« Un pays qui ressemble à tout et à rien, la Bretagne jetée dans le Pacifique Sud, le Québec aux Marquises, les Alpes aux pieds des baleines »

Il était une fois une terre aux paysages irréels,  inspirant des histoires de hobbits et d’orcs au milieu de volcans parfaitement isocèles et de vertes prairies vallonnées, une terre aux habitants bienveillants et chaleureux, où les caissières des supermarchés nous demandent systématiquement comment s’est passée notre journée. Une terre paisible et peu peuplée.  Une terre si magique qu’en l’espace de quelques semaines,  mes déboires avec l’anglais et ma peur de tenir un volant entre les mains se sont envolés.  Cette terre, c’est la Nouvelle Zélande et j’ai décidé d’y faire se reposer mon sac à dos pendant 11 semaines. A la fin de cette longue étape, je serai très certainement ruinée mais j’aurai des étoiles plein les yeux.

Mes premiers pas au pays des kiwis.

Il est minuit et demi quand j’atterris à Auckland. J’ai une journée d’escale à Sydney bien remplie derrière moi, seulement trois heures de sommeil dans l’avion à mon actif, j’ai du avaler un petit déjeuner à 4h du matin et je ne sais plus comment régler ma montre correctement, tellement le décalage horaire m’a perdue, j’ai, comme Marie, beaucoup trop de cigarettes dans mon sac eu égard au quota des douanes. Je marche complètement à côté de mes pompes.  Et pourtant, quand l’agent de l’immigration me gratifie d’un franc sourire, assorti d’un « welcome in New Zealand Justine, enjoy your stay« , je passe instantanément d’un état de fatigue et d’appréhension à celui de joie et d’excitation. A la sortie de l’aéroport, je rencontre Chloé,  une voyageuse de longue durée tout comme nous et j’accroche aussitôt. On partagera d’ailleurs tente, voiture et premier road trip la semaine suivante. Le chauffeur du bus qui nous conduit au centre ville a retenu la destination finale de la dizaine de passagers à bord et nous sortons tour à tour avec des consignes bien détaillées.  Je retrouve Marie sans encombre et me couche incroyablement enthousiaste au milieu d’un appartement luxueux,  un mix entre les lofts qui n’existent que dans les films et un musée d’art contemporain.

Marie a repéré une voiture sur Internet. Cela fait quelques jours déjà qu’elle m’en parle et qu’en réponse,  je suis incapable de balbutier autre chose qu’un « hum hum » perplexe. Pour ceux qui parmi les lecteurs de ce blog ne connaitraient pas mon histoire d’amour avec les bêtes à quatre roues,  je peux la résumer en affirmant que c’est certainement l’espèce que je déteste le plus sur cette planète,  loin devant les araignées ou les cochons sauvages corses qui m’ont traumatisée étant plus jeune, en m’attaquant pour me voler mon pain d’épices.  Tout le monde en Nouvelle Zélande achète un van ou une voiture pour sillonner à travers les deux îles principales,  car c’est certainement le moyen le plus pratique et le moins onéreux de le faire. Et c’est par la force de persuasion de Marie que je me retrouve dans la banlieue d’Auckland, devant un chinois maîtrisant à peine l’anglais, à devoir comparer des véhicules. Sauf que Marie et moi avons des connaissances automobiles au moins aussi fines que celles d’un pingouin à propos du désert du Sahara. Je commence par regarder très attentivement le bouton qui sert à ouvrir la vitre avant gauche avant de me pencher sur le volant (oh c’est un beau volant, même qu’il tourne! ). Je constate que le tapis qui est aux pieds du conducteur est un peu sale;  en revanche la boîte à gants ferme correctement. Bref,  je suis complètement paumée et je finis par me contenter de regarder le chinois s’ affairer en parlant tout seul. Il nous emmène alors tester la voiture.  Et comme en plus d’être revendeur de voitures il est moniteur de conduite à ses heures perdues,  il se plaît à mettre sa deuxième casquette en poussant des cris quand nous passons trop près du trottoir ou roulons trop lentement à son goût.  Marie est conquise;  je n’ai aucun avis sur la question et suis son instinct. Une heure plus tard et près de 2000 dollars en moins, on se retrouve heureuses propriétaires de star kiwi, que je désigne sur le champ remède miracle pour lutter contre ma phobie. Et pour l’instant ça fonctionne assez bien,  même si j’ai du puiser dans ma mémoire le souvenir de quelques exercices de sophrologie que j’utilise avant chaque trajet et que j’ai toujours l’intime conviction, quand je dépasse les 100km/h, que notre nouvelle recrue peut se casser en deux ;). Auckland n’est pas désagréable mais passés le centre animé,  les plages et les nombreux cafés hipsters où le moindre américano coute quatre dollars,  il n’y a pas de quoi y rester une éternité.  Nous pardons donc rapidement explorer le pays.

A la découverte de l’Île du Nord.

C’est avec tout un tas de matériel de camping et Chloé à bord que nous partons pour la péninsule de Coromandel,  au sud est d’Auckland. Prenez ce qu’il y a de plus beau dans l’Irlande, la Bretagne et la Corse,  mettez-y des bleus et des verts encore plus profonds et étincelants et vous obtenez le cap,  le roc,  la péninsule (tandis que moi j’étale fièrement la seule réplique de Cyrano que j’ai encore en tête). A chaque virage,  le panorama est à couper le souffle,  les plages grandioses succèdent aux falaises,  les vaches défient les lois de la gravité à paître sur des flancs de colline abrupts. J’ai l’impression qu’on a ajouté des filtres et effets spéciaux devant le pare brise. Notre première étape est un coin de paradis, pratiquement seules face à l’océan au milieu des montagnes. En revanche, la première nuit est un enfer, à trois dans une tente premier prix conçue pour une personne et demi ! Le lendemain,  on prend la direction des deux attractions majeures de la région,  « cathedral cove », une immense cavité triangulaire dans la roche qui sert de porte d’entrée à une plage somptueuse et « hot water beach », une plage où l’on peut profiter de jacuzzis naturels, grâce à l’eau chaude qui remonte en surface. La première est un succès tandis que la seconde est ratée.  N’ayant pas pris en considération le fait que les bains bouillonnants sont accessibles seulement quelques heures avant et après la marée basse, on se retrouve, avec quelques autres personnes s’étant aussi faites avoir, à creuser sans trouver autre chose que la plage sous la plage.

Qu’à cela ne tienne,  direction le centre de l’île et les grottes de Waitomo. Découvertes au début du XIX ème siècle,  il s’agit d’immenses et profondes cavités calcaires aménagées pour la visite à la manière néozelandaise, c’est à dire excessivement bien.  Sentiers bétonnés se fondant dans le décor,  jeux de lumière,  barques pour explorer les alentours des rivières souterraines. C’est tout un monde que l’on découvre pendant quelques heures avec, en clou du spectacle, une voûte peuplée par des milliers de vers luisants,  ce qui donne l’impression d’être sous un ciel d’étoiles,  dans lequel ces dernières seraient fluorescentes et à portée de main. Seuls les bavardages de quelques touristes restés sur la berge viennent troubler cet instant fascinant.

Au fil des jours,  on progresse en expertise du camping et on sait désormais replier une tente en quelques minutes, faire la vaisselle sans eau et on a un poil amélioré la qualité de nos nuits en dormant tête bêche ( ceci dit il y en a toujours une qui,  trempée par la condensation et agacée par le coup de coude de trop,  finit sa nuit dans star kiwi).

Avant de nous séparer de Chloé,  on passe quelques jours au parc national Tongariro, l’un des plus populaires du pays, berceau emblématique de Mordor et de la montagne du destin. Une randonnée d’une journée permet d’admirer les paysages les plus   spectaculaires en huit heures de grimpette pas trop difficile. On n’a de toute façon pas d’autre option, l’ensemble des refuges pour les excursions de plusieurs jours étant réservé depuis belle lurette,  haute saison et anticipation néozelandaise obligent. Comme le circuit n’est pas une boucle et qu’il nous faut prévoir de revenir à notre voiture sans avoir à payer les 30 dollars par personne que coûte la navette (et qui nous semblent excessifs,  pour vingt minutes de trajet), on se met, la veille au soir, en quête de personnes dans la même situation pour pouvoir établir un subtil stratagème de partage de voitures.  On fait du tente à tente dans le camping et derrière leurs regards suspicieux,  pas mal de randonneurs semblent se demander intérieurement où est l’embrouille. On finit par trouver trois jeunes allemands sympas et motivés, qui acceptent de nous emmener au point d’arrivée de la randonnée en partageant les frais et me voilà à 5 h du matin au volant d’une star kiwi toute embuée, sur une route en terre où on ne voit pas grand chose si ce n’est rien (ce qu’on ne ferait pas pour économiser quelques dollars! ). Heureusement l’allemand est au moins aussi organisé que le kiwi et nos compères ont certainement repéré la route au préalable car, au milieu de nulle part, ils mettent leur clignotant et empruntent des chemins encore plus caillouteux et sinueux sans aucune indication. Il n’est pas encore 7h quand nous commençons la randonnée dans le sens non conventionnel. Ca grimpe certes un peu plus au début mais on a le luxe de ne croiser presque personne pendant les trois premières heures. La brume est très épaisse et marchant au milieu d’une lande sauvage et humide, je me sens comme Catherine Heathcliff dans les hauts de Hurle Vent (Marie vous dirait, à raison, que j’ai une fâcheuse tendance à vouloir tout comparer à des endroits ou moments familiers). Au fur et à mesure qu’on prend de la hauteur, la brume s’évapore et on a soudain une vue imprenable sur toute la vallée. Près de nous, des nuages se mêlent à la fumée d’un volcan en éruption et j’en ai la chair de poule pendant dix bonnes minutes tellement c’est impressionnant. Après plusieurs heures d’ascension, on atterrit dans un paysage lunaire, où un cratère rouge cache toute une série de lacs verts et bleus. Puis arrivées sur l’autre versant du volcan, devant un nouveau cratère et des sommets enneigés, on a toutes les trois les yeux écarquillés et le sourire figé. Chloé et Marie ne cessent de faire allusion aux paysages du Seigneur des anneaux. Ayant un goût peu prononcé pour les films fantastiques où des monstres et des gentils se battent pour des raisons farfelues (non mais sérieusement, dans quel monde on se tape dessus pendant trois épisodes de trois heures pour un anneau?), je l’avais toujours snobé jusqu’à lors mais j’ai décidé d’y remédier car les références des personnes croisées en chemin m’excluaient trop souvent des conversations. Aujourd’hui, je sais donc qui sont Frodo et Gandal mais je n’ai toujours pas bien saisi pourquoi l’un ne jette pas dans la rivière cet anneau qui lui cause tant de malheurs, ni comment le second a disparu sans disparaitre…

Le kiwi ou l’être le plus exceptionnel au monde (en compétition avec le japonais)

D’abord, il y a eu cet agent de l’immigration qui m’a appelée par mon prénom et m’a souhaitée de passer de belles vacances. Puis il y a eu le chauffeur de bus qui m’a patiemment expliqué comment retrouver ma compagnonne perdue au milieu des rues désertes du centre ville d’Auckland. Et Jarred qui, en plus de vivre dans l’appartement le plus luxueux jamais vu au cours de ma vie, se plie en quatre pour nous aider à préparer notre séjour. Alors quand Martyn qui, au lieu de nous décortiquer en morceaux, se révèle être un geek adorable, cuisinant des repas de rois et ne perdant pas patience quand on passe au supermarché une heure au lieu des dix minutes prévues et qu’on lui demande de répéter pour la troisième fois ce qu’il vient de dire, je commence à penser que le faisceau d’indices est trop important. La gentillesse doit être ici un syndrome généralisé. Même la ranger qui nous offre une amende au réveil pour avoir posé notre tente à un endroit où visiblement seuls les véhicules avec toilettes intégrées étaient autorisés, parait contrariée et nous explique comment faire appel pour ne pas avoir à payer.

Il y a surtout Andrew et Juanita, chez qui on loge depuis quatre jours, en échange de quelques heures de travail domestique quotidien dans leur maison sur la côte ouest, pas très loin de Wellington et encore moins de la plage. Une bonne transition avant de commencer à nourrir les animaux, ramasser des haricots, faire du compost dans une ferme bio la semaine prochaine (je trépigne d’impatience). Lui rigole fort,  a des blagues différentes inscrites sur chaque marcel qu’il enfile en rentrant du travail le soir, nous demande toutes les cinq minutes si on va bien, descend trois canettes de bière à la minute et a le ventre qui va avec, nous explique en souriant qu’il n’est pas gros mais juste pas assez grand. Comme dans un sketch de Florence Foresti, il se nourrit exclusivement de vaches et de patates. Il aurait fallu que vous voyiez sa tête quand, le premier soir, alors qu’on avait cuisiné notre sempiternel menu cake+ salade+crumble, il essayait de cacher la moitié du morceau de cake restant sous le chou rouge, en nous disant qu’il était content d’avoir le premier repas végétarien de sa vie. Il trouve du positif dans toute situation, il a beaucoup d’auto dérision et il a un bateau sur lequel, si la météo est favorable, il va certainement nous emmener faire notre première sortie de pêche en mer. Quand à Juanita, elle trouve tout ce que l’on cuisine délicieux, elle nous remercie chaque soir pour notre aide, elle nous raconte en riant jaune, comment le matin de leur mariage, elle était en train d’éplucher des pommes de terre pendant que lui décuvait dans son lit. Elle a une robe de chambre improbable, elle ne se pose presque jamais sauf pour regarder les infos ou l’équivalent local de « The voice ». Elle a eu quatre enfants entre ses 18 et 24 ans et devait tirer de la bière le soir dans un pub, pendant que lui cumulait trois jobs pour pouvoir s’en sortir. Aujourd’hui ils ont une grande maison rénovée dans laquelle ils accueillent des woofers, plus pour le partage que pour se décharger des taches domestiques (Andrew était hier tout embêté de nous voir continuer à peindre après 17h). Ils nous traitent comme des invitées de marque et nous ont offert une table de camping toute neuve pour la suite de notre périple, juste car on avait mentionné la veille que c’était la seule chose qui manquait à notre équipement.  Ils sont bavards et nous apprennent énormément sur leur pays et sur les valeurs et les moeurs de leur génération. Et comme à défaut d’en tirer des vérités sociologiques intangibles, j’ai l’impression de davantage comprendre un pays en écoutant parler les gens, je suis comblée.

 

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