Good morning Vietnam

Il est plus d’une heure du matin quand nous passons la frontière sino-vietnamienne. Je sors du train, encore ensommeillée, et m’amuse à contempler ce poste frontière d’un autre âge. Un poussiéreux portrait d’Ho Chi Minh, des ampoules qui n’ont pas dû être changées depuis sa mort, des militaires qui luttent pour ne pas s’endormir debout et une petite vieille devant un stand proposant gâteaux et changeant la monnaie. Quelques heures plus tard, nous voici enfin à Hanoi. La gare d’arrivée (si l’on peut appeler ça une gare) n’a rien de celle d’une capitale. On prend place dans une toute petite salle d’attente avec des chaises d’écoliers au fin fond d’une ruelle. Les taxis s’empressent de venir nous proposer leurs services. Ne voulant pas arriver à une heure trop indécente chez Matthieu, je les éconduis et ils bavardent entre eux, perplexes sur ce qu’on doit bien pouvoir attendre ici à cinq heures du matin. Je me retrouve même à devoir expliquer au téléphone en anglais à ce que je comprends être le patron d’un des chauffeurs, pourquoi je n’ai pas besoin de ses services dans l’immédiat. Dehors, un groupe de femmes fait sa gymastique matinale. La chaleur, le bruit et les odeurs me propulsent au Cambodge, dix ans plus tôt. Le jour se lève lentement et je sens que j’aime déjà le Vietnam.

Hanoi, de l’héritage français aux scooters par milliers

Dans le taxi, nous faisons avec Marie des paris sur la multiplication à faire pour passer du chiffre inscrit au compteur au montant à régler en dongs. De toute façon, on n’en a pas un en poche. On est très vite encerclés par une nuée de scooters ; la circulation est très dense malgré l’heure matinale. A défaut de pouvoir déchiffrer ce qu’il y a d’inscrit sur les panneaux publicitaires (à part « pho » je ne connais aucun mot), je m’amuse à faire la liste des signes de ponctuation qui sont sur ou sous chaque lettre : des points, des tildes, des accents de toutes sortes,  et même des points d’interrogation.

Matthieu, être le plus exceptionnel que j’aie jamais rencontré sur cette planète (m’ayant demandé à plusieurs reprises s’il aurait un droit de regard sur mes écrits à son sujet, je suis certaine qu’il lira ce post avec grande attention) était mon collègue du desk Afrique de l’ouest à la Croix-Rouge. Il est depuis un an et demi chef de délégation au Vietnam et ne tarit pas d’éloges sur la vie dans son pays d’adoption. Il faut dire que l’appartement qu’il partage avec Marion est super et qu’au petit déjeuner, on peut manger du pain et du morbier (merci Matthieu pour l’accueil royal). Ne semblant pas me tenir rigueur de l’avoir sorti du lit, il nous donne des conseils de promenade pour la journée avant de partir bosser. Nous partons donc sans lui à l’assaut du quartier français et de la vielle ville. Le premier s’illustre par de larges avenues arborées, bordées de bâtiments coloniaux aux couleurs pastels et aux niveaux de conservation inégaux ainsi que de cafés où les vietnamiens passent des heures en terrasse, sirotant leur café glaçé au lait concentré sucré. La vielle ville, quant à elle, est un dédalle de minuscules ruelles où grouillent les scooters, les touristes, les mini tables et chaises en plastique devant de toutes aussi minuscules gargottes et les marchands ambulants. A l’origine, il y avait un corps de métier par rue et c’est, à quelques détails près, encore le cas aujourd’hui. On passe de celle des ustensiles de cuisine à celle des encensoirs et autres objets religieux en un rien de temps. Lorsqu’on lève les yeux, on observe à chaque poteau d’effroyables nœuds de fils électriques (c’est tentant d’en couper un pour voir ce qui se passe), et tout un tas de maisonnettes en hauteur. Le prix du foncier incite en effet à ne pas être trop gourmand sur la largeur de sa maison, et le principe un étage = une pièce s’applique ici. On peut donc avoir facilement un chez soi à sept étages, par contre, on ne fera pas plus de cinq pas avant d’arriver au bout de sa cuisine 🙂 J’aime l’ambiance de la vielle ville bien que le niveau de décibels qui le caractérise frôle l’indécence et que chaque traversée de rue soit une expédition à l’issue incertaine.

Le lendemain de notre arrivée, nous sommes invités (incrustées ?)  au mariage de l’une des employées locales formant partie de l’équipe de Matthieu. Nous arrivons sur le lieu de la fête après un rapide tour de la ville en scooter pour passer voir, notamment, l’austère et soviétique mausolée d’Ho Chi Minh et le palais présidentiel aux couleurs criardes. La fête ne sera finalement qu’un repas, où une centaines de convives sont répartis sur deux très longues tables. Les plats défilent sous nos yeux ; autant les crevettes frites et la soupe de légumes me ravissent, autant je reste sceptique un moment devant la salade de méduse. La vodka de riz, alcool vedette localement, coule dans les petits verres à shot et les mariés et leurs parents ont à peine le temps de faire un tour de salle pour venir trinquer avec chacun des invités que les premiers commencent déjà à quitter la salle. Je crois que le ratio temps de préparation en amont sur durée de la fête atteint ici son paroxysme.

Bain de boue dans les montagnes de Sapa

Frustrée de ne pas voir le Nord du pays, région la plus authentique et traditionnelle, je décide d’y faire un aller-retour express, en dépit d’une météo plus que défavorable. Sapa a beau être une ville touristique, je suis la seule occidentale quand j’entre dans le bus de nuit m’y conduisant depuis Hanoi. Un groupe de jeunes vietnamiens ricane en me regardant entrer et les télés diffusent des images de combats sanguinolents sur fond de hurlements. Il est 20h, le bus doit arriver à 4h30 et les sièges inclinables sont conçus pour des gens d’1m40 … Je sens que je vais passer une excellente nuit. A 1h, alors que je dois dormir depuis peu, le chauffeur adjoint vient me réveiller en me tapant sur l’épaule et me criant « Sapa » dans les oreilles. Je regarde ma montre et la lui tend, priant pour qu’il comprenne dans mon geste la pensée suivante « il est 1h, on est censés arriver dans plus de trois heures, ce n’est surement pas Sapa car c’est le terminus, or les gens autour de moi ne descendent pas ». La magie de la télépathie n’opère pas et il s’en suit un duel de cinq minutes : il tire mon sac et souffle, je répète « not Sapa » en boucle et souffle. Puis en regardant à nouveau par la fenêtre, je comprends enfin qu’il veut que je change de bus pour prendre celui qui arrive en face. A 3h, on est celle fois bel et bien arrivés à Sapa et là je me demande bien ce que je vais pouvoir faire pendant quatre heures, dans le froid et la nuit, en attendant que les cafés et agences de trek veuillent bien ouvrir. Heureusement, j’obtiens du chauffeur l’autorisation tacite de pouvoir rester somnoler dans le bus et peaufine mes courbatures pendant que lui choisit de s’installer par terre et d’imiter le démarrage des scooters de son pays avec son ronflement.

En début de matinée, j’ai trouvé une super guide et deux chouettes compagnons de balade, Vivien et Mariane, parisiens d’adoption vivant à  deux pas de mon ancien lieu de travail et passant beaucoup de leurs vacances d’été à Moriani plage (spéciale dédicace à Mathilde Gasperi). Nous traversons de touts petits hameaux où les cochons et les enfants à demi nus semblent régner en maîtres, croisons des femmes hmongs noires et zaos rouges, etnies les plus représentées dans la région de notre promenade. Les premières sont -on pourrait s’en douter- vêtues de noir et portent de grosses créoles aux oreilles. Les secondes, dont notre guide fait partie, portent un foulard rouge sur la tête et une petite hôte en osier dans le dos (on les baptisera très vite les mères noel). Toutes sont souriantes et avenantes, même celles qui n’ont aucun artisanat à vendre. Nous passons par de superbes rizières en terrasse, dommage que le brouillard vienne gacher bon nombre de points de vue. En fin de journée, nous arrivons chez May, notre guide, faisons la connaissance de son mari et ses deux enfants, aidons à préparer le repas et nous régalons après avoir trinqué à la vodka de riz faite maison. Pendant que père et fille sont absorbés par la grande télé qui diffuse les feux de l’amour version viet, nous discutons avec May autour du feu avant d’aller nous coucher avec les poules.

Les coqs eux, chantent incessament et me tirent à l’aube d’un sommeil profond, accompagnés par les cochons, que je crois en train d’être égorgés (alors qu’ils manifestent visiblement leur faim). Le temps est encore pire que la veille. Avec beaucoup d’imagination, on voit encore des rizières à perte de vue mais en réalité, on distingue à peine quelques palmiers se perdant dans la brume. Le chemin du retour est de pire en pire et je finis en beauté, par trois glissades de plusieurs mètres consécutives. Alors que Vivien et Marianne continuent le trek une journée de plus, je fois m’empresser d’attrapper un moto taxi pour regagner Sapa, d’où part une heure après mon bus de retour pour Hanoi. May m’aide dans cette entreprise et m’explique que mon chauffeur ne parle que hmong et quil ne connait pas vraiment l’endroit où je me rends dans Sapa. Il me tend en souriant un simili casque à l’image de ceux d’ici, relevant davantage de la décoration que de la protection: une visière pour faire effet casquette, des couleurs pour en jeter, ceux des filles ont même parfois un trou pour y glisser leur queue de cheval. Nous voilà donc (mal) partis pour une demi heure dans un épais brouillard et sur une route caillouteuse. Je ne suis pas très rassurée surtout quand mon chauffeur tourne à gauche alors que l’intersection indique que Sapa est à droite. On n’y voit pas à deux mètres et à chaque klaxon de camion, j’essaie d’avoir une illumination sur comment dire « ralentir » en langue des hmongs ou je prie tous les dieux auxquels je ne crois pas (sur le lot, il y en n’aura bien un moins rancunier que les autres) de bien vouloir m’accorder un dernier moment de vie plus heureux que celui-là. Je débarque dans le bus, cinq minutes avant son départ, décoiffée et boueuse des pieds à la tête. Cette fois il n’y a que des occidentaux qui ont la même allure que moi:)

May, portrait d’une zao rouge

May a 35 ans, elle est née et a grandi dans un petit village à quinze kilomètres de Sapa. Faisant partie d’une fratrie de douze enfants, elle a du déserter les bancs de l’école pour s’occuper des plus jeunes. Elle ne sait aujourd’hui ni lire ni écrire et pourtant, elle a appris à parler anglais toute seule, en alpaguant les touristes sur les sentiers depuis quelques années. Même si la prononciation de certains mots a été à l’origine de quelques quiproquos et éclats de rire, elle maitrise plutôt bien cette langue. Elle s’est mariée à 19 ans, ou plutôt  » a été mariée » comme elle le souligne, puisque elle n’a pas pu, comme c’est légion ici, choisir l’élu de son coeur. Ses parents l’ont fait pour elle et visiblement, elle n’a pas tiré le gros lot. Celui que nous rencontrons a l’air très gentil; celui qu’elle nous dépeint est paresseux et a un léger penchant pour les longues soirées avec ses amis, arrosées d’alcool de riz. Il est impossible pour May de se séparer de son cher et tendre car, lors du mariage,  la famille de ce dernier a du donner à la sienne cinquante pièces d’argent, soit l’équivalent de 2000 euros. Il lui faudrait donc aujourd’hui pour divorcer, rembourser cette somme qu’elle n’a pas, en guise de dédommagement. Quand je lui demande si elle devra choisir les futurs conjoints de ses enfants, elle me répond que non, elle même ayant trop souffert de son union forcée. Mais le mariage de son fils, elle le prépare déjà. C’est d’ailleurs dans cette optique que la famille a récemment demménagé, afin de pouvoir accueillir les quelques cinq cents invités de la fête, puis plus tard, sa belle fille et ses petits enfants. Or, pour l’instant il n’y a ni invités ni descendance, juste quelques chaises en plastique et deux grandes armoires au milieu d’une immense pièce à vivre qui doit faire près de soixante mètres carré. May est plutôt jolie et, passé le premier moment d’étonnement, ses deux dents en or lui donnent un certain charme. C’est une cuisinière hors pair. Ce qui pour nous prendrait une demi journée et mettrait notre cuisine sans dessus dessous, comme la confection de nems, elle le fait en un quart d’heure avec un wok posé sur un feu de bois et du papier journal en guise de maniques. Chez May, il n’y a ni frigo ni chauffage ni eau courante, et encore moins internet. En revanche, elle a un Samsung Galaxy S4. Et quand je lui demande pourquoi, elle me répond tout simplement que c’est le moins cher des smartphones. Nos cerveaux occidentalisés et fermement conditionnés par la pyrammide des besoins de Maslow y voient là une aberration. Dans son village, cela fait partie de la norme sociale, à l’image de l’écran plat et de la parabole. May est incroyablement gentille et je la revois encore courrir vers moi lors de mes sauts périlleux sur le chemin boueux, me criant « I’m so sorry » et me proposant de porter mon sac.

 

 

 

 

 

 

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One thought on “Good morning Vietnam

  1. Vraiment super ton petit récit, très vivant et plein d’humour….et ce portrait express de May est splendide et très parlant…
    Je découvre ton talent d’écriture.
    A suivre….;+)

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