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Cure de pierres dans le Yunnan

Quelques 13h de train et 9h de bus après avoir quitté le Sichuan, nous arrivons dans le Yunnan, prêtes à y passer une semaine. La grisaille de Chendgu fait ici place à un beau soleil et l’on peut enfin s’alimenter sans avoir les oreilles qui chauffent à chaque bouchée.

Lijiang, l’encrier qui ne désemplit jamais.

Baptisée ainsi car ses nombreux canaux seraient à l’image des filets de liquide coulant dans tous les sens après la chute d’un encrier, la vieille ville de Lijiang est une merveille. Partout des minuscules ruelles, des maisons en bois et des ponts enjambant des canaux et ruisseaux ; puis quand on grimpe sur les hauteurs, une mer de toits en tuiles sur fond de montagnes enneigées. C’est agréable de retrouver une ville à taille humaine et, devant ce décor, la fatigue du long voyage que nous venons de faire est très vite oubliée. Nous sommes dimanche et Lijiang fourmille de touristes chinois. Grace au sens de l’orientation aiguisé de Marie, nous trouvons notre hôtel dans ce labyrinthe puis partons flâner dans les rues les plus animées. Il est à peine 20h et les chinois sont déjà en train d’enflammer les pistes de danse ou de faire des vocalises dans des gigantesques cabarets/boites de nuit modernes. Presque poussés à l’intérieur de l’un d’entre eux par un rabatteur de rue, nous nous retrouvons attablés au milieu de serveurs déguisés, de ballons et d’apprentis chanteurs, et commandons deux bières pour trois, notre budget ne pouvant s’aligner sur les tarifs exorbitants de la carte des boissons. Comme si les chinois ne faisaient naturellement pas suffisamment de bruit, ils ont ici à leur disposition les classiques triples mains applaudisseuses en plastique (j’ai beau chercher, je crois qu’il n’existe aucun terme pour désigner ledit objet) ainsi que des gros morceaux de bois pour manifester leur joie en tapant sur la table. Nous tentons tant bien que mal de comprendre ce qui se passe sur scène, entre défis, jonglages avec des cocktails, parodies et chanteurs se prenant visiblement au sérieux, tandis que certains de nos voisins se risquent à venir nous dire « hello » avant de repartir à leur table en ricanant. Je regarde avec de grands yeux autour de moi en me répétant que la Chine c’est vraiment dépaysant.

Virée dans les gorges du saut du tigre

A une centaine de kilomètres de Lijiang, se trouvent les gorges les plus hautes et spectaculaires de Chine (et même du monde vous dirait le Lonely Planet, cependant le routard est plus avare en superlatifs). Leur nom provient d’une légende selon laquelle un tigre, poursuivi par un chasseur, aurait franchi d’un bond le fleuve dans sa partie la plus étroite (30 mètres). Convaincus que nous pouvons faire pareil, si ce n’est mieux, nous partons faire la randonnée de deux jours, qui nous a été presque unanimement recommandée par des voyageurs croisés en route. Toujours accompagnées par Ben, notre nouvel ami américain qui, comme tout américain qui se respecte, trouve que tout sur son passage est « awesome », ou « amazing » voire « fucking crazy » dans les jours les plus fastes, nous intégrons à la troupe Serguei, un russe. Et commençons l’ascension en nous plantant de sentier…C’est comme cela qu’ à peine une heure après être partis, on se retrouve à devoir marcher sur des grillages et se battre contre les ronces pour regagner le sentier officiel. Le paysage n’en est pas moins spectaculaire, déjà. On surplombe le fleuve, des rizières et face à nous, on peut entrevoir quelques pics enneigés. La première journée de marche est assez éprouvante, le chemin étant étroit et caillouteux et les dénivelés assez importants. La vue d’un décor de plus en plus beau récompense nos efforts et pour couronner le tout, on a les gorges pour nous tous seuls ; j’en conclue donc, peut être un peu trop hâtivement, que le chinois est flemmard. Sur la route, on croise quelques petits stands qui proposent essentiellement trois produits : des noix, des snickers et du cannabis (qui pousse visiblement assez facilement), chacun coutant 5 yuan, soit l’équivalent de 80 centimes d’euro. En fin d’après midi, nous arrivons à l’auberge « de mi-parcours » (qui devrait, pour plus de véracité, s’appeler celle des trois quarts mais j’imagine que ça sonne moins bien), charmante à tous égards, si ce n’est celui des propriétaires, acariâtres au possible. Depuis la terrasse « inspirante », on peut contempler des sommets de plus de 5000m. C’est époustouflant et Ben est tellement enjoué que lorsque nous échangeons nos chaussons (les miens étant trop grands et les siens trop petits), il dit avec le sourire que c’est le plus beau jour de sa vie.

Le lendemain, il nous faut à peine plus d’une heure et demi pour retrouver la route principale et, avec elle, Emilie, notre amie française rencontrée à Chengdu, qui nous fait de grands signes en sortant du bus. Frustrés de ne pas avoir atteint notre quota d’heures de marche journalier, nous faisons avec elle une balade en descendant vers le fleuve. Nous pestons contre les nombreux péages improvisés par des riverains soutenant que le gouvernement il est méchant et que les sentiers ils les construisent et les réhabilitent eux même. D’abord. Et si tu essaies de passer sans payer, je te tape ; bien que je sois une petite vieille dame bossue et que toi jeune américain impertinent, tu mesures 1m85…Puis nous regagnons Lijiang où nous attend notre train pour Kunming.

Kunming et la forêt de pierres où Marie m’a crue morte

Du bruit, des artères à huit voies, des véhicules et des panneaux publicitaires partout, ca y est nous voilà de nouveau dans une bourgade chinoise moyenne de 4,5 millions d’habitants. Kunming n’a pas grand intérêt si ce n’est quelques temples, un marché aux oiseaux (qui est en fait une gigantesque animalerie à ciel ouvert où l’on peut, pour des sommes dérisoires, faire l’acquisition d’un serpent, d’un cochon, d’une mygale ou de mignonnes petites grenouilles fluo) et des aveugles en blouse blanche proposant des massages dans la rue piétonne. C’est pourquoi dès le lendemain, nous nous rendons à la célèbre forêt de pierres, principale attraction du Yunnan, classée au patrimoine de l’UNESCO. Il s’agit d’un vaste ensemble de rochers karstiques gris aux formes ciselées et tailles diverses (certains font plusieurs dizaines de mètre), collés les uns aux autres, composant ainsi un labyrinthe dans lequel on peut se perdre pendant des heures. Nous décidons de partir chacun de notre côté et choisissons, au hasard, parmi les nombreux sentiers balisés que compte cette « forêt ». Bien que ce soit l’un des spots les plus touristiques du pays, l’ensemble est gigantesque et le chinois flemmard (et hop je passe d’un jugement hâtif à une vérité intangible), si bien que très vite, je me retrouve seule en compagnie de quelques papillons désespérés de trouver la sortie. C’est assez irréel d’emprunter ces sinueux et étroits sentiers au milieu de tous ces pics. Parfois, les passages sont tellement étroits qu’il me faut me contorsionner pour les franchir. Et puis je se retrouve sur un point en hauteur, dominant l’ensemble et de là, des pics à perte de vue et le bruit du vent dans les pins. Les formes des pitons évoquent aux chinois une multitude d’objets ou d’animaux et sur les panneaux d’indication, l’on peut voir le fruit de leur imagination débordante. Là où ils voient un rhinocéros contemplant la lune, une femme attendant son époux, ou encore un sphinx chevauchant l’éléphant (ou le chameau, ou bien guettant le vieillard en promenade je ne sais plus), moi je ne vois que des cailloux. Magnifiques certes, mais des cailloux quand même. Au bout de quelques heures, revenue dans le centre de la forêt et bien mécontente d’avoir retrouvé le flot des touristes chinois (ceux qui crient, crachent, se bousculent, prennent trop de photos, sont flemmards.. ah peut-être en ai-je déjà parlé auparavant?), je décide de sortir pour attendre Marie et Ben au point de rendez-vous. Il est 16h10 et nous avons convenu de nous retrouver à 17h. A 17h15, ne les voyant pas arriver et considérant l’éventualité d’avoir mal compris le point de ralliement, je me rends à l’entrée principale puis à la station de bus. Toujours aucun des deux à l’horizon. Or, pendant que je monte dans le dernier bus, pensant que mes compères m’ont devancé pour une raison ou une autre, j’apprendrai plus tard que Marie est devant les caméras de vidéo-surveillance et parle dans les hauts parleurs à tous rochers qui voudront bien l’entendre, disant que je ne dois pas m’inquiéter si je suis blessée et qu’elle va me retrouver. Ben dirait certainement que c’est le plus gros malentendu de l’histoire des malentendus. En tout cas, Marie raconte à la perfection les quelques heures durant lesquelles je suis passée, dans son esprit, de l’égarement à la mort puis à la vie. Récit à suivre 🙂

 

 

 

 

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Dépaysement dans le Sichuan

L’arrivée à Chengdu est un peu morose ; il pleut des cordes et nous avons perdu au moins dix degrés par rapport à Hong Kong. L’achat des billets de bus pour rejoindre le centre ville se révèle être un casse tête. Après trois semaines hors de Chine continentale, on avait presqu’oublié que la maitrise de l’anglais basique pour les touristes désorientées que nous sommes y est encore perfectible !

L’arrivée au mix hostel me remonte le moral ; une ambiance chaleureuse, des lampions rouges comme je les aime accrochés un peu partout et puis trois couples de français adorables, ayant à peu près le même itinéraire que nous. Je passerai les jours suivants en compagnie de l’un d’entre eux, Emilie et Simon, montpelliérains d’adoption.

Une demi journée avec les pandas

Le lendemain de notre arrivée, je me lève aux aurores pour aller gambader avec Emilie et Simon dans la seule réserve de pandas au monde. Nous sommes au pied de guerre à 6H50 et partons sans attendre que le brouillard veuille bien tomber. Confiants d’être parmi les premiers, nous constatons devant la grille de la réserve qu’une trentaine de chinois nous a encore devancés. Qu’à cela ne tienne, nous courons avec eux pour ne pas manquer le réveil de l’effigie de la province du Sichuan. Réveil qui se fait attendre : presque partout où nous allons, nous ne trouvons que le personnel en bottes et ciré, affairé à nettoyer et ravitailler les enclos en bambous. Les pandas roux se réveillent les premiers. On ne sait toujours pas à quoi ces derniers doivent leur titre de pandas car ce que l’on a en face de nous semble être un croisement entre un renard et un raton laveur. Mignon tout de même. Puis nous voyons enfin notre premier « vrai » panda, qui sort nonchalamment de son abri nocturne pour venir s’asseoir en face de nous et nous offrir, tel un roi à sa cour, le spectacle de son petit déjeuner. On est partagés entre rires et attendrissement devant ce qui ressemble à un adolescent avachi devant la télé (beaucoup de pandas mangent presque allongés sur le dos!) en train de dévorer plusieurs paquets de mikados. C’est tout simplement génial. Certains montent aux arbres et semblent avoir des difficultés à en redescendre, d’autres se chamaillent gentiment. Le panda est un animal assez passif à tous points de vue, il passe environ la moitié de sa journée à mastiquer du bambou et l’autre à dormir. Il a une très faible activité sexuelle à tel point que dans la réserve on force sa reproduction à coup de fécondations in vitro. Le clou du spectacle après quelques heures d’émerveillement (et un léger ras le bol du flot de chinois maintenant en masse sur le site qui hurlent et se donnent des coups de bâtons à selfie) : la nurserie où dorment à poings fermés une dizaines de bébés pandas, âgés d’à peine quelques mois.

 

Le graaaand buddha de Leshan

 Maintenant accoutumée aux réveils matinaux, je renouvelle l’expérience le lendemain pour me rendre à Leshan, en théorie à deux heures de Chengdu, en pratique à plus de quatre heures. On y trouve l’une des attractions principales du Sichuan, un buddha de soixante dix mètres de haut, sculpté à même la roche. Fruit d’un caprice d’un moine il y a plus de mille trois cent ans, il visait à protéger la vallée des inondations fréquentes. Cela a visiblement fonctionné et c’est aujourd’hui un lieu de pèlerinage important dans toute la Chine. Comme la veille, il nous faut jouer des coudes pour gagner nos dix centimètres d’espace vital et faire quelques clichés de sa majesté, dont les orteils font près de six mètres de long. Il y a un embouteillage monstre dans le petit escalier en colimaçon qui nous permet de passer de la tête aux pieds. En chemin, plusieurs chinois nous demandent de poser sur leurs photos. C’est désormais notre quotidien, pauvres stars occidentales à notre insu, dans cette région de Chine où les touristes étrangers se font encore relativement rares. Une fois le bain de foule passé, nous nous éloignons pour visiter les temples attenants et tombons sur un groupe de moines en train de chanter des cantiques. Le spectacle visuel et auditif est assez émouvant et je regrette de ne pouvoir filmer ces prières lancinantes.

 

Vis ma vie de touriste chinois

 Nouvelle escalade dans l’heure du réveil : 3h30 le lendemain, direction Jiuzhaigou, un parc naturel au nord de la province. Toujours accompagnées d’Emilie et Simon, ainsi que de Benjamin, un américain de l’Alabama rencontré en chemin, nous avons , pour des motifs économiques ainsi que d’acculturation, choisi de faire l’expérience du tour organisé chinois. Vous vous êtes toujours demandé ce que ça faisait que de se retrouver au milieu d’un car rempli de chinois, les vrais de vrais avec leur(s) appareil(s) photo, suivant le guide qui a micro et parapluie de ralliement intégrés ? Et bien nous l’avons testé pour vous.

Etre touriste chinois c’est d’abord poireauter entre 4h et 5h du matin sur un boulevard, en mangeant des œufs durs et en achetant des coussins gonflables. C’est ensuite, lorsque le car pointe enfin le bout de son nez, courir à toute allure, au risque de se faire écraser, pour dépasser ses compères et monter en premier (quand bien même il y a au moins dix places de plus dans le car que de passagers). Nous restons interloqués et prenons sans rechigner les places du fond. C’est parti pour 10 h de trajet. Le guide parle (hurle ?) régulièrement dans le micro et doit certainement dire des choses extrêmement passionnantes, dont nous ne saisissons évidemment pas la moindre bribe ni même idée globale du contexte. De temps en temps, il va jusqu’à pousser la chansonnette. Mon voisin de gauche est séduit et s’en donne à cœur joie pour reprendre à tue tête les refrains et applaudir. Ensuite, il crache dans un seau, mais je ne sais pas vraiment si je dois en tirer un lien de cause à effet. Nous nous arrêtons pour déjeuner à 9h30 (comme on est levés depuis plus de cinq heures on fait comme si  c’était une heure honnête pour le déjeuner). Nous dévisageons les plats arriver sans pouvoir identifier leur nature. Je goute un champignon gluant et ce que je pense être une nouille avant d’essayer de recracher le tout discrètement dans mon bol. Je me console avec le riz, là au moins il n’y a jamais de mauvaise surprise. Dans l’après midi, nous arrivons au premier parc naturel où de jolies cascades nous attendent, puis continuons notre route vers notre hôtel, à l’entrée du parc de Jiuzhaigou. La chambre que nous partageons avec Emilie nous paraît luxueuse au premier abord, avant que nous ayons le malheur de vouloir déplacer quelques meubles. Partout des tas de poussière accumulés depuis des années et des entrelacs de fils dénudés. Nous réaliserons vite que le seul luxe de la chambre tient au matelas chauffant, invention que nous trouvons géniale alors quand c’est l’unique source de chaleur et qu’il fait moins de cinq degrés à l’extérieur.

En début de soirée, nous avons droit à ce qu’on comprend être un show tibétain (le Tibet n’est qu’à quelques centaines de kilomètres du parc et l’influence dans les rites et l’architecture des villages est assez notable). En réalité, c’est une vaste blague avec des pseudo cérémonies et une chinoise avec une casquette de panda rose qui chante plus que faux et finira par nous inviter à danser sur de la techno Sichuannaise !

Le diner est à la hauteur du déjeuner : infect. Le riz est mon meilleur allié.

Après une fin de soirée à jouer aux dés et aux cartes avec nos amis français et américain et une nuit à se demander si l’heure n’est pas venue pour nous de finir électrocutées, nous retrouvons notre guide braillard et nos voisins cracheurs pour aller à l’assaut du parc. La journée est alors un émerveillement continu : des lacs aux mille nuances d’eaux turquoises, des forets vertes, oranges et rouges s’y reflétant comme dans un miroir, des cascades sur fond de sommets enneigés. Les mots nous manquent à chaque nouvel arrêt : pour Benjamin, l’américain, c’est « hogwild » (comprendre « cochon sauvage », l’équivalent de notre « oh la vache »), pour Simon « ça claque la cha… » (censuré par l’auteur). Pour tous, c’est du jamais vu et nous ne voyons pas le temps passer. Un second show nous attend en fin de journée, un peu plus professionnel cette fois, avec des chanteurs chantant un peu moins faux et des dragons dansants. En réalité, nous sommes davantage séduits par l’objet que nous avons à notre disposition pour applaudir (trois petites mains en plastique verte, rouge et jaune, reliées entre elles) que par ce qui se passe sur scène.

Malheureusement pour nous, le tour ne prévoit qu’une journée dans le parc et nous reprenons notre bus le lendemain – aux aurores vous l’aurez deviné. A nouveau près de dix heures de trajet : il gèle (au sens propre) dans le bus, le guide chante, le voisin crache, j’adore le riz, on me bouscule, les paquets de souvenirs s’accumulent dans les couloirs. Pas de doute, je suis toujours dans un car de touristes chinois.

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« Oh c’est haut ! C’est haut ! Hong Kong et Macau »

Où est ce qu’on appuie sur le bouton stop ?

Hong Kong compte plus de sept millions d’habitants sur mille kilomètres carré ; c’est dire s’il faut en mettre des gratte-ciel pour faire tenir tout ce monde. Sur la route qui nous mène de l’aéroport à l’île principale, nous avons un condensé de ce qu’est cette « région administrative spéciale » : de grands buildings à perte de vue, des entrelacs de routes et de ponts et tout autour des collines vertes, qui semblent presque intactes, comme délaissées par l’Homme.

Nous sommes accueillies et hébergées par un couple franco-suédois, Eline et Gaël (qui étaient les babysitters de Marie il y a vingt ans) et leurs trois enfants, Inès, Elias et Lovisa. Tous sont beaux, brillants et généreux, un vrai petit cocon où il fait bon vivre. En quête des lieux de visite à ne pas rater pendant notre séjour, Gaël nous répond qu’à Hong Kong il n’y a pas vraiment de musées ou de temples dignes d’intérêt. Il faut juste vire et sentir  Hong Kong  en s’y promenant.

C’est ce à quoi nous nous attelons dès le lendemain en commençant par prendre le « star ferry ». A l’instar du ferry boat marseillais (et oui, on a les références chauvines qu’on peut :p), c’est ici une institution. Le trajet coute 30 centimes d’euros, dure dix minutes et relie l’ile principale au continent. Une fois débarquées, nous parcourons la promenade des stars qui donne un magnifique point de vue sur la rangée de buildings d’en face. Malheureusement, le temps n’est pas avec nous et nous peinons à distinguer l’ensemble derrière la brume.

Terre de gratte-ciel, Hong Kong est aussi celle des contrastes. Derrière les rues des Cartier, Rolex et Giorgio Armani, se cachent des ruelles aux immeubles délabrés, aux panneaux lumineux chancelants et poussiéreux et aux petites échoppes peu ragoutantes. Les business man en costume passent, sans même plus les voir, devant les manifestants de la « révolte des parapluies ». Il reste encore une cinquantaine de tentes, bloquant la circulation sur l’avenue principale, mais il y a finalement beaucoup plus de passants et touristes en quête de clichés que de revendicatifs. Faute de concessions faites par le gouvernement chinois et devenant impopulaire auprès d’une partie de la population, le mouvement semble s’essouffler. Et les appels aux marches, au port de costumes et masques ou autres « happening » qui subsistent, sont désormais peu suivis.

La ville principale est le théâtre d’une pollution visuelle et sonore indescriptible. C’est à celui qui mettra le plus d’enseignes sur son morceau d’immeuble et qui klaxonnera le plus sans motif. Ca grouille en permanence ; il me faut jouer des coudes pour ne pas rester bloquée au point mort pendant dix minutes ou voir Marie disparaître dans la foule. La sortie des bureaux de la Défense n’a qu’à bien se tenir face à l’heure de pointe hongkongaise : je n’ai jamais vu autant de personnes entassées dans un même couloir. Les chassés croisés ont quelque chose d’angoissant, les régulateurs de foule, armés d’un micro et d’un rigolo panneau « stop », semblent complètement dépassés.

Après avoir testé l’effervescence, nous nous rendons, le deuxième jour, sur une petite île à une heure du port principal. L’ambiance est tout autre : des barques de pêcheurs, des sentiers où nous nous promenons seules. Même le tumulte des commerces de la rue principale nous semble apaisant. Il semblerait que le gratte ciel soit un animal inconnu, bien que la migration pendulaire pour aller travailler en ville est ici très répandue.

 

Hong Kong vue du ciel

Un soir à sa sortie de bureau, Gaël nous emmène boire un verre sur l’un des nombreux toits terrasse que compte la ville. Celui-là « n’est qu’au 31ème étage » nous dit-il. Une fois sorties de l’ascenseur, nous ne pouvons nous empêcher de crier « whaouuuuuuh » en cœur. Face à nous, un incroyable panorama de buildings à perte de vue et de lumières se reflétant dans l’eau. C’est magique et à ce moment précis, je me sens vraiment privilégiée. Il semblerait que la ville regorge de panoramas similaires et qu’à force, on en deviendrait blasés. Certains habitants rentrant chez eux le soir doivent, selon moi, avoir l’impression d’être dans un film. Il est si commun de vivre à un étage à deux chiffres que la question « êtes vous juif ? » est courante chez les agents immobiliers. J’imagine combien devoir remonter au 46ème à pied un soir de shabbat doit être embêtant.

 

Macau, OVNI asiatique

Bien que la plupart des gens autour de nous soient sceptiques sur l’intérêt de Macao, nous avons choisi d’aller y faire un tour. Et nous avons eu bien raison car cette journée restera longtemps gravée dans ma mémoire.

Tout à Macau est fait pour le tourisme des casinos. Débarquées du ferry, lorsqu’on demande, naïves, où est le bus de ville, on nous dévisage en nous rétorquant qu’il faut monter dans l’une des dizaines de navettes privées à l’effigie des hôtels/casinos de l’île. Nous choisissons MGM et son immense lion doré, plus parce qu’il part quelques minutes après que pour le lion. Les chinois continentaux viennent ici en masse car c’est le seul endroit où ils peuvent jouer librement. Il y en a partout, normal me direz-vous, ils sont chez eux ! Oui mais ceux-là ils crient, ils courent, ils rentrent dans un casino puis une bijouterie puis une pâtisserie, puis ils recommencent. On se croirait dans un dessin animé.

Nous partons explorer le centre colonial – enfin ce qu’il en reste – vestiges de l’époque portugaise. Même s’il est microscopique, il n’est pas dénué de charme : placettes aux arcades pastel et bâtiments anciens, quelques rues pavées, une forteresse d’où on a une vue imprenable sur l’île, et une cathédrale mondialement connue puisqu’il n’en reste que la façade. Ca ressemble encore une fois étrangement à un décor de cinéma et on y retrouve nos amis chinois, en train de prendre cinquante clichés à la seconde.

Je m’arrête devant une échoppe vendant des « pasteis de belem » ; ça me fait sourire, de même que les panneaux bilingues en portugais et cantonnais. Je suis complètement dépaysée et répète incessamment à Marie «  c’est fou, tu dirais que tu es où, quand tu regardes ce mélange absurde » ? Ce qui est complètement idiot car elle comme moi savons très bien où nous nous trouvons. Mais, pour ma décharge, voir du chinois sur un bâtiment européen du 17ème siècle ou encore le Grand Lisboa, un immmmmmmmense (je devrais même mettre autant de m que d’étages pour insister encore davantage) casino-hôtel doré, jouxtant un micro magasin de gâteaux portugais, c’est tout de même pas courant.

Et puis à Macau, il y a cette tour. Cette tour qui me fait de l’oeil depuis mon arrivée et qui m’a même obsédée dans mes rêves la nuit précédente. Il faut dire que depuis le début du voyage, lorsque Marie parle de notre itinéraire et mentionne Hong Kong, elle ajoute systématiquement « oui Justine veut y faire le plus haut saut à l’élastique du monde ». J’ai donc une pression énorme. Arrivée au pied de la tour et voyant quelqu’un en train de tomber (oui parce que vu de l’extérieur, cette personne ne saute pas, elle tombe et menace sérieusement de s’écraser), un premier « gloups ». Devant les tarifs des sauts et la vendeuse qui me confirme qu’il n’y a pas d’attente et que je peux le faire maintenant : un deuxième « gloups ». Pourtant je suis lancée, pas de remboursement possible. L’argument idéal à donner à la pingre que je suis devenue depuis le début du voyage !

En montant au 61ème étage, mes jambes flagellent et mon cœur bat assez vite. Marie m’a abandonnée à mon triste sort et m’attend sur l’aire d’atterrissage. Arrivée en haut, je suis déçue par tant de froideur du personnel. En y réfléchissant après coup, il est tout à fait sympathique et cordial, je dois juste vouloir à ce moment que chacun me prenne dans ses bras en me disant que tout va bien se passer. A peine dix minutes après, je me retrouve sur la plateforme extérieure, là même où les voitures ressemblent à des légo et les hommes à des fourmis. Je martyrise celui qui me prépare en voulant, à trois reprises, qu’il resserre les nœuds à mon harnais, ou en l’assenant de questions aussi incongrues les unes que les autres (« non mais comment vous expliquez que seul ce petit truc que j’ai sur le mollet puisse m’empêcher de m’écraser » ? « et ce mousqueton, quand vous allez retourner la corde, il va tomber non ? » le « rabbit neck vous connaissez ? c’est impossible hein ? »). Il reste néanmoins patient, me répète sans sourciller qu’ils sont professionnels du saut à l’élastique depuis plus de vingt ans et que tout est dans ma tête. Et bien oui justement ils sont nombreux dans ma tête à me hurler que je suis une folle furieuse inconsciente.

Pourtant c’est le moment d’y aller. Tout va très vite à ce moment là. Deux personnes m’aident à me déplacer jusqu’au bout de la plateforme (va marcher avec les pieds attachés et une forte envie de disparaître), l’un me demande ce que je fais dans la vie en France (subtile tactique pour me faire penser à autre chose que le vide devant moi), l’autre me crie « Adios ». Je tend les bras tel un oiseau apeuré et sans classe et le décompte n’est pas encore terminé que je me laisse tomber. Et là c’est indescriptible, je suis tellement effrayée qu’aucun son ne sort de ma bouche les premières secondes. Je me rattrape les suivantes lorsque je me rapproche du sol à une vitesse folle. Contrairement à ce que je m’étais imaginée, le premier rebond n’est pas trop dur pour le corps, j’arrive même à me remettre droite en suivant les conseils de mon instructeur. Arrivée en bas, Marie semble presqu’aussi tremblante et sous le choc que moi.

Je pars récupérer mes vidéos et photos lorsqu’on m’annonce que celle faite avec la Gopro n’a pas fonctionné et que je peux donc resauter gratuitement si je le souhaite. J’hésite quelques secondes en écoutant les supplications de mon corps meurtri par tant de stress, puis réalise que je n’aurai peut être pas d’autre occasion dans ma vie de sauter de 233 mètres. Et comme toute occasion est bonne à prendre, me voilà repartie sous le regard interrogatif des instructeurs qui me voient revenir m’asseoir au même endroit, à peine un quart d’heure après avoir sauté. La préparation n’est plus un supplice jusqu’à ce que l’on me propose de sauter à l’envers cette fois. Et comme toute occasion…on connaît la chanson. Juste le temps de lacérer l’avant bras de l’instructeur lorsque je réalise que je penche, dos au vide, la moitié des pieds en dehors de la plateforme, puis je tombe à nouveau. C’est encore plus terrifiant que la première fois, j’ai l’impression de ne pas du tout savoir dans quelle position je suis ni vers où, si en haut ou en bas, je me dirige. Je reprends mes esprits quand je vois à nouveau le sol. La sensation m’a semblé éternelle.

J’ai le sourire jusqu’aux oreilles lorsque Marie m’aperçoit, pendue à mon élastique, et doit se demander quelle dingue je fais. Je hurle que j’ai eu un deuxième saut gratuit et lui demande de faire coucou à la caméra. Je crois que je déraisonne. Je crois que douze heures après, je suis toujours sur la plateforme.