Longue vie au Roi !

La Thaïlande ne comptait pas parmi les destinations phare de mon voyage. Y ayant fait une (trop) brève incursion il y a quelques années, j’avais en tête l’image d’un pays dénaturé par le tourisme de masse, dans lequel j’allais nécessairement regretter le manque d’authenticité. Et pourtant, il y est assez facile de sortir des sentiers classiques. Des plages de sable blanc aux milliers de bouddhas assis couchés et debout, des ladyboys de Bangkok aux femmes girafes du triangle d’or, la Thaïlande s’illustre par une diversité naturelle et culturelle incroyable.

Bangkok en vélo a la locale

Ce qui est bien quand on a travaillé quelques années dans la solidarité internationale, c’est qu’on a des amis aux quatre coins de la planète. A mon arrivée a Bangkok, je suis royalement accueillie par Pauline, qui était ma collègue de bureau lors de mes débuts a la Croix-Rouge, et Jean-Philippe, son copain, qui a choisi de prendre une année sabbatique pour la suivre. Elle travaille sur l’agriculture biologique dans une association locale pendant que lu apprend le thaï fait de la cuisine et du bénévolat. Ils habitent une chouette maison d’un quartier non touristique et j’ai le luxe d’avoir deux étages pour moi toute seule!

Après avoir goûté mes premières padthai dans une petite échoppe de rue, le week-end end commence avec une conférence organisée par l’association de Pauline. L’invité de marque et orateur principal est Rajagopal, leader du plus important mouvement des sans terres en Inde, que j’avais rencontré a plusieurs reprises lorsque je travaillais à Paris pour Solidarité. Je pense qu’il fait semblant de me reconnaître en me disant, tout sourire, « you’re the one » quand je me présente a lui. Et ça nous fait rire tous les deux. Quelques clichés et anecdotes échangées plus tard, je me dis que le monde est vraiment petit et les coïncidences nombreuses.

Pauline et JP sont des cyclistes acharnés (ils sont d’ailleursà l’heure actuelle en train de regagner l’Europe a vélo); c’est donc tout naturellement a vélo que je (re)découvre Bangkok. Après le capharnaüm des grandes villes vietnamiennes, la circulation me parait étonnamment fluide, les taxis rose bonbon mignons comme tout et les automobilistes respectueux des autres espèces (alors que dans l’absolu, pour quelconque citoyen arrivant directement d’Europe, j’imagine que ce doit être vu comme un bazar sans nom).  Pauline m’emmène dans ses quartiers fétiches, loin des hordes de touristes qu’elle fuit comme la peste. Le dimanche matin, on va même faire quelques brasses dans une piscine de militaires et on fait un peu tâche dans le décor; surtout en maillot deux pièces quand la plupart des thaï se baignent tout habillés. La journée se termine par un concert en plein air dans un grand parc, événement hebdomadaire visiblement initié depuis le précédent anniversaire du roi. Autour de nous, la majorité des gens portent un t-shirt jaune, comme symbole de respect envers le roi et la monarchie. Respect ou culte? C’est surprenant de voir la moindre boutique ou habitation de la moindre rue arborer au moins une photo grand format du roi – lorsqu’il était dans son plus bel age bien entendu  car aujourd’hui il a plus de 80 ans et est visiblement bien mal en point. Encore plussurprenant de voir les collègues de Pauline qu’elle a invitées a dîner regarder partout autour d’elles (afin de s’assurer  que personne ne soit susceptible de les épier, enregistrer et dénoncer) avant d’entamer une discussion sur la monarchie dans le pays. En effet, chaque semaine, des cas d’emprisonnement pour crime de lèse Majesté sortent dans la presse.

Au sortir de ces quelques jours à la thai à manger du riz gluant pour apaiser le feu provoqué par la cuisine pimentée et à me demander ce que JP peut bien raconter à ses voisins lors d’une partie de ping pong improvisée dans la rue, on met une touche française dans notre réveillon de noël: du vin rouge, des crêpes et des étoiles clignotantes sur les bougainvilliers.

Baptême d’éléphant a Chiang Mai

Le 25 à l’aube, à l’heure où les coqs entament le dixième rappel de réveil, me voila partie pour rejoindre, dans le nord du pays, Marjolaine, une autre ancienne collègue Croix-Rouge expatriée au Laos depuis un an. Pendant les treize heures de trajet, le son des clips et séries diffusés sur les télés du bus est tel que même avec les boules Quies, j’ ai l’impression d’être en boite. Les thaï eux, semblent trouver cela normal et la majorité dort d’un profond sommeil ou se marre devant l’écran en mangeant des graines de tournesol.

Le tourisme a Chiang Mai s’est développé a une allure folle au cours des dernières années. Le centre ville n’est d’ailleurs qu’une concentration d’hôtels, de salons de massage et agences de voyage; ce qui n’exclut pas de tomber par hasard sur la prière du soir des moines dans un petit temple caché. Une des excursions courantes de la région est de se rendre au triangle d’or et d’aller visiter des villages habités par les minorités ethniques. Nous ne dérogeons donc pas à la tradition et allons prendre une photo là où Birmanie, Laos et Thailande se rejoignent en formant un triangle (« or » faisant allusion à la lucrativité du commerce de l’opium dans la zone depuis les années vingt). Puis nous allons à la rencontre des « femmes girafes », ethnie dont les représentantes sont connues de par les nombreux anneaux en metal qu’elles portent autour du cou, donnant l’impression que ce dernier s’allonge au fil des années. Même si le fait qu’une dizaine de cars de touristes s’arretent dans les mêmes villages en même temps donne tout son sens au concept de « zoo humain » c’est interessant de pouvoir observer et comprendre cette coutume qui ne perdure pas seulement dans un souci de donner du folklore au touriste de passage. Quoiqu’il en soit, après ce bain de foule, je ne suis pas mécontente de partir en trek dans une région plus à l’écart des sentiers classiques. Dans notre équipe de promenade, d’autres français (c’est tellement systématique que je ne m’en etonne même plus), des suisses, des danois et un guide thai qui parle très peu l’anglais mais se passionne pour les araignées. Au milieu de la jungle, au moindre trou apparent, il sort sa brindille pour tenter d’en faire sortir l’occupant,lequel est d’une taille généralement assez significative pour nous rendre très précautionnaux le soir venu, au moment de fermer notre moustiquaire 🙂 Le deuxième jour, on abandonne la marche à pied pour commencer la journée par du « bamboo rafting »; une embarcation sommaire qui prend l’eau de toutes parts à chaque rapide de niveau 0,5 🙂 Les premiers moments sont assez drôles mais au bout de trois heures, on commence à s’ennuyer sérieusement et on n’est pas mécontent de retrouver la terre ferme. Surtout que nous y attendent nos montures éléphantesques et que ça a beau être l’attrappe touriste par excellence, c’est tout de même chouette de traverser la foret en hauteur, en se balançant derrière d’enoooormes oreilles grises.

Cocktails et mer turquoise à Koh Lipe

Etant donné que j’ai décidé d’écarter toute logique dans la construction de mon programme thailandais, je redescends dans l’extrême sud quelques jours après être montée dans le nord, pour fêter le réveillon avec Lisa, copine marseillaise en exil à Singapour, et trois de ses amis.

L’île de Koh Lipe est tout près de la frontière malaisienne. Pour s’y rendre, on doit d’abord passer par Hat Yai, où je découvre encore une Thailande différente de la précédente. La religion principale est l’Islam et dans la jeep me conduisant au centre ville qui n’en est pas un, je suis la seule femme non voilée. Je pense même que je suis la seule femme occidentale dans la ville. En plus du fait d’être la seule touriste dans mon hôtel (décidément je suis une perle rare à Hat Yai). En discutant avec le réceptionniste qui est la seule personne agréable à qui j’ai parlé (promis j’arrête avec le mot « seul »), j’apprends que c’est le lieu de villégiature privilégié des malaisiens qui viennent y faire des courses et trouver des filles à coût réduit. Ambiance… Au bout de quelques heures d’acharnement pour trouver des occupations ou, à défaut, des locaux accueillants, je capitule et finis de me convaincre qu’il vaut mieux réserver mon énergie pour le réveillon du lendemain. Au moment de quitter la ville, ma mauvaise impression de la veille se confirme en voulant prendre le bus pour rejoindre l’embarcadère. Les personnels des différentes compagnies semblent s’être donné le mot et tous refusent de me vendre un billet, pretextant qu’il me faut leur acheter la traversée en bateau qui va avec (traversée que j’ai déja réservée et payée sur Internet). J’ai beau faire ma plus belle moue de détresse, rien n’y fait. Même le chauffeur de moto-taxi à qui je demande le prix de la course pour me rendre à une station de bus où quiconque voudra bien m’emmener sans que je n’aie à acheter le bus en cash, un tour du monde en mongolfière ou une assurance vie, s’est ligué à la troupe des méchants. Après m’avoir proposé un tarif à peu près équivalent à cent fois celui du marché, il me dit que si je ne suis pas contente je n’ai qu’à y aller à pied, assorti d’un « happy new year » en me tirant la langue.

C’est donc avec une joie manifeste que cinq heures plus tard, je débarque enfin sur l’île, retrouve la joyeuse bande singapourienne et prends mon premier bain de mer depuis le début du voyage. On fera le décompte des douze coups les pieds dans l’eau en chantant du Ballavoine et Johnny Halliday ( probablement la faute aux cocktails vodka-coco-piment-citronnelle) et passera la première journée de 2015 à lire et relire les horoscopes bidons proposés par Elle et Marie-Claire, astrologues réputées, le tout sur une plage paradisiaque. Les premiers jours de repos total depuis le début du voyage, sans bus à attraper ni visite à planifier. Des vacances dans les vacances en somme 🙂

Au moment de remonter pour la énième fois vers le nord direction le Laos, je fais mes adieux à la Thailande en vivant – enfin, depuis le temps que l’on m’en parle- mon premier hymne national. Il est 18h dans la gare routière d’Hat Yai quand tout le monde s’immobilise et se lève, arrête sa conversation en cours et porte la main sur son coeur. Oh temps suspend ton vol à la gloire de la nation thailandaise, pendant que moi je continue de décider si je dois faire semblant de chanter avec eux, chercher le portrait du roi pour m’agenouiller devant ou attendre perplexe que chacun reprenne ses activités, deux minutes plus tard.

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