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« Un pays qui ressemble à tout et à rien, la Bretagne jetée dans le Pacifique Sud, le Québec aux Marquises, les Alpes aux pieds des baleines »

Il était une fois une terre aux paysages irréels,  inspirant des histoires de hobbits et d’orcs au milieu de volcans parfaitement isocèles et de vertes prairies vallonnées, une terre aux habitants bienveillants et chaleureux, où les caissières des supermarchés nous demandent systématiquement comment s’est passée notre journée. Une terre paisible et peu peuplée.  Une terre si magique qu’en l’espace de quelques semaines,  mes déboires avec l’anglais et ma peur de tenir un volant entre les mains se sont envolés.  Cette terre, c’est la Nouvelle Zélande et j’ai décidé d’y faire se reposer mon sac à dos pendant 11 semaines. A la fin de cette longue étape, je serai très certainement ruinée mais j’aurai des étoiles plein les yeux.

Mes premiers pas au pays des kiwis.

Il est minuit et demi quand j’atterris à Auckland. J’ai une journée d’escale à Sydney bien remplie derrière moi, seulement trois heures de sommeil dans l’avion à mon actif, j’ai du avaler un petit déjeuner à 4h du matin et je ne sais plus comment régler ma montre correctement, tellement le décalage horaire m’a perdue, j’ai, comme Marie, beaucoup trop de cigarettes dans mon sac eu égard au quota des douanes. Je marche complètement à côté de mes pompes.  Et pourtant, quand l’agent de l’immigration me gratifie d’un franc sourire, assorti d’un « welcome in New Zealand Justine, enjoy your stay« , je passe instantanément d’un état de fatigue et d’appréhension à celui de joie et d’excitation. A la sortie de l’aéroport, je rencontre Chloé,  une voyageuse de longue durée tout comme nous et j’accroche aussitôt. On partagera d’ailleurs tente, voiture et premier road trip la semaine suivante. Le chauffeur du bus qui nous conduit au centre ville a retenu la destination finale de la dizaine de passagers à bord et nous sortons tour à tour avec des consignes bien détaillées.  Je retrouve Marie sans encombre et me couche incroyablement enthousiaste au milieu d’un appartement luxueux,  un mix entre les lofts qui n’existent que dans les films et un musée d’art contemporain.

Marie a repéré une voiture sur Internet. Cela fait quelques jours déjà qu’elle m’en parle et qu’en réponse,  je suis incapable de balbutier autre chose qu’un « hum hum » perplexe. Pour ceux qui parmi les lecteurs de ce blog ne connaitraient pas mon histoire d’amour avec les bêtes à quatre roues,  je peux la résumer en affirmant que c’est certainement l’espèce que je déteste le plus sur cette planète,  loin devant les araignées ou les cochons sauvages corses qui m’ont traumatisée étant plus jeune, en m’attaquant pour me voler mon pain d’épices.  Tout le monde en Nouvelle Zélande achète un van ou une voiture pour sillonner à travers les deux îles principales,  car c’est certainement le moyen le plus pratique et le moins onéreux de le faire. Et c’est par la force de persuasion de Marie que je me retrouve dans la banlieue d’Auckland, devant un chinois maîtrisant à peine l’anglais, à devoir comparer des véhicules. Sauf que Marie et moi avons des connaissances automobiles au moins aussi fines que celles d’un pingouin à propos du désert du Sahara. Je commence par regarder très attentivement le bouton qui sert à ouvrir la vitre avant gauche avant de me pencher sur le volant (oh c’est un beau volant, même qu’il tourne! ). Je constate que le tapis qui est aux pieds du conducteur est un peu sale;  en revanche la boîte à gants ferme correctement. Bref,  je suis complètement paumée et je finis par me contenter de regarder le chinois s’ affairer en parlant tout seul. Il nous emmène alors tester la voiture.  Et comme en plus d’être revendeur de voitures il est moniteur de conduite à ses heures perdues,  il se plaît à mettre sa deuxième casquette en poussant des cris quand nous passons trop près du trottoir ou roulons trop lentement à son goût.  Marie est conquise;  je n’ai aucun avis sur la question et suis son instinct. Une heure plus tard et près de 2000 dollars en moins, on se retrouve heureuses propriétaires de star kiwi, que je désigne sur le champ remède miracle pour lutter contre ma phobie. Et pour l’instant ça fonctionne assez bien,  même si j’ai du puiser dans ma mémoire le souvenir de quelques exercices de sophrologie que j’utilise avant chaque trajet et que j’ai toujours l’intime conviction, quand je dépasse les 100km/h, que notre nouvelle recrue peut se casser en deux ;). Auckland n’est pas désagréable mais passés le centre animé,  les plages et les nombreux cafés hipsters où le moindre américano coute quatre dollars,  il n’y a pas de quoi y rester une éternité.  Nous pardons donc rapidement explorer le pays.

A la découverte de l’Île du Nord.

C’est avec tout un tas de matériel de camping et Chloé à bord que nous partons pour la péninsule de Coromandel,  au sud est d’Auckland. Prenez ce qu’il y a de plus beau dans l’Irlande, la Bretagne et la Corse,  mettez-y des bleus et des verts encore plus profonds et étincelants et vous obtenez le cap,  le roc,  la péninsule (tandis que moi j’étale fièrement la seule réplique de Cyrano que j’ai encore en tête). A chaque virage,  le panorama est à couper le souffle,  les plages grandioses succèdent aux falaises,  les vaches défient les lois de la gravité à paître sur des flancs de colline abrupts. J’ai l’impression qu’on a ajouté des filtres et effets spéciaux devant le pare brise. Notre première étape est un coin de paradis, pratiquement seules face à l’océan au milieu des montagnes. En revanche, la première nuit est un enfer, à trois dans une tente premier prix conçue pour une personne et demi ! Le lendemain,  on prend la direction des deux attractions majeures de la région,  « cathedral cove », une immense cavité triangulaire dans la roche qui sert de porte d’entrée à une plage somptueuse et « hot water beach », une plage où l’on peut profiter de jacuzzis naturels, grâce à l’eau chaude qui remonte en surface. La première est un succès tandis que la seconde est ratée.  N’ayant pas pris en considération le fait que les bains bouillonnants sont accessibles seulement quelques heures avant et après la marée basse, on se retrouve, avec quelques autres personnes s’étant aussi faites avoir, à creuser sans trouver autre chose que la plage sous la plage.

Qu’à cela ne tienne,  direction le centre de l’île et les grottes de Waitomo. Découvertes au début du XIX ème siècle,  il s’agit d’immenses et profondes cavités calcaires aménagées pour la visite à la manière néozelandaise, c’est à dire excessivement bien.  Sentiers bétonnés se fondant dans le décor,  jeux de lumière,  barques pour explorer les alentours des rivières souterraines. C’est tout un monde que l’on découvre pendant quelques heures avec, en clou du spectacle, une voûte peuplée par des milliers de vers luisants,  ce qui donne l’impression d’être sous un ciel d’étoiles,  dans lequel ces dernières seraient fluorescentes et à portée de main. Seuls les bavardages de quelques touristes restés sur la berge viennent troubler cet instant fascinant.

Au fil des jours,  on progresse en expertise du camping et on sait désormais replier une tente en quelques minutes, faire la vaisselle sans eau et on a un poil amélioré la qualité de nos nuits en dormant tête bêche ( ceci dit il y en a toujours une qui,  trempée par la condensation et agacée par le coup de coude de trop,  finit sa nuit dans star kiwi).

Avant de nous séparer de Chloé,  on passe quelques jours au parc national Tongariro, l’un des plus populaires du pays, berceau emblématique de Mordor et de la montagne du destin. Une randonnée d’une journée permet d’admirer les paysages les plus   spectaculaires en huit heures de grimpette pas trop difficile. On n’a de toute façon pas d’autre option, l’ensemble des refuges pour les excursions de plusieurs jours étant réservé depuis belle lurette,  haute saison et anticipation néozelandaise obligent. Comme le circuit n’est pas une boucle et qu’il nous faut prévoir de revenir à notre voiture sans avoir à payer les 30 dollars par personne que coûte la navette (et qui nous semblent excessifs,  pour vingt minutes de trajet), on se met, la veille au soir, en quête de personnes dans la même situation pour pouvoir établir un subtil stratagème de partage de voitures.  On fait du tente à tente dans le camping et derrière leurs regards suspicieux,  pas mal de randonneurs semblent se demander intérieurement où est l’embrouille. On finit par trouver trois jeunes allemands sympas et motivés, qui acceptent de nous emmener au point d’arrivée de la randonnée en partageant les frais et me voilà à 5 h du matin au volant d’une star kiwi toute embuée, sur une route en terre où on ne voit pas grand chose si ce n’est rien (ce qu’on ne ferait pas pour économiser quelques dollars! ). Heureusement l’allemand est au moins aussi organisé que le kiwi et nos compères ont certainement repéré la route au préalable car, au milieu de nulle part, ils mettent leur clignotant et empruntent des chemins encore plus caillouteux et sinueux sans aucune indication. Il n’est pas encore 7h quand nous commençons la randonnée dans le sens non conventionnel. Ca grimpe certes un peu plus au début mais on a le luxe de ne croiser presque personne pendant les trois premières heures. La brume est très épaisse et marchant au milieu d’une lande sauvage et humide, je me sens comme Catherine Heathcliff dans les hauts de Hurle Vent (Marie vous dirait, à raison, que j’ai une fâcheuse tendance à vouloir tout comparer à des endroits ou moments familiers). Au fur et à mesure qu’on prend de la hauteur, la brume s’évapore et on a soudain une vue imprenable sur toute la vallée. Près de nous, des nuages se mêlent à la fumée d’un volcan en éruption et j’en ai la chair de poule pendant dix bonnes minutes tellement c’est impressionnant. Après plusieurs heures d’ascension, on atterrit dans un paysage lunaire, où un cratère rouge cache toute une série de lacs verts et bleus. Puis arrivées sur l’autre versant du volcan, devant un nouveau cratère et des sommets enneigés, on a toutes les trois les yeux écarquillés et le sourire figé. Chloé et Marie ne cessent de faire allusion aux paysages du Seigneur des anneaux. Ayant un goût peu prononcé pour les films fantastiques où des monstres et des gentils se battent pour des raisons farfelues (non mais sérieusement, dans quel monde on se tape dessus pendant trois épisodes de trois heures pour un anneau?), je l’avais toujours snobé jusqu’à lors mais j’ai décidé d’y remédier car les références des personnes croisées en chemin m’excluaient trop souvent des conversations. Aujourd’hui, je sais donc qui sont Frodo et Gandal mais je n’ai toujours pas bien saisi pourquoi l’un ne jette pas dans la rivière cet anneau qui lui cause tant de malheurs, ni comment le second a disparu sans disparaitre…

Le kiwi ou l’être le plus exceptionnel au monde (en compétition avec le japonais)

D’abord, il y a eu cet agent de l’immigration qui m’a appelée par mon prénom et m’a souhaitée de passer de belles vacances. Puis il y a eu le chauffeur de bus qui m’a patiemment expliqué comment retrouver ma compagnonne perdue au milieu des rues désertes du centre ville d’Auckland. Et Jarred qui, en plus de vivre dans l’appartement le plus luxueux jamais vu au cours de ma vie, se plie en quatre pour nous aider à préparer notre séjour. Alors quand Martyn qui, au lieu de nous décortiquer en morceaux, se révèle être un geek adorable, cuisinant des repas de rois et ne perdant pas patience quand on passe au supermarché une heure au lieu des dix minutes prévues et qu’on lui demande de répéter pour la troisième fois ce qu’il vient de dire, je commence à penser que le faisceau d’indices est trop important. La gentillesse doit être ici un syndrome généralisé. Même la ranger qui nous offre une amende au réveil pour avoir posé notre tente à un endroit où visiblement seuls les véhicules avec toilettes intégrées étaient autorisés, parait contrariée et nous explique comment faire appel pour ne pas avoir à payer.

Il y a surtout Andrew et Juanita, chez qui on loge depuis quatre jours, en échange de quelques heures de travail domestique quotidien dans leur maison sur la côte ouest, pas très loin de Wellington et encore moins de la plage. Une bonne transition avant de commencer à nourrir les animaux, ramasser des haricots, faire du compost dans une ferme bio la semaine prochaine (je trépigne d’impatience). Lui rigole fort,  a des blagues différentes inscrites sur chaque marcel qu’il enfile en rentrant du travail le soir, nous demande toutes les cinq minutes si on va bien, descend trois canettes de bière à la minute et a le ventre qui va avec, nous explique en souriant qu’il n’est pas gros mais juste pas assez grand. Comme dans un sketch de Florence Foresti, il se nourrit exclusivement de vaches et de patates. Il aurait fallu que vous voyiez sa tête quand, le premier soir, alors qu’on avait cuisiné notre sempiternel menu cake+ salade+crumble, il essayait de cacher la moitié du morceau de cake restant sous le chou rouge, en nous disant qu’il était content d’avoir le premier repas végétarien de sa vie. Il trouve du positif dans toute situation, il a beaucoup d’auto dérision et il a un bateau sur lequel, si la météo est favorable, il va certainement nous emmener faire notre première sortie de pêche en mer. Quand à Juanita, elle trouve tout ce que l’on cuisine délicieux, elle nous remercie chaque soir pour notre aide, elle nous raconte en riant jaune, comment le matin de leur mariage, elle était en train d’éplucher des pommes de terre pendant que lui décuvait dans son lit. Elle a une robe de chambre improbable, elle ne se pose presque jamais sauf pour regarder les infos ou l’équivalent local de « The voice ». Elle a eu quatre enfants entre ses 18 et 24 ans et devait tirer de la bière le soir dans un pub, pendant que lui cumulait trois jobs pour pouvoir s’en sortir. Aujourd’hui ils ont une grande maison rénovée dans laquelle ils accueillent des woofers, plus pour le partage que pour se décharger des taches domestiques (Andrew était hier tout embêté de nous voir continuer à peindre après 17h). Ils nous traitent comme des invitées de marque et nous ont offert une table de camping toute neuve pour la suite de notre périple, juste car on avait mentionné la veille que c’était la seule chose qui manquait à notre équipement.  Ils sont bavards et nous apprennent énormément sur leur pays et sur les valeurs et les moeurs de leur génération. Et comme à défaut d’en tirer des vérités sociologiques intangibles, j’ai l’impression de davantage comprendre un pays en écoutant parler les gens, je suis comblée.

 

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Bateau, velo et marche a pied: mon triathlon a la sauce birmane

En dehors des sentiers battus dans l’Etat Kayah

Carine, qui travaille depuis quelques mois en appui à la Commission Électorale birmane, dans la préparation des élections de novembre 2015 (boulot passionnant mais épuisant, j’y reviendrai), nous propose de l’accompagner dans l’Etat Kayah, ou elle doit animer une formation. Contentes de découvrir un bout de pays qui était jusque très récemment fermé aux touristes, nous acceptons et entreprenons d’aller acheter notre billet d’avion ; ce qui se révèle loin d’être une formalité.  Première hérésie : on souhaite acheter un Yangon-Loikaw (« capitale » de l’Etat Kayah) depuis Bagan, chose visiblement inconcevable pour les birmans. Deuxième défi : trouver le bureau de la Myanmar Airways, compagnie aérienne étatique, seule à opérer le trajet mais que peu de personnes utilisent aujourd’hui, encore moins les touristes.  Défi de taille, même dans une petite ville comme Bagan, ou tout le monde baragouine à peu près anglais.  Apres avoir demande a trois agences différentes, nous être fait dire a deux reprises que c’était impossible (euh…si, notre amie a son billet), nous être ridiculisées plusieurs fois de par notre prononciation de la destination en question (« Loikaw -What ?- Loiiikaw -What ? – Loikawww- Ahhhh Louaiiikoooo -ben oui c’est ce que je dis depuis cinq minutes»), nous voila enfin devant le panneau « Myanmar airways, c’est par là, à 300 mètres ». Mais par la ou ? Je crois que, de ma vie, ce sont les 300 mètres que j’ai mis le plus de temps à parcourir.  Ca devient du délire complet et on a l’impression d’être Astérix et Obélix dans les pyramides d’Egypte. On a du demander notre chemin a cinq reprises, et les indications passent de ‘troisième a droite’ au début a ‘revenez d’où vous venez, 100 m tout droit, quatrieme à gauche’ au milieu et la troisième personne nous donne encore une consigne différente, en précisant qu’on est les premières touristes a lui demander ca ( nous sommes ravies de cette exclusivité mon cher monsieur, mais ca ne fait pas avancer nos affaires :p).  Enfin, trente minutes de pédalage dans le même pâté de maisons plus tard, on trouve notre graal. Heureusement que les deux agents avaient été préalablement prévenus au téléphone que deux étrangères allaient débarquer pour leur demander quelque chose d’extraordinaire (UN BILLET D’AVION ?!?) sinon ils auraient certainement pris leurs jambes a leur cou, en nous voyant arriver. A l’intérieur, un grand bureau, un ordinateur portable, des papiers partout, un troisieme larron en train de compter les mouches, et le must, une feuille A4 scotchée sur un mur, sur laquelle on peut lire « Myanmar – National airlines –Karaoke – Language ». Aujourd’hui encore, soit plus de quinze jours après, je continue de chercher à décrypter cette énigme, digne du dernier niveau du jeu télévisé Pyramides. Comme ni Internet ni la plateforme de réservation en ligne qu’utilisent normalement les agents ne fonctionnent, tout doit se faire par téléphone avec la centrale de Yangon. Notre interlocuteur tient sa tête entre ses deux mains, comme s’il était en train de diviser mentalement 17 par 3,14. Il raccroche puis rappelle trois fois, nous demande de reconfirmer date et horaires à trois reprises également (dans sa voix et son regard, on lit sans peine « vous êtes vraiment certaines de vouloir aller a Loikaw ? ») et on est sur le point d’aboutir quand, au moment de payer, il nous dit accepter exclusivement des dollars. Argh. On a que des kyats et on est samedi après midi, les guichets des banques sont fermés et personne ne veut nous acheter des kyats, contre des dollars.  On revient bredouilles une heure plus tard et on parlemente un long moment jusqu’à ce qu’ils acceptent enfin d’être payés en kyats, en utilisant un taux digne de celui d’un usurier. Le e-ticket imprimé, j’ai envie de prendre tout le monde dans mes bras et d’immortaliser le moment par une photo. Mais non, on se contentera d’un franc merci et d’une cordiale poignée de mains, environ trois heures après le début de l’aventure.

Quelques jours plus tard, nous voila donc sur le tarmac de l’aéroport de Loikaw, Giliane, Carine, Piay Sone (son assistant/traducteur) et moi. Le bureau de l’immigration prend nos passeports. Trois personnes copient les informations qu’ils contiennent sur des feuilles volantes, lesquelles sont transmises a une quatrième personne qui, muni de son crayon a papier, fait un quatrième tableau. Fruit du miracle du téléphone arabe birman, entre temps, Giliane est devenue Galine et mon passeport expire en 2061. Carine et Piay Sone doivent animer le lendemain une formation devant la commission électorale régionale sur le rôle que jouent les media avant et pendant une élection (et in fine, la nécessité d’obtenir de bons et transparents rapports avec eux). En novembre, auront lieu au Myanmar les premières élections libres depuis..euh depuis la nuit des temps en fait. L’enjeu est de taille, les bailleurs internationaux ont mis un paquet d’argent sur la table (huit millions d’euros pour l’Union Européenne et probablement dix fois plus pour USAID), il y aura tout plein d’observateurs internationaux et de journalistes. Aung San Su Kye crie depuis des lustres a l’injustice, la Constitution lui interdisant d’être candidate ; et quand un prix Nobel de la paix crie à l’injustice, c’est la planète entière qui vient mettre son nez dans les affaires du pays. C’est donc dans ce contexte que Carine, qui cumule les tares d’être occidentale, jeune et femme, doit expliquer a des anciens membres de la junte militaire, qui sont tous sexagénaires et auprès de qui il est excessivement difficile d’obtenir crédit et confiance, combien c’est important de parler aux media.  Mais d’abord « qu’est ce qu’un media ? » demande t elle systématiquement en début de séance. « Un moyen de propagande ». Ah. Non. Raté.

Pendant que Carine sort les avirons et invente des jeux de rôle pour convaincre les membres de la commission que les media sont leurs amis et qu’ils faut les aimer aussi, avec Gilliane, on monte sur nos vélos et on vaque a nos occupations, plus improbables les unes que les autres. On commence par visiter une cathédrale (l’Etat Kayah compte un grand nombre de catholiques),  et on boit un jus de pamplemousse en papotant pendant une heure avec un prêtre, on va visiter des pagodes et on s’initie au langage des signes pour discuter avec un moine qui veut absolument nous offrir le traditionnel mélange café+ lait+sucre dans une seule et même poudre, on emprunte des chemins de terre de plus en plus sinueux qui ne débouchent sur rien. Sur conseils du prêtre, on se met en quête d’un monument et on demande notre route à plusieurs reprises. Mais comme on n’a pas très bien compris ce qu’était le monument en question, si ce n’est qu’il y a des pics en bois et des parapluies ( ?!), et bien forcement ce n’est pas évident de trouver quand on ne sait pas ce qu’on cherche. Donc on ne trouve pas. Mais au moins on provoque beaucoup de sourires incrédules et moqueurs. A la recherche d’un autre lieu recommandé par le prêtre (oui oui on s’acharne), on tombe sur quelques femmes girafes en train de tisser. On prend des photos, elles nous font essayer un collier (je ne savais pas que mon cou était si claustrophobe, maintenant oui) et des écharpes, on essaie de se comprendre mutuellement, on n’y arrive pas donc on rit, remonte sur nos vélos et passe la fin de journée dans ‘LA’ pagode de Loikaw. Un truc complètement mégalo et psychédélique construit sur une colline, avec des stupas à ne plus savoir ou donner de la tête et qui, à la tombée de la nuit, se pare de néons de toutes les couleurs. On se croirait à Las Vegas. On passe la soirée en compagnie de notre ami prêtre et d’un avocat ami de Carine, à siroter de la Myanmar beer au bord de la rivière et  à refaire le monde. Moi qui suis souvent frustrée de ne pas pouvoir communiquer et me faire comprendre comme je le voudrais, j’apprécie de pouvoir tenir de longues discussions avec les birmans. Il faut dire qu’ils maitrisent l’anglais mieux que personne et qu’ils sont encore plus bienveillants que la moyenne, déjà incroyablement haute, des birmans.

Le lendemain matin à l’aube, Carine me propose de retourner avec elle  à la pagode bling bling, car elle y a été conviée par celui qui la dirige, et qui se trouve cumuler un autre mandat, celui de chef de la commission électorale. Comme je suis tombée du lit, que j’aime bien entendre parler birman et qu’on m’a promis un petit déjeuner, j’accepte et cette fois c’est par l’ascenseur qu’on accède a la pagode (en passant devant tous les fidèles qui font sagement la queue, cela va de soi). Je visite les mêmes stupas que la veille et j’ai la traduction simultanée faite par Carine des propos de notre hôte, lesquels tournent beaucoup autour de chiffres : à quelle hauteur est le plus haut stupa,  à quelle distance est la ville la plus proche…Visiblement les birmans en raffolent, ça doit donner de la consistance en paraissant érudit. Il y a  à cette heure une foule assez dense, générations confondues, venue prier ou prendre des photos. Vient l’heure du petit déjeuner, Piay Sone, Carine et moi sommes alignés devant notre hôte et ses compères qui nous regardent manger et nous resservent du the des que le niveau descend d’un millilitre. Le problème est que l’on nous apporte du poulet déguisé en gâteau de riz et caché sous une feuille de bananier. Gloups. Carine demande à ce que l’on veuille bien m’excuser de ne pas faire honneur au plat et l’on m’amène une pyramide de crackers de riz, que je mange un à  un, en regardant, impuissante autour de moi, dans l’espoir de capter ne serait-ce qu’une très vague idée du sens de la conversation qui se déroule. Echec. Alors je souris bêtement quand on me pose des questions assez pointues sur le fonctionnement de l’Union Européenne et que je ne sais pas y répondre (après tout, c’est pas comme si j’avais étudié sciences politiques!) et je me tiens droite. Car quand même, on n’a pas tous les jours devant soi un chef de commission électorale birmane.

Bateau à moteur, faux pêcheurs et Sauvignon blanc au lac Inle.

De Loikaw, on n’est qu’ à une toute petite heure de la pointe sud du lac Inle et en tant qu’étrangers, on peut désormais librement le traverser pour rejoindre l’Etat shan. Gilliane et moi trouvons l’occasion trop bonne et trépignons d’impatience. Carine, hantée par le souvenir de ses missions de terrain en bateau (et des insolations et autres petits tracas qui vont avec) est davantage sur la réserve et redoute les cinq heures de traversée. Nous nous installons toutes les trois à la queue leu leu sur notre embarcation et a peine celle-ci a t elle démarré que je comprends pourquoi Carine nous avait conseillé de charger nos Ipods la veille. Le moteur fait un boucan d’enfer et on doit s’y reprendre a plusieurs fois pour émettre et faire comprendre un message basique à sa voisine de devant/derrière. C’est donc en tête à tête avec mon appareil photo et mes écouteurs que j’apprécie la traversée. Et quelle traversée. Non seulement les paysages sont splendides : collines verdoyantes alentours, ilots formes par des tiges de lotus, une brume dense pour mystifier un peu le tout. Mais on est surtout spectatrices de scènes de vie incroyables en traversant les villages flottants. Là ou un homme étend des morceaux de coton de toutes les couleurs, d’autres jouent les équilibristes pour éviter de tomber dans l’eau en réparant une toiture. Beaucoup font leur vaisselle ou leur toilette. On verra même une femme laver une vache avec de la lessive ! On croise aussi pas mal d’embarcations similaires à la nôtre et puis des mouettes partout, qu’elles se reposent gentiment sur leur poteau ou qu’elles volent par dizaines au-dessus d’un bateau, attirées par les bouts de pain que leur jette un moine en costume safran. Au cours des premières heures, on ne croise aucun touriste et puis plus on monte, plus les passagers des bateaux blanchissent et plus on assiste à des spectacles de pêcheurs, qui semblent montés de toutes pièces pour la réussite de nos clichés. Certains tiennent des paniers en équilibre sur leurs pieds pendant que d’autres frappent énergétiquement l’eau à coups de pelle, avant de s’arrêter une fois qu’on a le dos tourné. Evidemment il n’y a aucun poisson dans aucun de leurs bateaux. On se demande même s’il y en a encore dans le lac, tellement l’activité humaine a commencé à le polluer. A l’arrivée a Nyangswe, on semble bien loin de Loikaw, des agences de voyage  à chaque coin de rue, des salons de massage et des pizzerias (j’avoue on y est allé deux fois, mais pour notre défense, le cuistot est birman et il fait un super pesto maison).

Le lendemain, ne voulant pas imposer à Carine la torture d’une seconde promenade en bateau, on décide de louer des vélos pour partir en exploration sur les rives du lac. On emmene avec nous un australien que j’ai rencontré deux mois plus tôt au Vietnam et on longe les champs de canne à sucre sur fond de collines boisées. On atterrit quelques heures plus tard dans le seul vignoble du pays. Les tables en terrasse panoramique du restaurant attenant sont évidemment prises d’assaut par les touristes français. Voyant la couleur du vin rouge et la moue effrayante de nos voisins qui y trempent leurs lèvres, on se rabat sur le Sauvignon blanc, qui n’est pas si mauvais, a condition de ne surtout pas lui laisser le temps de réchauffer dans le verre. Une bouteille en entraine une autre et après un énième coucher de soleil, on rentre en zigzagant entre les motos.

80 kilomètres à pied, ça use les souliers (ou comment j’ai perdu mes doigts de pied dans l’Etat Shan)

Un des incontournables de la région consiste à rallier Kalaw depuis le lac Inle en quelques jours de marche. Nous choisissons l’option deux jours-une nuit et faisons connaissance avec Ao Ao, notre guide et Minme, le cuisinier qui l’accompagne et qui est finalement celui qui connait le plus la route. Trouvant assez ingénieuse l’idée de simplifier nos prénoms, nous nous présentons comme Gigi et Juju et la joyeuse bande des prénoms à deux syllabes commence son ascension au milieu de montagnes karstiques. On nous avait préparées à trois heures de marche ardue ; or il est à peine 11h quand on arrive au village pour déjeuner. Nous entamons une conversation corporelle avec notre hôte, une femme de la minorité Pa-Ho qui ne parle pas un mot d’anglais. Je tente d’obtenir son prénom avec ce que je pense une très bonne tactique, qui consiste à montrer Gilliane en la nommant, puis à en faire de même pour moi avant de la designer avec un « and you ? » interrogateur. Cette tactique se révèle inefficace puisque notre interlocutrice hoche la tête en signe d’affirmation. Gilliane tente sa chance en faisant la même chose avec un légume posé à cote de nous. Cette fois elle fait un signe de tête négatif et nous nous résignons, nous contentant de nous regarder toutes les trois en souriant. L’après-midi, nous passons au travers de terres rouges et de terrasses en jachère ou des bœufs semblent désœuvrés. C’est la saison sèche et par conséquent, pas grand-chose n’est cultivé. Le paysage n’en est pas pour autant moins charmant et extrêmement changeant. On passe ensuite par des pinèdes et, arrivés au village ou nous passerons la nuit, on a l’impression d’être en Normandie : prairies vallonnées et arbres qui ressemblent étrangement a des pommiers. On est accueillis par une famille de huit personnes. L’homme le plus âge, qui doit avoir une soixantaine d’années, vient nous saluer, tape la main sur son torse puis montre la pièce où l’on se trouve, qui sert de salon et temple familial. On comprend par la que c’est le chef de famille, son portrait trône sur le mur, comme dans toutes les maisons villageoises birmanes. Le petit fils qui a quatre ans vient jouer à cache-cache avec nous puis se plante devant sa tablette pendant un bon bout de temps. Nos cerveaux occidentaux, qui ont  tendance à sanctuariser les besoins essentiels, passent de la tablette à la plaque de béton dehors à cote du puits qui fait office de salle de bain et sont un peu perdus…On s’endort bercées par le chant de la maman et le ronflement du papa.

Deuxième jour de marche, on croise encore moins de touristes que la veille et quand, au bout de quelques heures, on arrive sur une pagode animée et bruyante, on a comme l’impression d’etre parties très loin et très longtemps. Jour de pleine lune, notre guide nous explique que les habitants des villages environnants ne travaillent pas et viennent faire des offrandes et prier ensemble. Or, il y a devant nous plus d’adolescents aux coupes de cheveux improbables que de moines et dévots. Attablés devant leurs jus de litchi, ils dévisagent les jolies filles en talons compenses. C’est assez marrant et moi aussi je les regarde du coin de l’œil parader a cote des motos, n’ayant visiblement aucune intention d’aller faire des offrandes ou prier.

Arrivées à Kalaw, ayant fait nos adieux à nos guides ainsi que le bilan de nos ampoules aux pieds (six chacune), on décide de remettre ça le lendemain, pour aller explorer une autre région. Nouveau départ matinal, nouveau guide, Gozow, une vraie mine d’informations, qui parle plutôt bien anglais, mis à part qu’il place des « for the » à tout bout de champ. J’aime Kalaw devient ainsi « I like for the Kalaw ». Il a un super chapeau en bambou, il est souriant et motivé, et j’essaie d’oublier que je boite dès les dix premières minutes de marche :0 La pause déjeuner est aussi dépaysante que la veille. Un groupe d’hommes picole et fume on ne sait quoi dans des bangs pendant que les femmes portent les nourrissons et tiennent l’échoppe qui sert de micro boutique et restaurant.  Les rôles sociaux de genre sont encore et toujours bien ancrés et quand je demande à Gozow pourquoi il n’y a pratiquement que des guides masculins, il me répond que les femmes font les randonnées les plus faciles car sinon elles se perdent. Evidemment, et puis elles ne conduisent pas parce qu’elles ont des accidents tout le temps non ?

Nous avons la chance de passer la nuit dans un monastère, perdu au milieu des montagnes. Le panorama est à couper le souffle et les couleurs du ciel en cette fin de journée magiques. Deux petits matelas sont installés pour nous dans une pièce qui doit faire 70 mètres carre et au bout de laquelle il y a un petit temple.  On prend le the avec le ‘moine en chef’. Il est là depuis dix-huit ans et n’est visiblement pas prêt de quitter ce qu’il appelle un monastère « de la jungle ». Ils sont en effet très isoles et chaque matin, les trois moines se relaient pour aller chercher au village le plus proche,  à une heure et demi de marche, le repas du midi, toujours offert par les villageois. L’un des moines passe devant nous en souriant ; il écoute sur son smartphone la meme musique romantique que les adolescents de la veille.

La nuit est courte et mouvementée. Je ne trouve le sommeil que vers minuit et deux heures plus tard, le coq se met à chanter un long moment avant de se rendormir. A trois heures et demi, c’est le moine qui parle au téléphone dans la pièce en dessous de la nôtre. Parcourant la centaine de mètres qui me sépare des toilettes, j’ai meme eu l’impression de voir le moine en chef réveiller le coq pour que le coq réveille à son tour les autres moines. Une sorte de chaine du reveil en somme. Mais avec le recul, ça je l’ai peut-être un peu rêvé. En tout cas, ma chute à plat dos en glissant sur les ronces finit de remettre en place mes idées ensommeillées. Il est 4h, je n’ai pluis du tout sommeil et je regarde la lune qui éclaire tout autour et les moines qui s’activent. Le chat est content d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui ne l’ignore pas et il s’en donne à cœur joie. Revenue dans mon lit, les ronflements de Gilliane semblent vouloir concurrencer le chant du coq et prières des moines. Quelques heures plus tard au réveil, on a tous un visage bouffi. Notre guide dit avoir vu trois renards rentrer dans la pièce ou il dormait. Je crois que tout le monde mélange rêve et réalité. Avant de quitter nos hôtes, on decide de faire une donation au monastère . Le moine en chef prend l’assiette que lui tend notre guide (inutile de préciser que la femme ne peut toucher ou donner directement de l’argent à un moine), ferme les yeux et récite une prière, d’un air tres serieux avant de prendre un appel Skype et de glousser de rire. Il revient alors dix minutes plus tard pour nous dire au revoir et nous tend un paquet de chips. Soit. Il y a définitivement des codes étranges dans ce monastère de la jungle…