Cure de pierres dans le Yunnan

Quelques 13h de train et 9h de bus après avoir quitté le Sichuan, nous arrivons dans le Yunnan, prêtes à y passer une semaine. La grisaille de Chendgu fait ici place à un beau soleil et l’on peut enfin s’alimenter sans avoir les oreilles qui chauffent à chaque bouchée.

Lijiang, l’encrier qui ne désemplit jamais.

Baptisée ainsi car ses nombreux canaux seraient à l’image des filets de liquide coulant dans tous les sens après la chute d’un encrier, la vieille ville de Lijiang est une merveille. Partout des minuscules ruelles, des maisons en bois et des ponts enjambant des canaux et ruisseaux ; puis quand on grimpe sur les hauteurs, une mer de toits en tuiles sur fond de montagnes enneigées. C’est agréable de retrouver une ville à taille humaine et, devant ce décor, la fatigue du long voyage que nous venons de faire est très vite oubliée. Nous sommes dimanche et Lijiang fourmille de touristes chinois. Grace au sens de l’orientation aiguisé de Marie, nous trouvons notre hôtel dans ce labyrinthe puis partons flâner dans les rues les plus animées. Il est à peine 20h et les chinois sont déjà en train d’enflammer les pistes de danse ou de faire des vocalises dans des gigantesques cabarets/boites de nuit modernes. Presque poussés à l’intérieur de l’un d’entre eux par un rabatteur de rue, nous nous retrouvons attablés au milieu de serveurs déguisés, de ballons et d’apprentis chanteurs, et commandons deux bières pour trois, notre budget ne pouvant s’aligner sur les tarifs exorbitants de la carte des boissons. Comme si les chinois ne faisaient naturellement pas suffisamment de bruit, ils ont ici à leur disposition les classiques triples mains applaudisseuses en plastique (j’ai beau chercher, je crois qu’il n’existe aucun terme pour désigner ledit objet) ainsi que des gros morceaux de bois pour manifester leur joie en tapant sur la table. Nous tentons tant bien que mal de comprendre ce qui se passe sur scène, entre défis, jonglages avec des cocktails, parodies et chanteurs se prenant visiblement au sérieux, tandis que certains de nos voisins se risquent à venir nous dire « hello » avant de repartir à leur table en ricanant. Je regarde avec de grands yeux autour de moi en me répétant que la Chine c’est vraiment dépaysant.

Virée dans les gorges du saut du tigre

A une centaine de kilomètres de Lijiang, se trouvent les gorges les plus hautes et spectaculaires de Chine (et même du monde vous dirait le Lonely Planet, cependant le routard est plus avare en superlatifs). Leur nom provient d’une légende selon laquelle un tigre, poursuivi par un chasseur, aurait franchi d’un bond le fleuve dans sa partie la plus étroite (30 mètres). Convaincus que nous pouvons faire pareil, si ce n’est mieux, nous partons faire la randonnée de deux jours, qui nous a été presque unanimement recommandée par des voyageurs croisés en route. Toujours accompagnées par Ben, notre nouvel ami américain qui, comme tout américain qui se respecte, trouve que tout sur son passage est « awesome », ou « amazing » voire « fucking crazy » dans les jours les plus fastes, nous intégrons à la troupe Serguei, un russe. Et commençons l’ascension en nous plantant de sentier…C’est comme cela qu’ à peine une heure après être partis, on se retrouve à devoir marcher sur des grillages et se battre contre les ronces pour regagner le sentier officiel. Le paysage n’en est pas moins spectaculaire, déjà. On surplombe le fleuve, des rizières et face à nous, on peut entrevoir quelques pics enneigés. La première journée de marche est assez éprouvante, le chemin étant étroit et caillouteux et les dénivelés assez importants. La vue d’un décor de plus en plus beau récompense nos efforts et pour couronner le tout, on a les gorges pour nous tous seuls ; j’en conclue donc, peut être un peu trop hâtivement, que le chinois est flemmard. Sur la route, on croise quelques petits stands qui proposent essentiellement trois produits : des noix, des snickers et du cannabis (qui pousse visiblement assez facilement), chacun coutant 5 yuan, soit l’équivalent de 80 centimes d’euro. En fin d’après midi, nous arrivons à l’auberge « de mi-parcours » (qui devrait, pour plus de véracité, s’appeler celle des trois quarts mais j’imagine que ça sonne moins bien), charmante à tous égards, si ce n’est celui des propriétaires, acariâtres au possible. Depuis la terrasse « inspirante », on peut contempler des sommets de plus de 5000m. C’est époustouflant et Ben est tellement enjoué que lorsque nous échangeons nos chaussons (les miens étant trop grands et les siens trop petits), il dit avec le sourire que c’est le plus beau jour de sa vie.

Le lendemain, il nous faut à peine plus d’une heure et demi pour retrouver la route principale et, avec elle, Emilie, notre amie française rencontrée à Chengdu, qui nous fait de grands signes en sortant du bus. Frustrés de ne pas avoir atteint notre quota d’heures de marche journalier, nous faisons avec elle une balade en descendant vers le fleuve. Nous pestons contre les nombreux péages improvisés par des riverains soutenant que le gouvernement il est méchant et que les sentiers ils les construisent et les réhabilitent eux même. D’abord. Et si tu essaies de passer sans payer, je te tape ; bien que je sois une petite vieille dame bossue et que toi jeune américain impertinent, tu mesures 1m85…Puis nous regagnons Lijiang où nous attend notre train pour Kunming.

Kunming et la forêt de pierres où Marie m’a crue morte

Du bruit, des artères à huit voies, des véhicules et des panneaux publicitaires partout, ca y est nous voilà de nouveau dans une bourgade chinoise moyenne de 4,5 millions d’habitants. Kunming n’a pas grand intérêt si ce n’est quelques temples, un marché aux oiseaux (qui est en fait une gigantesque animalerie à ciel ouvert où l’on peut, pour des sommes dérisoires, faire l’acquisition d’un serpent, d’un cochon, d’une mygale ou de mignonnes petites grenouilles fluo) et des aveugles en blouse blanche proposant des massages dans la rue piétonne. C’est pourquoi dès le lendemain, nous nous rendons à la célèbre forêt de pierres, principale attraction du Yunnan, classée au patrimoine de l’UNESCO. Il s’agit d’un vaste ensemble de rochers karstiques gris aux formes ciselées et tailles diverses (certains font plusieurs dizaines de mètre), collés les uns aux autres, composant ainsi un labyrinthe dans lequel on peut se perdre pendant des heures. Nous décidons de partir chacun de notre côté et choisissons, au hasard, parmi les nombreux sentiers balisés que compte cette « forêt ». Bien que ce soit l’un des spots les plus touristiques du pays, l’ensemble est gigantesque et le chinois flemmard (et hop je passe d’un jugement hâtif à une vérité intangible), si bien que très vite, je me retrouve seule en compagnie de quelques papillons désespérés de trouver la sortie. C’est assez irréel d’emprunter ces sinueux et étroits sentiers au milieu de tous ces pics. Parfois, les passages sont tellement étroits qu’il me faut me contorsionner pour les franchir. Et puis je se retrouve sur un point en hauteur, dominant l’ensemble et de là, des pics à perte de vue et le bruit du vent dans les pins. Les formes des pitons évoquent aux chinois une multitude d’objets ou d’animaux et sur les panneaux d’indication, l’on peut voir le fruit de leur imagination débordante. Là où ils voient un rhinocéros contemplant la lune, une femme attendant son époux, ou encore un sphinx chevauchant l’éléphant (ou le chameau, ou bien guettant le vieillard en promenade je ne sais plus), moi je ne vois que des cailloux. Magnifiques certes, mais des cailloux quand même. Au bout de quelques heures, revenue dans le centre de la forêt et bien mécontente d’avoir retrouvé le flot des touristes chinois (ceux qui crient, crachent, se bousculent, prennent trop de photos, sont flemmards.. ah peut-être en ai-je déjà parlé auparavant?), je décide de sortir pour attendre Marie et Ben au point de rendez-vous. Il est 16h10 et nous avons convenu de nous retrouver à 17h. A 17h15, ne les voyant pas arriver et considérant l’éventualité d’avoir mal compris le point de ralliement, je me rends à l’entrée principale puis à la station de bus. Toujours aucun des deux à l’horizon. Or, pendant que je monte dans le dernier bus, pensant que mes compères m’ont devancé pour une raison ou une autre, j’apprendrai plus tard que Marie est devant les caméras de vidéo-surveillance et parle dans les hauts parleurs à tous rochers qui voudront bien l’entendre, disant que je ne dois pas m’inquiéter si je suis blessée et qu’elle va me retrouver. Ben dirait certainement que c’est le plus gros malentendu de l’histoire des malentendus. En tout cas, Marie raconte à la perfection les quelques heures durant lesquelles je suis passée, dans son esprit, de l’égarement à la mort puis à la vie. Récit à suivre 🙂

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *