Ferveur bouddhiste au Myanmar

Pour la premiere fois depuis le debut du voyage, quelqu’un m’attend a ma descente de l’avion. Giliane, ancienne collegue Croix-Rouge, arrivee la veille pour passer ces deux semaines birmanes avec moi, se cache derriere un petit panneau « juju’ et moi je ne cache pas mon grand sourire. Un bref resume de nos vies sur les quatre mois precedents et nous voila montees dans un taxi qui, pour changer, conduit comme un dingue. Direction chez Carine, copine de master qui vit ici depuis huit ans et qui nous prete son appartement pour nos quelques jours a Yangon (elle travaille a Nay Piy Taw, la capitale du pays depuis 2005, une des nombreuses lubies de la junte alors au pouvoir pour detacher le pays de son histoire coloniale, et par peur d’une eventuelle attaque par la mer). Apres avoir prononce assez fierement « sayama » a Oulee, le gardien de l’immeuble ( j’utiliserais ce mot pendant quelques jours en guise de bonjour, avant de comprendre qu’il sa’git d’un surnmom que Carine lui a donne et par consequent, de realiser que j’ai du etre un brin ridicule aux yeux des gens) et pose nos affaires, on part en quete d’un resto a 23h. Tous les hommes dans la rue portent un longji, une sorte de longue jupe a carreaux, et des dizaines d’ ouvriers travaillent sur des chantiers, malgre l’heure avancee. On erre sans but en regardant autour de nous quand deux jeunes birmans nous viennent en aide et nous mettent dans un taxi en donnant des instructions au chauffeur. On se retrouve dans un resto ouvert visiblement toute la nuit, autour de groupes de birmans qui nous regardent interrogateurs, buvons notre premiere Myanmar beer et mangeons des beignets de poisson. Maitrisant peu ou pas du tout l’anglais, les serveurs redoutent visiblement tous le moment de venir interagir avec nous et se refilent la corvee en rigolant. Il est plus de deux heures du matin quand on rentre chez Carine et, realisant qu’elle a oublie de nous donner une cle essentielle, on se retrouve penchees au chevet d’Oulee, a tenter de le tirer de son profond sommeil.

A la decouverte de Yangon

A l’instar de ses conseurs asiatiques, la ville principale du pays grouille d’animation. Les tuks tuks filent sur les trottoirs defonces, les gens dejeunent dans des echoppes de rue sur de minuscules chaises en plastique, les charriots de billets de loterie ou de fruits et legumes diffusent une musique criarde, le tout sur fond de prieres lancinantes crachees par des hauts parleurs geants aux quatre coins des temples. Le principal temple de la ville, la ‘paya Schwedagon’ est visible depuis de nombreux endroits de la ville. Sur conseil de Carine (et puis certainement du routard et du lonely planet, selon lesquels l’on devrait faire absolument toute visite au lever ou au coucher du soleil), on s’y rend en fin d’apres midi et le spectacle est magique. Deja parceque qu’a cote de cet ensemble, immense et dore, on se sent ridiculement petites, et puis parceque des centaines de birmans affluent pour prier. On reste pres de trois heures a contempler les moines en robes oranges, marrons, pourpres et roses, les generations qui se melangent, de la grand mere que l’ on sort de son fauteuil roulant et qui met immédiatement son front a terre, a l’enfant de quatre ans qui court partout. Il y a pas mal de rites, notamment selui de verser de l’eau sur l’animal correspondant au jour de la semaine de sa de naissance. Giliane verse avec ferveur de grands bols sur le tigre du mardi et moi je me contente de la prendre en photo, chagrinée de ne pas savoir mon jour ni mon animal (maintenant je sais, je suis le dragon du samedi et je crois que c’est particulierement chanceux un dragon :p). A la tombee de la nuit, tout le monde prend une bougie pour allumer des meches imbibees d’essence. On m’en tend gentiment une et je me mets conscencieusement a allumer ma rangee, entouree de quelques touristes photographes et de birmans qui recitent des prieres a haute voix. L’atmosphere est assez incroyable et c’est presqu’a regrets qu’on quitte le temple pour aller nous promener dans le quartier chinois et diner au bord du fleuve.

Le deuxieme jour commence aussi religieusement que la veille car on fait la connaissance de Mint, moine en devenir, a qui on pose toutes les questions qu’ on a accumulees en 24h et qui nous fait visiter le monastere ou il prie et étudie actuellement, pendant plus d’une heure. Ensuite, on se lance dans notre premiere experience d’achat d’un titre de transport, qui est ici loin d’etre une formalite. On a pourtant choisi une agence de voyage avec un nom anglophone et des affiches publicitaires ecrites en anglais. Cela n’empeche que lorsqu’on formule notre souhait de nous rendre en bus a Bagan (de loin la principale destination touristique du pays), les deux agents nous regardent comme si on venait de leur demander de rallier la lune en sous-marin. Ils enchainent les coups de telephone, entre lesquels on a droit a des « please wait », ils se levent de leur siege, font le tour du bureau puis viennent se rasseoir a la meme place sans avoir rien fait, ils nous proposent un horaire avant d’en changer au bout de trente secondes, et puis finalement, au bout de 45 minutes, on a notre graal, deux places dans un bus qui, sur la photo, semble confortable et flambant neuf.

Bagan, la perle photogenique du Myanmar

Le bus dans lequel nous montons a perdu de sa superbe, par rapport au moment de la photographie. Les sieges ne s’inclinent quasiment pas, les couvertures ont probablement été lavees pour la derniere fois au moment de l’independance et il doit faire six degres. Mais fort heureusement on a un sac pour cracher (je retrouve ici cette manie qui me plaisait temps en Chine, seule la couleur est differente, puisque beaucoup de birmans machent des noix de betel) et a la pause de 22h, le « stewart » nous tend une brosse a dents. Message subliminal?

Nous arrivons en plein milieu de la nuit a Bagan et sommes assaillies par une nuée de conducteurs de taxis, qui nous exposent des tarifs plus farfelus les uns que les autres, pour nous conduire au centre ville. J’essaie de leur expliquer (gentiment selon moi, un peu trop sèchement selon Gilliane) que devoir payer 15 dollars pour faire dix kilometres quand on vient de payer le meme prix pour en faire 500 me parait absurde, mais mon argument n’a pas l’effet escompté. Il est 4h30 et nous attendons donc assises sur nos micro chaises en plastique que d’autres touristes arrivent pour pouvoir monter avec eux une coalition contre cette injuste oligarchie. Le tourisme a Bagan a connu un essor incroyable au cours des dernières années et par consequent, plus que partout ailleurs dans le pays, les prix s’envolent. La nuit dans le moindre cagibi (ah non? c’est une chambre d’hotel?!) coute 40 dollars, l’accès aux temples vingt, la pomme un. Il n’y a que la location de vélos qui garde un prix dérisoire. C’est donc le moyen de locomotion que nous privilégions pendant notre séjour, d’autant plus que chaque soir, notre loueuse nous demande, avec son regard de chaton tombe du toit, si nous reviendrons le lendemain. Et nous craquons et revenons le lendemain quand bien meme mon vélo fait un boucan d’enfer et a les freins déréglés et celui de Gilliane crève au bout de quelques heures.

Fruit de la ferveur religieuse d’un roi birman au 12eme siècle,  Bagan compte près de 4000 temples. Presque tous sont construits sur le meme modèle: une base carre avec un buddha a chaque point cardinal, sur laquelle est dressée une structure pyramidale avec plusieurs terrasses superposées et au sommet une stupa. Seuls la taille et l’état de conservation des sculptures dans la pierre different. Et puis hors concours il y a les dorés, mes préférés. En route on a rencontre Fred, un français, et on part tous les trois sur nos vélos, ne sachant pas ou donner de la tete tellement il y en a partout autour de nous. On utilise donc la technique du repérage en hauteur. Montés sur la plus haute terrasse du premier,  on en choisit un second qui nous plait puis on remonte sur nos vélos et part dans sa direction, certains d’avoir repéré le bon chemin. Evidemment, une fois sur deux on arrive a l’exact opposé mais comme on finit par tous les confondre, ca n’a pas grande importance. On passe des heures a déambuler, a prendre en photo le panorama sous toutes les coutures, a s’arrêter jouer avec des enfants dont la mere balaie et le père essaie de vendre des peintures, a apprécier de se retrouver dans un temple injustement déserté par les touristes.

Toutefois, chacun surveille attentivement sa montre pour ne pas rater le coucher de soleil. Car a Bagan, le coucher de soleil est une institution. Le Lonely Planet a meme fait un top 5 des plus belles terrasses de temples depuis lesquelles le contempler. Vers 16h30, c’est amusant de voir les touristes commencer a marquer leur territoire sur l’élu de leur coeur (ou celui de leur guide) a coup de pieds d’appareil photo. A 17h, voyant le soleil baisser a vive allure, on est pris de panique car on n’a aucun plan, si ce n’est celui d’éviter la foule. On part donc en direction d’un petit temple qu’on avait particulièrement aime le matin, qu’on ne retrouve pas, bien entendu, et a 17h30, me voila qui jette mon vélo, pars en courant a travers les ronces comme si ma vie en dépendait, pour monter sur le premier qui entre dans mon champ de vision (il faut croire que le coucher de soleil a Bagan, ca rend un peu fou). C’est un succès: seulement trois touristes a notre arrivée, des temples très photogéniques face a nous, une lumière incroyable, une brume idéale. Seuls quelques poteaux électriques qui n’ont rien a faire la m’agacent un peu. Une fois le spectacle terminé et quelques “waouuuu” échangés, on remonte a toute vitesse sur nos vélos, partant la encore dans n’importe quel sens, de peur de finir ensablés et dans le noir.

Le rocher d’or ou le Lourdes birman. 

Un rocher recouvert de feuilles d’or et une stupa, qui semblent tenir par miracle tout en haut d’une colline, voila le lieu de pèlerinage par excellence des birmans, a quelques heures de route de la capitale. Carine nous avait recommandé la visite, plus pour le spectacle des fidèles qui s’y rendent en masse, que pour le caillou en lui meme. Comme nous avons un peu de temps avant de partir avec elle dans une autre region du pays, nous y faisons escale. Le bus deja annonce la couleur puisque la radio diffuse des prières en continu. Apres avoir âprement négocie un dollar de reduction dans la guesthouse de notre choix (ouf l’honneur est sauf :p) on monte, ou plutôt on s’entasse dans un camion, seule option pour se rendre au rocher, a moins de vouloir faire quatre heures de marche ardue. On s’accroche fermement a la barre en fer devant nous et comme la route est tout sauf plate et droite, on a l’impression d’être dans un parc d’attractions. Toutes les dix minutes, le camion s’arrête a la hauteur d’hommes munis de coupelles en argent, venant faire l’aumône avec pour seuls armes des discours monocordes et des regards dans le vide. Certains ont visiblement plus de succès que d’autres mais globalement les billets pleuvent. Nous, on ne comprend absolument rien et on sait qu’on va payer l’entree au rocher cent fois le tarif pour les locaux, alors on se contente de froncer les sourcils lors du discours puis de faire gentiment passer la coupelle a ceux qui veulent sauver leur âme. Arrivés en haut, les gens pressent le pas pour se rendre au célèbre rocher. Je suis tentée de les imiter, oubliant l’espace d’un instant qu’il n’ y a aucun coucher de soleil en jeu :p. On est finalement un peu décues: le rocher semble reposer sur une base somme toute solide et ne tient donc pas si miraculeusement en équilibre (enfin pour être plus precise, le miracle tiendrait a un cheveu de bouddha glisse a cet endroit), il est assez petit et surtout, les femmes ne sont pas autorisées a emprunter la passerelle pour s’en approcher et aller le couvrir de nouvelles feuilles d’or. Triste constat: meme le bouddhisme qui semble pour beaucoup être la plus cool des religions est donc profondément sexiste.

Heureusement, la vue est superbe et nous réconcilie avec l’endroit, de meme que le spectacle des pèlerins ayant pour la plupart parcouru une longue distance pour arriver la et qui, en famille, font la sieste sur des nattes, prient ou viennent toucher/prendre en photo le peu d’occidentaux égarés ici. La redescente a pied est elle aussi un regal. Tout le monde nous salue en souriant sur notre passage. Meme les touts petits enfants secouent la main et on comprend que le “ aaaaagggggaaaaaaaa” qu’ils prononcent (bonjour en birman, c’est ‘mingalaba’) nous est destiné. Puis on nous demande systématiquement d’ou l’ont vient et on récolte au mieux un “bounchour”, au pire un “ummm” très sérieux assorti d’un regard perplexe, mais toujours le meme sourire accroche aux lèvres. Bien qu’il y ait des stands sur toute la route, les gens n’insistent pas pour nous vendre quoi que ce soit. Ils sont juste curieux et bienveillants. Et je les ai deja adoptes.

 

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