« Oh c’est haut ! C’est haut ! Hong Kong et Macau »

Où est ce qu’on appuie sur le bouton stop ?

Hong Kong compte plus de sept millions d’habitants sur mille kilomètres carré ; c’est dire s’il faut en mettre des gratte-ciel pour faire tenir tout ce monde. Sur la route qui nous mène de l’aéroport à l’île principale, nous avons un condensé de ce qu’est cette « région administrative spéciale » : de grands buildings à perte de vue, des entrelacs de routes et de ponts et tout autour des collines vertes, qui semblent presque intactes, comme délaissées par l’Homme.

Nous sommes accueillies et hébergées par un couple franco-suédois, Eline et Gaël (qui étaient les babysitters de Marie il y a vingt ans) et leurs trois enfants, Inès, Elias et Lovisa. Tous sont beaux, brillants et généreux, un vrai petit cocon où il fait bon vivre. En quête des lieux de visite à ne pas rater pendant notre séjour, Gaël nous répond qu’à Hong Kong il n’y a pas vraiment de musées ou de temples dignes d’intérêt. Il faut juste vire et sentir  Hong Kong  en s’y promenant.

C’est ce à quoi nous nous attelons dès le lendemain en commençant par prendre le « star ferry ». A l’instar du ferry boat marseillais (et oui, on a les références chauvines qu’on peut :p), c’est ici une institution. Le trajet coute 30 centimes d’euros, dure dix minutes et relie l’ile principale au continent. Une fois débarquées, nous parcourons la promenade des stars qui donne un magnifique point de vue sur la rangée de buildings d’en face. Malheureusement, le temps n’est pas avec nous et nous peinons à distinguer l’ensemble derrière la brume.

Terre de gratte-ciel, Hong Kong est aussi celle des contrastes. Derrière les rues des Cartier, Rolex et Giorgio Armani, se cachent des ruelles aux immeubles délabrés, aux panneaux lumineux chancelants et poussiéreux et aux petites échoppes peu ragoutantes. Les business man en costume passent, sans même plus les voir, devant les manifestants de la « révolte des parapluies ». Il reste encore une cinquantaine de tentes, bloquant la circulation sur l’avenue principale, mais il y a finalement beaucoup plus de passants et touristes en quête de clichés que de revendicatifs. Faute de concessions faites par le gouvernement chinois et devenant impopulaire auprès d’une partie de la population, le mouvement semble s’essouffler. Et les appels aux marches, au port de costumes et masques ou autres « happening » qui subsistent, sont désormais peu suivis.

La ville principale est le théâtre d’une pollution visuelle et sonore indescriptible. C’est à celui qui mettra le plus d’enseignes sur son morceau d’immeuble et qui klaxonnera le plus sans motif. Ca grouille en permanence ; il me faut jouer des coudes pour ne pas rester bloquée au point mort pendant dix minutes ou voir Marie disparaître dans la foule. La sortie des bureaux de la Défense n’a qu’à bien se tenir face à l’heure de pointe hongkongaise : je n’ai jamais vu autant de personnes entassées dans un même couloir. Les chassés croisés ont quelque chose d’angoissant, les régulateurs de foule, armés d’un micro et d’un rigolo panneau « stop », semblent complètement dépassés.

Après avoir testé l’effervescence, nous nous rendons, le deuxième jour, sur une petite île à une heure du port principal. L’ambiance est tout autre : des barques de pêcheurs, des sentiers où nous nous promenons seules. Même le tumulte des commerces de la rue principale nous semble apaisant. Il semblerait que le gratte ciel soit un animal inconnu, bien que la migration pendulaire pour aller travailler en ville est ici très répandue.

 

Hong Kong vue du ciel

Un soir à sa sortie de bureau, Gaël nous emmène boire un verre sur l’un des nombreux toits terrasse que compte la ville. Celui-là « n’est qu’au 31ème étage » nous dit-il. Une fois sorties de l’ascenseur, nous ne pouvons nous empêcher de crier « whaouuuuuuh » en cœur. Face à nous, un incroyable panorama de buildings à perte de vue et de lumières se reflétant dans l’eau. C’est magique et à ce moment précis, je me sens vraiment privilégiée. Il semblerait que la ville regorge de panoramas similaires et qu’à force, on en deviendrait blasés. Certains habitants rentrant chez eux le soir doivent, selon moi, avoir l’impression d’être dans un film. Il est si commun de vivre à un étage à deux chiffres que la question « êtes vous juif ? » est courante chez les agents immobiliers. J’imagine combien devoir remonter au 46ème à pied un soir de shabbat doit être embêtant.

 

Macau, OVNI asiatique

Bien que la plupart des gens autour de nous soient sceptiques sur l’intérêt de Macao, nous avons choisi d’aller y faire un tour. Et nous avons eu bien raison car cette journée restera longtemps gravée dans ma mémoire.

Tout à Macau est fait pour le tourisme des casinos. Débarquées du ferry, lorsqu’on demande, naïves, où est le bus de ville, on nous dévisage en nous rétorquant qu’il faut monter dans l’une des dizaines de navettes privées à l’effigie des hôtels/casinos de l’île. Nous choisissons MGM et son immense lion doré, plus parce qu’il part quelques minutes après que pour le lion. Les chinois continentaux viennent ici en masse car c’est le seul endroit où ils peuvent jouer librement. Il y en a partout, normal me direz-vous, ils sont chez eux ! Oui mais ceux-là ils crient, ils courent, ils rentrent dans un casino puis une bijouterie puis une pâtisserie, puis ils recommencent. On se croirait dans un dessin animé.

Nous partons explorer le centre colonial – enfin ce qu’il en reste – vestiges de l’époque portugaise. Même s’il est microscopique, il n’est pas dénué de charme : placettes aux arcades pastel et bâtiments anciens, quelques rues pavées, une forteresse d’où on a une vue imprenable sur l’île, et une cathédrale mondialement connue puisqu’il n’en reste que la façade. Ca ressemble encore une fois étrangement à un décor de cinéma et on y retrouve nos amis chinois, en train de prendre cinquante clichés à la seconde.

Je m’arrête devant une échoppe vendant des « pasteis de belem » ; ça me fait sourire, de même que les panneaux bilingues en portugais et cantonnais. Je suis complètement dépaysée et répète incessamment à Marie «  c’est fou, tu dirais que tu es où, quand tu regardes ce mélange absurde » ? Ce qui est complètement idiot car elle comme moi savons très bien où nous nous trouvons. Mais, pour ma décharge, voir du chinois sur un bâtiment européen du 17ème siècle ou encore le Grand Lisboa, un immmmmmmmense (je devrais même mettre autant de m que d’étages pour insister encore davantage) casino-hôtel doré, jouxtant un micro magasin de gâteaux portugais, c’est tout de même pas courant.

Et puis à Macau, il y a cette tour. Cette tour qui me fait de l’oeil depuis mon arrivée et qui m’a même obsédée dans mes rêves la nuit précédente. Il faut dire que depuis le début du voyage, lorsque Marie parle de notre itinéraire et mentionne Hong Kong, elle ajoute systématiquement « oui Justine veut y faire le plus haut saut à l’élastique du monde ». J’ai donc une pression énorme. Arrivée au pied de la tour et voyant quelqu’un en train de tomber (oui parce que vu de l’extérieur, cette personne ne saute pas, elle tombe et menace sérieusement de s’écraser), un premier « gloups ». Devant les tarifs des sauts et la vendeuse qui me confirme qu’il n’y a pas d’attente et que je peux le faire maintenant : un deuxième « gloups ». Pourtant je suis lancée, pas de remboursement possible. L’argument idéal à donner à la pingre que je suis devenue depuis le début du voyage !

En montant au 61ème étage, mes jambes flagellent et mon cœur bat assez vite. Marie m’a abandonnée à mon triste sort et m’attend sur l’aire d’atterrissage. Arrivée en haut, je suis déçue par tant de froideur du personnel. En y réfléchissant après coup, il est tout à fait sympathique et cordial, je dois juste vouloir à ce moment que chacun me prenne dans ses bras en me disant que tout va bien se passer. A peine dix minutes après, je me retrouve sur la plateforme extérieure, là même où les voitures ressemblent à des légo et les hommes à des fourmis. Je martyrise celui qui me prépare en voulant, à trois reprises, qu’il resserre les nœuds à mon harnais, ou en l’assenant de questions aussi incongrues les unes que les autres (« non mais comment vous expliquez que seul ce petit truc que j’ai sur le mollet puisse m’empêcher de m’écraser » ? « et ce mousqueton, quand vous allez retourner la corde, il va tomber non ? » le « rabbit neck vous connaissez ? c’est impossible hein ? »). Il reste néanmoins patient, me répète sans sourciller qu’ils sont professionnels du saut à l’élastique depuis plus de vingt ans et que tout est dans ma tête. Et bien oui justement ils sont nombreux dans ma tête à me hurler que je suis une folle furieuse inconsciente.

Pourtant c’est le moment d’y aller. Tout va très vite à ce moment là. Deux personnes m’aident à me déplacer jusqu’au bout de la plateforme (va marcher avec les pieds attachés et une forte envie de disparaître), l’un me demande ce que je fais dans la vie en France (subtile tactique pour me faire penser à autre chose que le vide devant moi), l’autre me crie « Adios ». Je tend les bras tel un oiseau apeuré et sans classe et le décompte n’est pas encore terminé que je me laisse tomber. Et là c’est indescriptible, je suis tellement effrayée qu’aucun son ne sort de ma bouche les premières secondes. Je me rattrape les suivantes lorsque je me rapproche du sol à une vitesse folle. Contrairement à ce que je m’étais imaginée, le premier rebond n’est pas trop dur pour le corps, j’arrive même à me remettre droite en suivant les conseils de mon instructeur. Arrivée en bas, Marie semble presqu’aussi tremblante et sous le choc que moi.

Je pars récupérer mes vidéos et photos lorsqu’on m’annonce que celle faite avec la Gopro n’a pas fonctionné et que je peux donc resauter gratuitement si je le souhaite. J’hésite quelques secondes en écoutant les supplications de mon corps meurtri par tant de stress, puis réalise que je n’aurai peut être pas d’autre occasion dans ma vie de sauter de 233 mètres. Et comme toute occasion est bonne à prendre, me voilà repartie sous le regard interrogatif des instructeurs qui me voient revenir m’asseoir au même endroit, à peine un quart d’heure après avoir sauté. La préparation n’est plus un supplice jusqu’à ce que l’on me propose de sauter à l’envers cette fois. Et comme toute occasion…on connaît la chanson. Juste le temps de lacérer l’avant bras de l’instructeur lorsque je réalise que je penche, dos au vide, la moitié des pieds en dehors de la plateforme, puis je tombe à nouveau. C’est encore plus terrifiant que la première fois, j’ai l’impression de ne pas du tout savoir dans quelle position je suis ni vers où, si en haut ou en bas, je me dirige. Je reprends mes esprits quand je vois à nouveau le sol. La sensation m’a semblé éternelle.

J’ai le sourire jusqu’aux oreilles lorsque Marie m’aperçoit, pendue à mon élastique, et doit se demander quelle dingue je fais. Je hurle que j’ai eu un deuxième saut gratuit et lui demande de faire coucou à la caméra. Je crois que je déraisonne. Je crois que douze heures après, je suis toujours sur la plateforme.

 

 

 

 

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