiiiiion), avant de débroussailler par erreur un piquet d’arrosage. Je reste ceci dit persuadée qu’il avait bien besoin d’être élagué. Au bout d’ un quart d’heure à peine, je n’élague plus rien du tout car j’ai tout cassé et je cherche désespérément les morceaux d’élastique disparus sous les tas d’herbes fièrement découpés. J’ai un peu honte de trainer ma victime jusque Sharyn jusqu’à ce quelle me rassure ; cela arrive souvent, ce n’est pas ma faute et la machine s’en remettra.

Tous les dimanches, Sharyn et Neville vendent leurs fruits et légumes sur le marché. On aide à la préparation du stand en confectionnant des sachets d’ail et en cueillant des pommes, sous une pluie battante, au péril de nos vies (autant en rajouter un peu, ça justifie le prix de vente exorbitant). Avec Sandi, on déplace l’échelle et on tend la main à l’aveuglette – la visière de nos kways tombant un peu trop bas sur nos fronts – en priant pour que ni nous ni les fruits ne viennent s’écraser contre terre avant l’heure du déjeuner. Je suis exténuée au bout d’une heure seulement et j’ai une pensée émue pour ceux qui ont le mérite de faire ça pendant les quelques mois que dure la récolte. Le dimanche venu, seule Marie est conviée à aller jouer à la marchande, Sandi et moi étant abandonnés à notre triste sort, confectionnant de la sauce tomate sagement à la maison. C’était bien la peine de mettre sa vie en péril !

Une semaine est déjà passée, mes bras et mes jambes sont couverts de bleus et d’égratignures, mon estomac se demande comment il va faire pour digérer la soixantième pomme qui vient de lui arriver, mes yeux ont vu des ciels étoilés parmi les plus beaux du voyage et mes doigts ne sont pas mécontents de ne plus avoir à subir le défoulement des chèvres sur leur corde. Le jour du départ, un des agneaux est si triste qu’il meurt de chagrin et les carottes noient leur peine sous une jungle de mauvaises herbes.

Toilettes sèches, compost et julienne de doigts à Atamai eco village

Nous avons tellement de mal à nous séparer de Sandi, l’éternel enthousiaste au sourire Colgate, que nous l’emportons avec nous dans notre suivant wwoofing. On retrouve aussi Julien, un ami de Marie croisé en Chine il y a quelques mois. C’est donc en force que l’on débarque chez Craig, Tracy et William (alias l’enfant roi), auprès de qui nous passerons dix jours. Ils sont sur le point de finir de construire leur maison dans un « eco village », terme un peu flou qui mêle développement durable, recherche de souveraineté alimentaire à l’échelle locale et convivialité entre villageois. En théorie, il s’agit de créer un espace en marge de la société de consommation traditionnelle et un laboratoire de pratiques vertueuses en matière d’environnement. Dans la pratique, on y organise des réunions un jour sur deux, au cours desquelles on vote le droit de se baigner tout nu dans la mare. Et puis tous les quatre jours, on vote si l’on doit voter pour quelque chose et la majorité décide que c’est finalement mieux de ne pas avoir de règle 🙂 La tension entre recherche d’un habitat alternatif et maintien d’un certain niveau de confort s’illustre bien dans le foyer de nos hôtes. Toilettes sèches et compost obligatoire dévisagent le lave vaisselle et le congélateur gigantesque en plein milieu du salon. Poêle et micro onde sont côte à côte. Il me faut bruler une dizaine d’eucalyptus pour faire cuire mes crêpes à l’aide du premier et cinq secondes pour les réchauffer avec le second.

A Atamai, on fait beaucoup de désherbage, et pas des plus faciles. Le « gorse » (ajoncs en français), une plante pour le moins envahissante a élu domicile dans l’immense jardin de nos hôtes et pour venir à bout de cette saleté épineuse aux racines gigantesques, il ne faut pas moins de trois outils et le double de doses de patience et d’énergie. Un peu plus d’égratignures donc en attrapant les branches et un peu plus de bleus quand la racine rompt, qu’on se retrouve catapulté en arrière sur les fesses et qu’il nous faut recommencer de tirer de toutes nos forces pour en venir à bout.

Quand on en a marre de se battre contre les chardons locaux, on coupe du bois, on remplit et vide des brouettes de terre pour le futur potager, on fait un peu de ménage, et certainement l’activité la plus réjouissante, on va aider à traire les six vaches de la ferme du village. Tous les habitants se relaient une fois par semaine, en échange d’un pot au lait qu’ils ont le droit de ramener chez eux. C’est un peu à l’ancienne, on s’assoit sur un petit tabouret puis on utilise une machine avec quatre « presse pies » (si des amis d’enfance normands ont le malheur de lire ce post, ils se demandent certainement quel message j’essaie de transmettre avec mes mot inventés). C’est assez amusant, dommage que ce ne soit pas plus régulier pendant notre séjour. Avec le lait fraichement ramené à la maison, on aide Tracy à faire du fromage, science bien plus exacte que je ne le pensais. On doit notamment attendre que le lait atteigne 93 degrés pour faire de la fêta, et le carnet de Tracy est rempli de tout un tas de protocoles à respecter.

Enfin, il y a l’atelier construction d’un muret qui occupe pas mal nos journées. Prenez un projet de bureau pour Tracy dans le jardin. Ajoutez-y un petit muret de pierre qu’elle a vu dans un restaurant et dont elle est tombée éperdument amoureuse. Cela vous donne quatre woofers qui regardent les pierres, dubitatifs, et se demandent bien comment construire quelque chose qui tienne debout sur un terrain accidenté et sans aucune expérience en la matière. Les garçons se chargent de transporter les pierres pendant qu’avec Marie, on essaie de délimiter, d’aplanir et de désherber le terrain. Marie devient experte en confection de béton et moi j’apprends à mes dépens que l’étaler sur les pierres à main nue, c’est comme utiliser une râpe à fromage sans aucun fromage au bout des doigts 🙂 Et comme la croissance des bleus et des égratignures continue d’aller bon train et qu’il y a quelques jours, je suis tombée la tête la première sur une pierre en voulant franchir une rivière, j’ai de bonnes chances de gagner le concours des éclopées de Nouvelle Zélande. En tout cas, j’y travaille d’arrache pied !

2 thoughts on “Wwoofons!

  1. Bon sang ne saurait mentir!!!!!!
    A la lecture de cet article, le lien de filiation avec Justine est encore plus incontestable qu’avec tous les tests ADN les plus perfectionnés. Ne vous étonnez plus de ses immenses compétences en matière de jardinage !!! Je sais d’où elles proviennent, moi qui, il ya quelques années, ajoutait aux mauvaises herbes arrachées, les fines herbes amoureusement élevées et entretenues par mon beau papa et initialement destinées à agrémenter la cuisine familiale. Ne soyez pas non plus surpris par ses capacités à détruire le matériel agricole, car aucun manche de pioche, de bêche, de rateau, ou de tout autre instrument de jardinage ne me résistait et tous voyaient leur espérance de vie irrémédiablement compromise, dès lors que je m’en approchais.
    Depuis j’ai abandonné toute vélléité dans ce domaine, mais suis certain que la persévérance de Justine sera payante et qu’elle finira par nous venger de tous les désagréments que nous a occasionnés le jardinage.

    • Evidemment que je nous vengerai; il faudra juste à l’avenir nous donner du matériel en bon état et une formation botanique de quelques milliers d’heures et nous excellerons. Et même plus, les gens se battront pour bénéficier de l’expertise de nos mains vertes dans leur potager.

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