En direct du transsibérien

Il est minuit passé à la gare de Moscou (enfin, l’une des sept). Un peu anxieuses à l’idée de ne jamais trouver la voie 9 trois quarts nous conduisant à Kazan, première étape de notre périple transsibérien, nous avons pressé tout le monde en fin de soirée et marchons maintenant d’un pas décidé. Extérieurement, l’animal a tout d’un train corail français, sauf qu’il est plus sobre.  A  l’entrée du wagon, le contrôleur cherche un long moment nos noms étranges sur sa petite liste. En essayant de les prononcer, il rattrape de justesse nos billets en train de tomber sur la voie. Il sourit, et c’est rare pour un russe en uniforme (le ou la russe en uniforme se définit par son manque d’amabilité chronique, parole d’un moscovite), alors nous apprécions.

A l’intérieur de la « plastkart » (troisième, ou dernière, classe)  c’est un Corail Lunéa, samovar et promiscuité en plus. Imaginez un open space d’environ 20 mètres sur 4, avec 54 couchettes à l’intérieur. Sur un côté, des « compartiments » de 4 lits ouverts sur le couloir. De l’autre, deux lits superposés collés à la fenêtre.  Celui du bas peut, en un tour de main (et certainement pas mal de doigts coincés dans l’histoire du transsibérien) se convertir en deux sièges et une table. Bien pratique car passer plus de 12h en station allongée, sans pouvoir s’asseoir ni aller nulle part, peut se révéler pénible. Nous en avons fait l’expérience, en choisissant, faute de places suffisantes, les deux couchettes du haut pour nos treize premières heures de voyage. Une fois réveillées, il nous faudra alors compter sur la générosité de nos voisins du bas, pour nous prêter un bout de leur couchette, sur laquelle nous nous assiérons gaiement et profiterons du grand luxe de la table centrale. Elle a ronflé toute la nuit, lui est un molosse chauve d’une soixantaine d’années. Malgré ses grognements du début, il a fini par nous offrir un Twix.

Dans le transsibérien, on apprend à se faire comprendre par gestes. Faire un signe de croix avec les deux doigts en montrant les toilettes pour demander si  elles sont fermées (et tant qu’on y est pourquoi et quand elles ouvriront à nouveau), compter à plusieurs reprises sur ses doigts avec un regard interrogateur pour demander le temps d’arrêt en station (il oscille entre 2 et 50 minutes) et le plus souvent sourire comme une idiote en disant « da ».

On boit du thé et puis on mange des soupes lyophilisées. Et beaucoup de graines de tournesol, allez-savoir pourquoi. Peut être est-ce parce que c’est long à décortiquer et que la moindre activité qui prend du temps est salutaire. Le samovar étant notre seul allié pour cuisiner, les possibilités d’expériences culinaires sont très limitées. Ceci dit, on peut faire soupe au déjeuner et pain et fromage au diner et inverser le lendemain. Voilà qui est drôle et audacieux.

Nous sommes maintenant en deuxième étape, de 36h cette fois. Aguerries, nous avons choisi les couchettes du bas. Il est plus de 4h du matin et je peine à trouver le sommeil tandis que Marie dort profondément, malgré les sauts que son corps fait à son insu. En effet, les ronflements du premier trajet ont fait place aux soubresauts du train qui doit au moins rouler à la vitesse fulgurante de 70km/h,  ainsi qu’au va et vient incessant de nos co-passagers. Car ayant acheté nos billets deux jours seulement avant le départ, nous sommes placées à côté des toilettes, place maudite entre toutes.  Peut être qu’une fois arrivées en Argentine, on aura compris quand et comment se procurer la place idéale.

Au réveil,  le paysage de lacs et forêts est vraiment joli. Avec l’avancée du train, c’est l’automne qui s’installe un peu plus. Les arbres rougissent et les cheminées fonctionnent. Il faut dire que notre prochaine étape est Novossibirsk, « capitale » de la Sibérie. A l’arrivée on aura perdu 15 degrés et trois heures par rapport à Moscou (comprendre qu’au moment où vous lisez ce post ô combien intéressant, il est 5h de plus chez nous).

C’est marrant comme on apprend vite à modifier notre rythme, en fonction du nombre d’heures qu’on doit passer dans le train.  Cet après midi, je prends un quart d’heure pour aller laver mon bol en plastique. Je lis 3 pages puis contemple par la fenêtre ou dors vingt minutes avant de reprendre la lecture.  J’ai réussi à avoir une conversation de 15 minutes avec le chef de wagon. Ca avait pourtant mal commencé quand, après être passé à plusieurs reprises devant nous, il s’est enfin lancé et a proclamé un « guten tag » avec son plus grand sourire (ah ben non raté, ça c’est pas du français). Il a ensuite déclamé l’ensemble des personnalités françaises qu’il connaissait (Gerard Depardieu, Alain Delon, Desire Less, Louis de Funes, Hélène et les garçons) puis nous avons fait des dessins de train et de Russie.

Mon plus bel acte de ce voyage: munie d’un guide Berlitz et sous les sourcils froncés de mon voisin du dessus qui se demandait pourquoi je répétais sans cesse en détachant les syllabes « je n’ai rien à déclarer »,  j’ai enfin appris à lire le russe! Je sais maintenant que «  Pectopah » ne se prononce pas pectopa, contrairement à ce que nous dirait notre bon sens, mais «  ristorane ». Encore une fois, à ce rythme là, arrivée en Argentine, je saurais peut être demander en russe à quelle heure il ferme ce restaurant ?

 

This entry was posted in Russie.

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